Alger, le retour, un bilan subjectif.

J’ai aimé sincèrement l’Algérie et surtout les Algériens, hommes et femmes, que j’y ai rencontrés. La gentillesse immédiate, la curiosité, l’absence de ressentiment contre l’ancien colonisateur français, et au contraire le sentiment d’être avec des cousins, éloignés dans l’espace, mais qui partagent encore beaucoup de références communes, tout cela m’a profondément marqué. Je retournerai dans ce pays, dans le pays de ma mère.
Rapidement.
Mais je me pose des questions…

À Alger, ce qui m’étonne c’est la saleté!

Ce que j’en ai vu (et je sais bien que je n’en ai pas vu beaucoup, et je sais que je dois me méfier moi-même de mon regard d’occidental…) c’est que l’intérieur des maisons et des appartements est d’une propreté impeccable alors que le moindre espace collectif est souillé de toutes sortes de déchets. Et j’ai l’impression que les passants ne voient pas les ordures qui s’entassent! J’ai montré, dans ce compte-rendu de voyage, les sacs poubelles en plastiques, bien bombés s’entassant dans les moindres recoins, débordants des poubelles qui ne semblent jamais ramassées… Pourquoi ce mépris général pour l’espace collectif?
1° Parce que la rue c’est l’espace des hommes, en opposition a un espace privé qui serait celui des femmes ?
2° Parce que la rue c’est l’espace collectif en opposition avec un espace individuel ?
3° Parce qu’il n’y pas vraiment de service public en Algérie et que cet abandon entraîne le mépris ?
4° Ou parce que c’est un pays pauvre et que la saleté est liée à la pauvreté ?
Alors? Si c’est la ségrégation sexuelle qui autorise cette saleté générale dans les rues, si c’est le cas, il va vraiment falloir que les femmes algériennes s’emparent de ce pays et y fassent le ménage ! D’ailleurs est-ce que les femmes voient mieux la saleté que les hommes? Qu’est ce qu’elles en disent?
Si cette situation est liée à une séparation entre espace privé et espace collectif, est-ce que cela veut dire que les Algériens ont peu le sens du bien commun? Ce serait d’autant plus étonnant que l’Islam, est surtout une religion collective, « la communauté des croyants ». Cela devrait permettre au contraire l’appropriation du bien commun, l’espace collectif, les rues, les parcs, les campagnes… Et ne pas réserver la propreté au seul espace de la religion, à la mosquée.
Enfin, si c’est lié à la pauvreté, je dois bien reconnaître que j’ai vu les mêmes situations à Dakar (les champs entiers couverts de sacs bleus en plastiques), un peu moins au Maroc, en Tunisie, et en Mauritanie, mais aussi dans pas mal de quartiers pauvres, en France.  Est ce que nous allons vers la clochardisation du tiers monde allié à la technologie du plastique!
On peut lire ici un point de vue Algérien (effrayant) sur cette question: elwatan
Il faudrait un parti écologiste en Algérie! On peut lire ici une contribution qui pose la question : nouara

Ce qui m’étonne aussi c’est la ségrégation entre les hommes et les femmes !

J’ai vu les hommes, debout, sous le déluge, s’abritant sous de vagues abris, regardant tomber la pluie, les mains dans les poches et se taisant, en une fin d’après-midi de jour de repos, attendant, mais attendant quoi?
J’ai vu les femmes seules, rasant les murs, en allant faire les courses, voilées jusqu’aux yeux, silencieuses, fantomatiques. Ou alors en groupe, avec les enfants.
J’ai vu aussi le regard ostensible de deux jeunes mâles, se retournant, vers le marché de la place des Martyrs, sur les croupes de jeunes filles non voilées qu’ils venaient de croiser.
Oui je n’ai pas vu grand chose en une semaine et mon regard est plein de préjugés, mais je reviens avec cette impression que les hommes et les femmes vivent dans des mondes séparés. Deux exceptions cependant, touchantes! La sortie des écoles où la jeunesse sort, mixte, ensemble, en blouses roses ou bleues. L’espérance d’une unité par l’enseignement. Et le fait que j’ai rencontré plusieurs fois des couples d’amoureux, sur des bancs publics. Comme si tous les discours de haine n’avaient pas de prises sur l’amour. Mais ce sont, désolé, des exceptions.

