un galet dans les soutiens-gorge

Maman ? C’est quoi ce machin dans ton tiroir ?
Emilie se retourne en tenant le galet que j’ai toujours rangé entre mes culottes et mes soutiens-gorge.
Un souvenir d’escalade.
Elle est bien gentille ma fille mais des fois, sous prétexte de m’aider, elle m’emmerde ! Je ne lui demande pas de ranger mes vêtements. Je peux très bien le faire moi-même. Cela me fout de mauvaise humeur de la voir se mêler de mes affaires. Bon, c’est vrai que depuis la mort de mon mari et mon arthrose qui s’amplifie, j’ai bien besoin que l’on vienne me faire un peu de ménage à la maison, mais je préfère une jeune fille anonyme de l’association de quartier que ces intrusions indiscrètes.
Toi ? De l’escalade ?
Elle me regarde comme si je n’avais jamais été capable de grimper sur autre chose qu’un tabouret de cuisine.
Et pourquoi tu le ranges un galet dans tes sous-tifs ? Ce n’est pas sa place !
Elle me parle comme si j’étais une gamine. Elle me nanifie ! Si je ne dis rien, elle va jeter ma pierre, ou la ranger sur l’étagère, à côté des photos poussiéreuses.
Donnes-moi mon galet, laisses ce tiroir tranquille et viens t’asseoir ici.
Emilie hausse les épaules en bougonnant un peu, pour la forme. Je pense qu’elle se dit que je ne change pas en vieillissant, que je suis toujours aussi autoritaire et chiante. Mais je m’en fous ! Elle s’assoit sur le canapé, à côté de mon fauteuil. Je caresse un instant mon galet rond et blanc. Un silence s’installe. J’ai peur qu’elle veuille le combler en allumant la télévision. Alors pour retenir un peu ce moment calme je lui propose :
Tu veux que je te raconte d’où vient cette pierre ?
Elle a déjà la main sur la télécommande. Elle la repose et me sourit.
Si tu veux.
Je prends mon élan.
C’était en 56, je crois, en tout cas en plein été, j’avais… 17 ans… On est parti en montagne avec la bande des copains de mon frère.  Vers le lac de Gaube, en dessous du Vignemale. Avec Virginie, on était 2 filles et 4 garçons : ton oncle Michel, son  copain Yves, de Saint-Gaudens, un autre, un jeune, un blond dont je ne me souviens plus le prénom et puis il y avait Jean, un type un peu plus âgé que nous, qui était déjà installé comme arpenteur, à Cauterets. Ces quatre-là avaient juré qu’ils ne se sépareraient jamais. La bande s’appelait « la quadrature ! » Et leur devise « Ni sécable ni resécable ! » Des conneries, quoi, des trucs de jeunes…  On est donc parti du parking très tôt, vers 6 h. Le jour se levait à peine. Et puis on a grimpé lentement, tranquillement, à notre rythme. Virginie était plutôt derrière avec Michel. Elle était déjà très amoureuse…
Emilie m’interrompt
Virginie, ma tante ?
Oui, par filiation, vu qu’ils se sont mariés l’année suivante, c’est ta tante. Mais ce jour-là, c’était juste ma copine de lycée !
Oui je sais bien. Nos enfants n’arrivent pas à croire qu’il y a eu un temps où nous n’étions pas que leurs parents, leurs familles, un temps où nous étions des jeunes gens liés par d’autres raisons que nos enfants courant dans tous les sens, les repas du dimanche, autour des tables de première communion ou de mariages, autour des tombes aussi, dans des cimetières, sous la pluie. Mais je m’égare…
Donc on arrive au refuge vers 9 heures. Nous voulions monter vers les couloirs de Gaube et du Clot de la Hout.
Après une pause et un copieux petit-déjeuner, nous sommes repartis. Cela grimpe beaucoup en montant vers les névés du Vignemale. Michel et Virginie étaient déjà loin derrière nous. Yves et son copain, le blond dont je ne rappelle plus le prénom grimpaient plus rapidement. Moi je marchais avec Jean. Nous ne parlions pas, économisant notre souffle. Et puis voilà, c’est bête, mais le brouillard s’est levé très rapidement, en une demi-heure, en début d’après-midi. Et nous avons été séparés.
Je suis resté avec lui. D’un seul coup, il s’est mis à faire vraiment froid. Il appelait les autres mais dans tout ce blanc cotonneux, sa voix ne portait pas. Nous étions très inquiets. Pourtant au bord du chemin, nous aurions dû au moins être rejoints par mon frangin et mon amie… Mais personne ne venait… Nous guettions le moindre bruit, le moindre raclement de godasses sur les cailloux, mais rien.

Il s’est assis sur un gros rocher à côté de remblai. Moi j’avais froid. Je me suis assise derrière lui, mes jambes de part et d’autre, l’entourant. Il scrutait le brouillard, vers le chemin. Nous étions anxieux.
Alors j’ai cerclé son corps massif par la taille et je me suis réchauffée en me tenant serrée contre son dos. Il faisait l’innocent, prenant peut-être mon geste comme un signe de peur, de froid, ce qui n’était d’ailleurs pas faux, mais comme s’il ne sentait pas que j’en profitais aussi pour me serrer contre lui. Je le sentais frémir. Un peu comme un grand cheval. J’avais peur, lui aussi, mais pas simplement de nous être perdus dans la montagne et le brouillard. J’avais peur et envie de me perdre avec lui. Les pointes de mes seins frottaient contre la laine. J’avais chaud, j’avais froid, j’avais envie de lui… mais en même temps je craignais qu’il se retourne et m’embrasse ou me gronde, bref qu’il casse ce moment si fort avec des mots ou des gestes à lui, que je ne pourrais pas contrôler.
- Tu étais amoureuse ?
- Pas du tout ma fille ! Je ne le connaissais pas cet homme. C’était juste un instant, lié au brouillard à la montagne à ce corps rassurant, et puis aussi j’étais une très jeune fille… avec le désir de soulager les tensions érotiques qui me travaillaient ?
- Et il s’est retourné ?
- Non, mais il soufflait de plus en plus fort. Il avait compris… Il m’a pris les mains comme pour les réchauffer et il les caressait doucement Et puis très lentement j’ai posé mes mains, avec les siennes par-dessus, sur son engin, tu sais, son truc, enfin… son sexe… que je sentais bandé à fond à travers l’étoffe rugueuse de son jean. C’était animal, un truc que je n’aurais jamais pu faire avec un peu de raison…
- Et après ?
- Oh pas besoin de te faire un dessin ! Les choses se sont enclenchées… Sans se déshabiller, à cause du froid… Je l’ai bien arpenté, tu peux me croire, et quand on s’est rajustés le brouillard commençait à s’effilocher. Il était temps d’ailleurs car les autres étaient arrivés sur la cime et de ce point culminant ils auraient pu nous voir. Alors j’ai ramassé ce galet comme souvenir et je l’ai mis dans ma poche. Nous les avons rejoints, sans rien dire.
Elle est choquée. Je le sens bien. Ma fille ne peut pas croire que j’ai été cette une jeune fille…
- Et tu l’as revu ?
- Jamais. Enfin, si, de loin, à l’enterrement du quatrième, le jeune blond. Il avait été tué en Algérie. Son corps a été ramené à Cauterets. C’était en 60 ou 61. J’étais déjà mariée avec ton père…
- Et leur bande, la quadrature ? Ils n’étaient plus que trois ?
- Il y a des dissensions entre eux. C’est mon frère qui m’a raconté qu’ils se sont disputés, justement par rapport à la guerre d’Algérie. Ils l’ont tous faite, mais en sont revenus très différents. C’était cassé entre eux… Jean s’est marié. Il est monté à Paris… Et moi j’ai gardé ce galet dans mes sous-vêtements.
- Toute ta vie ?
- Et oui ma chérie. C’était un beau souvenir.

Caillou, 13 janvier 2012

Avec les 10 mots de M.C : escalade; rythme; soulager; humeur; nanifier; quadrature; culminant; arpenteur; resécable et dissension.
Merci pour elle… J’en profite pour vous inviter à en m’envoyer aussi.