Tout le reste c’est les hommes qu’un côté, qui s’emmerdent et ne peuvent pas rentrer chez eux, et les femmes de l’autre qui tiennent leurs maisons et n’ont pas ou très peu le droit ou l’envie d’en sortir.

Voilà.

Pour le reste, la politique, les élections, je n’ai pas l’impression qu’un voyage d’une semaine me permette d’émettre une opinion valable. Le printemps arabe n’a pas encore touché l’Algérie. Pourquoi ?  Je laisse à d’autres le soin de répondre…

En tous cas, je remercie toutes celles et ceux qui m’ont permis de faire ce voyage. nous ont accueillis, hébergés, guidés… Ils se reconnaîtront malgré l’utilisation de pseudonymes… Ils et elles m’ont fait un cadeau inestimable. Merci.

Caillou, le 20 mai 2012

Alger. 15 avril 2012.

C’est notre dernier jour à Alger.

Et il nous reste plein de choses à voir, de gens à rencontrer, d’achats à faire… Nous repartons d’Hussein Dey pour Alger par le métro et allons dans un premier temps au Centre Culturel français où Aquilina aimerait voir le responsable du festival de la bande dessinée d’Alger. Pendant qu’elle essaie de le rencontrer je m’en vais visiter la bibliothèque où je trouve beaucoup de livres sur la période coloniale, dont certains difficilement trouvables en France. Les espagnols dans l’Algérois, 1830-1914, de Crespo et Jordi ou Alger 1951, un pays dans l’attente, d’Étienne Sved. Beaucoup d’étudiants studieux y travaillent. Dehors, après l’orage de grêle de ce matin, le ciel est lavé, d’un bleu profond.
Alors nous repartons vers le port et allons voir le Bastion 23, l’actuel Musée des arts et traditions populaires dont Omphale a cru reconnaître le lieu des deux photographies où je suis, avec ma mère. C’est un très beau palais ottoman, avec des cours intérieures, une ancienne cuisine, un hammam, des salles de réception, d’autres plus intimes. Tout est richement décoré… Mais ce n’est pas le bon endroit. En effet il y a une arcade en moins et pas de fontaine au milieu de la cour.

Le gardien nous indique un autre endroit, Dar Aziza, la Maison de Aziza Fille du Bey, juste devant l’ancienne synagogue. Le lieu ne se visite pas mais nous pouvons quand même en voir la cour intérieure et plusieurs détails ne collent pas. Ce n’est pas là. On nous renvoie vers Dar Khedaoudj El Amia, la maison de l’aveugle, qui est en travaux. L’histoire (morale et sexiste) est amusante… Mais ce n’est pas là non plus. Puis nous essayons de trouver l’ancien musée de la Casbah, mais là, même en montant et en descendant les escaliers, en écoutant les conseils des uns et des autres… nous ne le trouvons pas. Tant pis. Ce sera pour une prochaine fois. Si quelqu’un(e) qui me lit reconnaît cet endroit, je suis preneur.


Dans ce quartier nous trouvons une ancienne devanture de café…

Puis une très jolie petite mosquée, tout en bas d’une série d’escaliers se terminant en cul de sac, avec un chat noir qui nous regarde remonter d’un air hautain.

Alors nous partons regarder la ville depuis la cathédrale. Notre dame d’Afrique vient d’être restaurée. Elle est toute belle et neuve dans son style Sacré Cœur … Cette bonne conscience catholique du 19ème siècle qui à Paris, à Lyon, à Marseille, à Alger a érigé ces monuments de laideur triomphante et sûre d’elle-même.
Mais la vue sur Alger y est splendide et en tout point comparable à cette ancienne carte postale retrouvée dans le courrier de Mad.

En dessous de nous les petites maisons des français du quartier Saint Eugène  et juste à côté le stade, puis plus loin les immeubles de Bab el Oued, et puis partout cette mer immense qui baigne tout de bleu, cette Méditerranée qui sépare Alger de Marseille, l’Algérie de la France.

Le chauffeur de taxi qui nous a montés et redescendus de Notre Dame d’Afrique nous désigne du doigt les bidonvilles qui s’étagent sur les pentes vertigineuses, vers la côte turquoise, puis les vieilles maisons coloniales avec leurs murs solides entourant des jardins remplis d’arbres et il dit : « Les Français construisaient du solide alors que l’Algérie, qui est un pays riche, laisse ses pauvres s’abriter dans des cabanes, à la merci des glissements de terrains ». Pour un peu il en viendrait à regretter le temps de l’Algérie française, qu’il n’a d’ailleurs vraisemblablement pas connue. « Nous sommes gouvernés pas des pirates ! »


Il nous dépose dans une cohue indescriptible à la place des 3 horloges, dans Bab el Oued. C’est un jour de marché. Et sur la place ce sont les vendeurs d’oiseaux en cage qui vendent des chardonnerets, menacé d’extinction et d’autres canaris mais aussi des graines et des cages. Au-dessus, des centaines de pigeons attendent la fin du marché sur les fils qui traversent le ciel.
Nous mangeons, debout, du camembert avec du pain. Les enfants qui sortent des collèges se moquent un peu de nous. Il y a très peu de bancs ici, (mais pas plus qu’à Toulouse…) Et la saleté des rues n’incite pas à s’asseoir n’importe où. Et comme les bistrots sont, de fait, interdits aux femmes… Je me sens devenir un peu clochard… Les petits vendeurs d’oranges, assis à l’arrière des triporteurs, vendent leurs fruits délicieux. Elles ne sont pas belles les oranges d’Algér, elles sont petites et tâchées, mais elle ne sont pas traitées, elles sont juteuses et leur goût sucré est tellement bon que nous en mangeons près d’un kilo à deux, tout en marchant !


Nous faisons halte à la pointe Pescade. C’est un endroit magnifique. On s’y sent loin, très loin de l’animation folle de la ville, juste derrière l’immeuble blanc, ce grand hôtel qui l’isole. Mais c’est la aussi tellement sale ! Les pêcheurs à la ligne ont les pieds dans les poubelles.


Nous avons rendez vous au Milk Bar de la place Abd el Kader avec un jeune auteur de BD.
Pendant qu’avec Aquilina ils causent de leurs travaux, je m’en vais faire mes derniers achats puis je me promène autour de la Grande Poste et vers le palais du Gouvernement. Celui-ci est totalement bouclé et un flic vient me déloger alors que je cherchais sur le plan comment diable on pouvait accéder à ce haut lieu d’Histoire. Mais il ne comprend pas un mot de français, et si je ne parle pas l’arabe, je comprends vite qu’il faut que je dégage…
Vers les facultés, juste à côté du tunnel, je vais visiter la librairie Audin. L’équivalent algérien des Presses Universitaires de France. Beaucoup de livres, là aussi, sur l’Histoire de la guerre d’indépendance. Mais, me semble t’il, manquant de recul, un peu manichéen, les bons nationnalistes d’un côté, les méchants colonnialistes de l’autre…
Puis je rejoins Aquilina. Elle est trempée car l’auvent du bar, gonflé d’eau de pluie, s’est brusquement déversé sur elle. Je peux parier que cette anecdote sera bientôt reprise sous forme de gag, dessinée ici ou ailleurs.


Nous partons avec d’autres amis, des anciens étudiants de Tizi-Ouzou, prendre un verre au bar du Centre Culturel français. Il commence à faire froid. Aquilina a trouvé plein de contacts pour son projet, nous devons rentrer…
Le soir tombe. Demain nous rentrons en France.

Caillou, 8 mai 2012
À suivre, plus tard, bilans, questions et conclusions.

Sidi-Ferruch, Tipasa, le tombeau de la Chrétienne, Bou-Haroun. le 14 avril 2012

Brice vient nous chercher et nous partons pour Tipasa, en passant par Staoueli. Cette ville, de l’autre côté de la baie de Sidi-Ferruch, était, au temps de la colonisation le domaine des Borgeaud, le plus connu des grands colons pied-noirs. Nous prenons au passage Dalila, une collègue de Brice, qui vient avec nous pour cette excursion. Il fait beau mais le vent est violent et la mer est démontée. C’est ici à Sidi Ferruch (Sidi Fredj) que l’armée française a débarqué pour venir prendre Alger puis… conquérir l’Algérie. Son port, rempli de voiliers et de yachts ne ressemble plus du tout à la photographie de l’album de famille. Il n’y a pas que des pauvres en Algérie ! C’est un lieu très touristique, visité, ce samedi, jour férié, par de nombreux groupes de jeunes algériens. Nous nous y promenons. Le restaurant, très chic, est, dans le style ottoman, particulièrement beau, ainsi que l’ancien hôtel qui le jouxte.


Puis nous repartons par l’autoroute de la côte. C’est donc rapide, mais risqué, car il est traversé par de nombreux piétons. Il y a des troupeaux de moutons sur les talus. Au fond de l’horizon se détache le mont Chénoua. Nous arrivons alors dans cette baie magnifique : Tipaza. Une allée ombragée, bordée de magasins de souvenirs et de restaurants mène à l’entrée du site de ruines romaines, rendu célèbre (pour moi) par le livre de Camus : les Noces. Aquilina semble très intéressée par l’achat d’un tapis que finalement elle ne prendra pas car vendu par un de ces marchands islamistes que nous détestons.

Sur le site des ruines romaines, je ne pourrais rien dire d’original, si ce n’est de lire ou de relire Camus ! C’est immense. Le champ des colonnes qui descend vers le rivage…  et les couleurs tout à fait surprenantes de  la mer, marron, ocre, vert émeraude, vert foncé, et du cargo rouge immobile à l’horizon …

Il y a beaucoup de monde. L’entrée du parc à 20 dinars, ce n’est vraiment pas cher. Des familles entières viennent y pique-niquer. Je vois partout beaucoup d’amoureux qui s’isolent, sous des bosquets, sur des bancs… Est-ce dû à l’impossibilité de se rencontrer ailleurs ? Je vois aussi que les visiteurs jettent partout les bouteilles en plastique et les emballages des paquets de gâteaux. Le site, très propre à la suite de la visite d’une ambassadrice de l’Unesco, ne le restera pas longtemps !

Nous repartons ensuite voir le tombeau de la Chrétienne, une sorte d’immense tumulus, très haut, situé sur le sommet d’une colline, dominant d’un côté le littoral et de l’autre l’immense plaine de la Mitidja. La vue est superbe sur cette plaine agricole mais, en même temps, la présence au premier plan d’un fortin de l’armée algérienne inquiète. Ici, dans les années 90, le terrorisme islamiste a frappé très durement : le triangle de la mort. Des jeunes viennent maintenant y faire de la musique, frappant sur des derboukas, dansant et tapant dans leurs mains. Aquilina les filme.

Il est temps de redescendre sur la côte. Brice nous emmène dans un port, un vrai port, rempli de bateaux de pêche. Il y est connu car il a photographié beaucoup de ces pêcheurs. Ils l’ont même embarqué, pour une nuit, à la pêche au lamparo. Mais il en rit car il n’a rien vu, rien pu photographier, puisque le bateau principal est lui dans une obscurité totale.

Nous mangeons, dans un restaurant, tout au bout du quai, des poissons grillés, du rouget, du merlan farci, des sardines et des crevettes à l’ail. On se régale car tout est frais et goûteux. Mais pas question de vin blanc. Nous arrosons le tout avec… de la limonade, (excellente au demeurant !) Puis, après une longue promenade sur les quais, dans le vent déchaîné, nous rentrons à Alger, la tête pleine d’images.

Ce soir-là nous disons au revoir à Brice, on se reverra à Toulouse, et retournons dormir à Hussein Dey chez Omphale et Lysistrata. Flora est de passage. Nous voulions les inviter au restaurant mais elles sont fatiguées alors nous préparons les petits pois que son oncle a donnés à Aquilina et mangeons tous ensemble dans la cuisine.

Demain, c’est le dernier jour. Et il nous reste plein de choses à voir et à faire.

 

Caillou, le 6 mai 2012

 

Retour à Alger. 13 avril 2012

Brice nous retrouve devant la mosquée de Birmandreis (Bir Mourad Reïs) et nous allons chez lui.
Brice, c’est un ami qui vit en France, en Ariège, mais travaille ici depuis des années. Il adore l’Algérie et les Algériens, s’est pris de passion pour la culture berbère et ses poteries, a pris des milliers de photographies dans les déserts, où l’amène son travail, ou dans les ports, où il va très souvent se promener. Brice a une grande et belle maison qu’il loue dans ce quartier, plutôt résidentiel, des hauteurs d’Alger. Ce soir il y a sa fille, Lucie, de passage à Alger pour un stage de quelques mois, et une femme, souriante et  silencieuse, appelons-la Antigone, qui lui tient la maison. Elle a préparé un très bon repas, et, pour une fois, nous buvons du vin. Nous mangeons donc tous ensemble puis ils nous emmènent en voiture dans un autre quartier pour dormir dans l’appartement d’Antigone qu’elle nous prête pour quelques jours.
Le vendredi 13 avril, je me réveille dans cet appartement inconnu. Il a plu toute la nuit. Je ne sais pas où nous sommes, dans quelle rue, dans quel quartier de la banlieue d’Alger. Aquilina, qui ne veut pas manger les petits gâteaux de la réserve d’Antigone, part chercher du pain dans le quartier. À son retour, devant nos bols de café noir, nous discutons de la condition des femmes algériennes. Cet appartement, occupé, apparemment, par une femme seule, est une rareté dans ce pays, où les femmes ne peuvent normalement pas vivre seules mais doivent habiter chez un père, un frère ou un mari. Aquilina me raconte l’histoire de sa cousine, brillante élève, habitant dans une chambre de cité universitaire, mais qui, à la fin de ses études, se retrouve à la rue, ne pouvant plus rentrer dans sa famille, à la suite du divorce de ses parents. Cette cousine a dû se résoudre à épouser un Algérien vivant en Allemagne, donc à quitter le pays…
Aujourd’hui c’est le jour de la prière, tout s’arrête dans le pays. Surtout entre midi et deux heures. Aquilina va passer la journée avec son tonton.  Donc quand Brice passe nous récupérer à l’appartement nous allons retrouver cet homme dans une gare routière voisine. C’est un petit monsieur charmant, à l’accent parisien, aux yeux vifs, toujours en train de plaisanter. Aquilina part avec lui et Brice, après avoir apporté de la graine de couscous à sa maison pour le repas, m’embarque alors dans une longue promenade en voiture dans Alger. Nous allons tout d’abord, profitant d’une accalmie de la météo, jusqu’au monument des martyrs qui domine le sud de la ville. En-dessous de nous, tout le port et la côte jusqu’au Cap Matifou. Beaucoup de visiteurs, des jeunes surtout, qui se photographient en riant. Ce pays est jeune. J’ai été très surpris d’apprendre, par Omphale, que le taux de fécondité des femmes algériennes s’était, ces dernières années, effondré, car l’Algérie me semble, dans ses rues tout au moins, un pays fondamentalement jeune. Le monument me paraît, en lui-même, plutôt laid. Il est très haut, et à chaque pied, une statue symbolise le peuple algérien, dans une posture héroïque. Bref, nous avons la même chose à la maison !
En contrebas nous allons voir un très grand centre commercial bâti en souterrain. Celui-ci est désert, prière oblige. De grands téléviseurs, accrochés aux piliers, montrent la cérémonie d’enterrement de l’ancien dirigeant Ben Bella à El Aliah, le cimetière d’Alger. Tous les chefs d’États du Maghreb sont réunis autour de l’actuel président algérien. C’est en direct et le commentaire, en français, est murmuré d’une voix compassée, pour témoigner du recueillement de la nation toute entière.
En fait Brice voulait surtout me montrer des tableaux de Baya, une artiste algérienne contemporaine et amie de Picasso, dans une galerie d’Art. Mais celle-ci est fermée. Son peintre préféré c’est Stambouli. C’est très coloré, naïf et gai… Mais je n’y connais rien.


En ressortant je m’approche des immeubles construits par Pouillon juste après l’indépendance. C’est le quartier de Diar El Mahçoul (cité de la promesse tenue). Ils sont déjà bien abîmés et sales mais surtout ce qui m’intrigue c’est la foule des paraboles qui en envahit les terrasses. Et au milieu de toutes ces antennes une cabane habitée par une famille. Le bidonville s’installe sur les toits…
Puis, en voiture, nous nous promenons dans Alger en longeant le bord de mer et en remontant par Bab El Oued. Il pleut maintenant à torrent. Brice a peur que l’eau ne soulève les plaques d’égout et que nous tombions dans un de ces trous invisibles sous le déluge boueux qui dévale les rues. C’est dans ce même quartier que, dans les mêmes circonstances, il y a eu plus de 1000 morts en 2001. Cette ville, dont beaucoup de quartiers pauvres sont accrochés à de fortes pentes, n’est pas faite pour la pluie.
Après le repas, un très bon couscous au grain très fin, ni Lucie (qui doit bûcher) ni Antigone ne voulant nous accompagner, nous repartons mais cette fois-ci vers le cap Matifou. Ce qui était à l’époque coloniale un lieu de villégiature, un petit port au bord de l’eau, de l’autre côté de la baie, est devenu une banlieue d’Alger. Des barres d’immeubles en construction remplacent les cités d’urgences qui abritent depuis des années les victimes du tremblement de terre de Boumerdess. La pluie incessante ne fait qu’en rajouter le caractère sinistre. Je retrouve, à travers le pare-brise, le petit port, une maison européenne, et curieusement une ancienne église enchâssée à l’intérieur d’une caserne militaire. Brice me fait remarquer que c’est à la présence d’arbres le long des trottoirs que l’on reconnaît les anciens centres-villes de l’époque coloniale. Comme si les Algériens, construisant après, avaient oublié de rajouter de l’ombre devant leurs maisons.


 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

On rejoint Aquilina et son oncle à Rouiba, une ville de la Mitidja et on rentre sur Alger. Nous passons récupérer Lucie, et il nous invite à manger des brochettes dans un quartier excentré d’Alger à Draria. Cette ville semble n’avoir comme seule fonction que les restaurants de brochettes. Il y en a sur toute l’avenue centrale et ils ont l’air tous bondés. Il faut dire que c’est vraiment très bon. Et puis nous rentrons. Demain, nous partons visiter Tipaza.

 

Caillou, 5 mai 2012

Tizi-Ouzou et le Djurdjura. 11 et 12 avril 2012.

le centre culturel de Tizi-Ouzou

Nous partons donc en voiture, de bonne heure, pour aller en Kabylie. Il y a beaucoup d’embouteillages sur l’autoroute mais, à vrai dire plutôt dans l’autre sens, en direction d’Alger. Le nombre de voitures a, en quelques années, explosé. L’essence n’est pas chère, la voirie épouvantable, et la pollution fait, au dessus d’Alger, un voile permanent.
Aquilina se documente pour un projet de bande dessinée qui racontera des événements survenus dans la cité universitaire de Tizi-Ouzou dans les années 90. (Je n’en dis pas plus). Elle doit donc rencontrer plusieurs témoins de cette époque et photographier les lieux, même si, à l’époque, ils étaient en construction. Elle aimerait aussi aller voir la tombe de Karim, un copain mort à Toulouse en novembre dernier. Nous arrivons donc à Tizi et on visite un peu la ville. J’ai l’idée saugrenue de photographier une cigogne juchée pile…  au dessus d’un commissariat de police! Du coup nous visitons aussi le commissariat! Le commissaire me dit en rigolant: « Mais ces oiseaux il y en a partout! Pourquoi celui là? » Autant dire que je ne peux pas vous montrer la photo de cette cigogne car il m’a fallu la détruire sous ses yeux.

Le rendez-vous est pris mais c’est dans la ville nouvelle. Nous prenons donc un taxi collectif et dans un embouteillage absolument infernal nous arrivons à bon port. L’anarchitecture y est complètement folle. Tout pousse dans tous les sens et n’importe comment. Comme en plus tout le monde est dehors et que cela va dans toutes les directions je n’y comprends plus rien. On dirait une fin de manifestation ou de rencontres sportives. Il y a plus de 40 000 étudiants dans cette ville.

Notre contact est un photographe de quartier (studio, portrait, mariage, circoncision). Il nous invite au restaurant avec un de ses copains étudiants que doit rencontrer Aquilina et on y est rejoint par Hector et Cassandre, le frère et la sœur de Karim. Cassandre est voilée. De ce voile tout à fait ostentatoire que mettent les jeunes femmes modernes: le hidjab. Pendant ce repas très sympathique où tous ces jeunes gens parlent beaucoup des luttes étudiantes, de la langue berbère, de l’abandon de la Kabylie par le pouvoir central d’Alger, je comprends que se met en place tout un réseau d’amitié pour nous faire entrer dans la fac et nous faire visiter les lieux qu’Aquilina veut voir.

Nous allons donc à l’université et là le choc est énorme. C’est ainsi que l’on fait vivre et manger des étudiants? Comme des chiens? Le tas d’ordure derrière le restau U sur des dizaines de mètres, les plateaux repas dégueulasses, les poubelles qui débordent… et de penser que des étudiants qui n’ont pas d’autre choix doivent venir manger ici, cela fait peur. La sœur de Karim nous dit qu’elle n’y mange pas car elle a heureusement une tante qui habite en ville, mais tous les autres? Celles et ceux qui viennent de loin? Il y a des poubelles partout… Voici quelques photos:

 

 

Aquilina va aussi visiter la Cité U des filles tandis que nous l’attendons devant car c’est interdit aux garçons. Avec eux la sympathie et la curiosité sont évidentes. Ils répondent à toutes mes questions. J’ai aussi beaucoup sympathisé avec Cassandre, malgré ce voile qui me déroute… Elle est étudiante en Droit mais n’est pas certaine d’en faire un métier.

 

 

L’après-midi passe vite et voici que nous retrouvons le frère de Karim, qui vient nous chercher. Il a trouvé une voiture et nous emmène dans la montagne, dans la famille. Nous longeons un grand lac. Dans chaque virage, quand il y a un terre plein, un petit parking avec des voitures et, derrière, des étals et des hommes qui discutent. Ils vendent de l’alcool, nous dit Hector. C’est strictement interdit mais je crois comprendre que tout le monde ferme les yeux. De la vallée, de plus en plus encaissée, nous pouvons voir les villages berbères juchés en haut des montagnes. L’un d’eux est célèbre c’est Beni Yenni, le village des bijoutiers et le lieu de naissance de Mouloud Mammeri et du chanteur Idir.

 

 

 

la main du Juif

la tête de l'éléphant

Le village de Karim est situé juste en face de la chaîne du Djurdjura.
De là-haut on voit deux sommets en particulier: « La main du Juif » et « la tête de l’éléphant ». Pour la tête de l’éléphant, c’est évident, par contre « la main du Juif », personne n’a pu m’expliquer pourquoi. La richesse du pays, ce sont les oliviers, son huile d’olive est réputée dans toute l’Algérie, ainsi que les troupeaux de chèvres et les figuiers. C’est beaucoup trop pentu pour y faire vraiment de l’agriculture, même si chaque maison a son potager. Les villages de ce pays peuvent être très étendus, tout en longueur, dominant. Les vallées sont étroites. C’est une terre d’émigration ce qui explique les maisons grandes mais aussi la relative absence des hommes partis travailler ailleurs dans le pays ou à l’étranger.

 

Nous sommes reçus dans la famille de Karim comme des hôtes de marque et l’immense gentillesse de cette famille je ne suis pas prêt de l’oublier. Cassandre me présente à sa famille comme « Sa maman était algérienne, il est donc un peu notre cousin… »

Leur père, Priam, travaille dans la ville voisine comme écrivain public, la maman, Hécube, s’occupe de la maison, et si l’aînée, Laodicée, l’aide à la maison, tous les autres enfants vont l’école ou à la fac. Priam a été à l’école en France, à Maubeuge, là ou son père travaillait.

Toute la famille se réunit dans une grande chambre. La télévision ronronne sur des émissions culinaires. Il y a beaucoup d’émotion, bien sûr, à cause de ce fils mort brutalement d’une crise cardiaque, en exil, en France. C’est surtout le père, qui parle, dans un français parfait. Il explique son travail: il écrit des lettres pour des démarches auprès des administrations. Il a un ordinateur, une imprimante, il gère aussi la boutique de téléphonie. Ses filles sont toutes les trois absolument adorables. Cassandre a enlevé son voile, je ne la reconnaissais pas. Laodicée, l’ainée, Polyxène, la toute blonde aux longs cheveux… Elles sourient, rigolent, sont unies, complémentaires, aucune ne fait la gueule… Tout indique une famille heureuse où seul le père semble sérieux. Le dernier fils revient du foot. Un peu plus tard on passe à table. Le frère de Priam est arrivé. Dans le salon il y a donc la fille aînée, Aquilina, les hommes et moi et ailleurs les autres filles. Mais je pense que cette séparation est juste dûe au fait que nous sommes trop nombreux et pas pour une autre raison.

Le couscous a un grain fin et il est plutôt blanc. Il est vraiment très bon. Les filles se taquinent entre elles en disant de Laodicée, la sœur aînée, qui est fiancée et se marie en juillet, ne sait pas faire le couscous. Elle en convient et tout le monde rit. Il y a aussi des grands silences avec ces sourires de complicité et de compréhension mutuelle. Priam explique la spécificité culturelle des kabyles, leur refus de l’islamisme et du terrorisme. Pourtant c’est ici qu’il a perduré le plus longtemps? Oui, mais c’est la topographie, la montagne. Je ne pose pas plus de questions, étant très ignorant, et ne voulant surtout pas heurter des sensibilités. Mais en arrivant ici j’ai remarqué qu’à chaque carrefour, dans la vallée, il y a des barrages de l’armée, de la gendarmerie ou de la police, avec des chicanes, des guérites en ciment et des barbelés.

 

La soirée se passe en discussions, en découvertes mutuelles puis Aquilina part dormir avec les filles, les garçons partent vers une autre chambre, et je m’endors sur un matelas, dans le salon.

Le lendemain matin, quand je me réveille dans cette maison silencieuse où tout le monde dort encore, j’écris, face à la montagne. J’aurais aimé mieux décrire ces rapports humains si forts, la chaleur de cette famille, mais où plane la disparition de notre ami Karim. J’entends du bruit: sa maman prépare un gâteau de semoule sur le balcon. Priam part à son travail. J’entends les filles qui papotent dans leur  chambre…

Ce matin Cassandre nous emmène à la tombe de son frère. Aquilina est très émue. Le cimetière n’est pas enclos, il descend sur une pente, tout en longueur un peu comme le village au-dessus. En remontant je rencontre la maman de Karim, elle a mis son costume traditionnel, et très vite elle se met à pleurer. Elle est usée par cette vie dure, la montagne, l’hiver et le chagrin. Je la serre contre moi.  Je l’embrasse. Je ne sais pas quoi dire…

Nous remontons vers la route. Cassandre n’a plus son voile et elle nous le fait remarquer en rigolant. Je crois comprendre que la pression des regards masculins, le harcèlement, est trop fort à Tizi-Ouzou et que son voile est une armure. Qu’ici où elle connaît tout le monde elle n’en a plus besoin.

Plus tard Hector nous emmène faire une ballade en bagnole et nous montons jusqu’à une piste abandonnée. Il y a des vautours dans le ciel, et des maisons incongrues construites par des emmigrés… Et les tombes sont dispersées un peu devant chaque maison comme si l’on gardait les siens près de chez soi.
Puis nous passons à table. Les filles ont encore préparé tout un repas de fête, une purée de  piments secs (très très fort) une salade de poivrons (très fort), un tajin de pommes de terre aux olives, des morceaux de poulet… et des oranges.
On se prend une dernière photo. Et puis c’est le départ. Il faut nous arracher tout en promettant de revenir. Hector nous ramène en ville et nous dépose à la gare routière. Il pleut de plus en plus. Nous rentrons à Alger sous une pluie battante.
Un taxi, on repasse à Hussein Dey chercher le sac à dos d’Aquilina puis le neveu d’Omphale nous emmène à Bir Mourad Raïss (en français Birmandreiss) où nous avons rendez-vous avec un ami toulousain qui travaille en Algérie depuis plusieurs années.

À suivre: Alger, le Cap Matifou, le tonton d’Aquilina…

Caillou, le 27 avril 2012

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