Le groupe UNIR 6° Ce que disait UNIR, 52 et 72

Dans le premier bulletin d’UNIR, le N°1, d’octobre 1952, l’éditorial:

« Ce bulletin s’adresse à ta raison, a ton libre arbitre (..). Est-ce trahir que de briser la conspiration du silence et de l’acceptation inconditionnelle en posant aux cadres du parti les questions qu’ils ne pensent peut-être pas à se poser? (..) Il t’appartient donc, devant ce premier numéro de notre bulletin, de déterminer une position vis-à-vis de ta conscience de militant révolutionnaire. Vas-tu, en dirigeant responsable, examiner les arguments produits et tenter, après les vérifications honnêtes, de les peser, de les réfuter même, pour mettre cette conscience de militant en paix et te prouver que nous avons tort de critiquer la ligne présente du bureau politique indiscuté ? Vas-tu au contraire, en permanent soumis, déchirer ce bulletin, sous le prétexte facile qu’il est fractionniste, sans même peser les remarques qu’il contient, tout comme si tu avais peur d’être entraîné, de trouver là des vérités auxquelles tu ni le courage ni la capacité de répondre? ».

En 1972, vingt ans plus tard, dans une brochure (merci Alain!) annonçant la création des C.I.C. (Centres d’Initiative Communiste) voilà comment les militants d’UNIR parlaient de la création et du contenu de leur bulletin:

 

Je saute la présentation de l’initiative des C.I.C, (Cf: un peu plus bas),
pour  passer tout de suite à l’histoire que présente le groupe UNIR de lui-même:

L’OPPOSITION COMMUNISTE AVANT LES C.I.C.
UNIR

Unir est le premier organe d’opposition communiste lancé à l’intérieur du P.C.F. depuis la Libération.
Il a été politiquement engendré par la session du Comité Central du P.C.F. des 3 et 4 septembre 1952, au cours de laquelle Jacques Duclos, assurant l’intérim de Maurice Thorez, fit ratifier la nouvelle ligne opportuniste dite de « Front National Uni ».
Sortant d’une période d’actions de commandos coupés des masses (la manifestation aventuriste du 28 mai 1952 à l’occasion de la venue du général américain Ridgway à Paris) le Parti Communiste était conduit par un Comité Central alors docile, vers une politique dont toute perspective révolutionnaire était bannie. Le « Front National Uni » ne visait qu’à l’union de tous les « bons Français » pour l’indépendance du pays et pour la paix. Il devait rapidement conduire à des meetings communs avec les dirigeants du R.P.F. gaulliste et amener Jeannette Vermeersch à répondre à des militants qui s’étonnaient de l’étendue de cette alliance: « Oui, même avec les collabos ».
La même session du Comité Central avait pris la décision de sanctionner deux membres du Bureau Politique, ceux qui avaient les plus belles biographies militantes: André Marty et Charles Tillon. Le changement de politique était évidemment lié à cette épuration préventive.
C’est au sortir d’une assemblée d’information des communistes de la région parisienne qu’un groupe de militants décida de « faire quelque chose », entreprit de solliciter d’autres camarades sûrs. Le 10 octobre 1952, le N°1 d’UNIR paraissait sur 4 pages, en appelant à « briser la conspiration du silence » et en déclarant contre-révolutionnaire la ligne d’union sacrée adoptée par le Comité Central.
Staline vivait encore, et le chemin ne fut pas facile à la douzaine de militants qui animaient et finançaient le petit bulletin, sans oser même mettre une adresse de ralliement, et l’expédiant à 500 militants, parmi lesquels les cadres principaux du Parti.
Déformés eux-mêmes par des années de stalinisme, répugnant à « l’activité fractionnelle » qui leur paraissait encore hérétique, craignant le déshonneur de l’exclusion, redoutant de « fournir des armes à l’ennemi », ils n’eurent que plus tard l’idée de regrouper une opposition après des mois de diffusion anonyme d’informations, de documents, d’analyses destinés à ouvrir les yeux des militants qui suivaient encore, mais surtout à mettre les cadres en face de leurs co-responsabilités.
La réaction de la direction fut claire, et souvent variable dans ses formes: à la vérité, il suffisait d’opposer la calomnie. C’est ainsi que Fajon accusa UNIR d’être une feuille des Renseignements Généraux, de la Sûreté Nationale, destinée à attaquer Auguste Lecoeur et à soutenir Marty. Plus tard, Lecoeur ayant rejoint les « poubelles de l’histoire », Duclos affirma qu’UNIR était financé et même imprimé par le Parti Socialiste  S.F.I.O., tiré à l’imprimerie de Guy Mollet à Arras.
Guy Ducoloné assura qu’Unir était édité par « Paix et Liberté », mais lorsque cette organisation  anti-communiste disparut, on laissa entendre que les titistes n’étaient pas étrangers à UNIR. Au moment de la crise sino-soviétique, UNIR fut cité avec les groupes maoïstes…
Pendant que ces campagnes grotesques se développaient, abusant souvent des communistes honnêtes mais trop confiants, UNIR poursuivait son chemin. Il passa à six pages et mentionna une adresse postale. commença à recueillir des abonnements, moins nombreux il est vrai que les lettres d’injures de camarades… dont beaucoup le rejoignirent par la suite.
Le XXème Congrès du P.C.U.S., en faisant éclater la réalité du stalinisme et malgré l’absence d’analyse politique sérieuse sur les racines des déformations en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires, provoqua un afflux d’abonnements de militants qui apprenaient la valeur des accusations de l’appareil. UNIR  eût 16 pages, passa à 24 pages le jour où il publia le premier, le texte intégral du Mémorandum de Togliatti, puis à 32 pages dans la formule actuelle, avec plus de 7.000 abonnés, parmi lesquels une majorité de membres du Parti, beaucoup de responsables, quelques permanents, grâce auxquels il put dénoncer de plus en plus largement les impostures de l’appareil.
En 1963, la campagne pour la réhabilitation d’André Marty que Duclos et ses pareils avaient osé traiter de « policiers » recueillit un millier de signatures, sous l’égide d’un Comité d’Honneur de 100 membres, parmi lesquels 50 membres du P.C.F. dont une dizaine seulement  furent exclus.
Depuis 1952, Unir a publié ponctuellement 11 numéros chaque année et de nombreuses brochures sur l’unité, sur « Fils du Peuple », sur « Notre Staline », sur « le droit de tendances », « le dossier algérien du P.C.F. », etc.
Avant chaque Congrès du P.C.F., UNIR a ouvert des tribunes de discussion sur les projets de thèses de la direction permettant aux militants que l’Humanité censurait, d’exprimer tout de même leur opinion.
Un supplément mensuel ronéotypé est envoyé chaque mois aux abonnés communistes avec des documents photographiques, fac-similés d’articles comparés, permettant à ces abonnés d’argumenter, de démontrer, de convaincre dans les rangs du Parti. Par ce supplément mensuel sont engagées, en cas de désaccords, des « consultations générales » qui déterminent démocratiquement l’orientation ou les méthodes. Une consultation de ce genre est actuellement en cours pour savoir si UNIR doit être supprimé sous sa forme publique, en cas de lancement d’un journal mensuel des Centres d’Initiative Communiste, et se cantonner dans le rôle de « bulletin de liaison entre les membres du P.C.F. » qui militent dans ses rangs pour le redressement révolutionnaire et démocratique.
Outre cette bataille permanente, UNIR a pris des initiatives qui ont entraîné des pressions militantes considérables sur la direction du P.C.F. et l’ont obligée à en tenir compte. C’est le cas notamment de « l’Histoire du P.C.F. ».
Une décision d’éditer l’histoire du Parti avait été prise avant la deuxième guerre mondiale par le Comité Central du Parti; mais depuis l’édition de l’Histoire d’André Ferrat, les variations de la ligne et les « défaillances », notamment pendant la première année de l’occupation nazie, rendaient l’application de la décision difficile. UNIR constitua trois commissions de rédaction avec des vétérans du Parti, des militants ayant vécus les grands événements de son histoire et des historiens (dont plusieurs appartenaient d’ailleurs à la Commission d’Histoire près le Comité Central). Des projets furent ainsi établis, contradictoirement, par trois commissions, et leur synthèse fut publiée par chapitres dans les colonnes d’UNIR dont tous les abonnés et lecteurs furent invités à critiquer, discuter, amender le projet.
C’est ainsi que parurent les trois tomes de l’Histoire du P.C.F. de 1961 à 1964, contraignant bientôt la direction du Parti à publier sa version, après que Jacques Fauvet eût sorti la sienne, non sans larges emprunts à l’Histoire élaborée collectivement par UNIR. Et ce document critique, malgré ses défauts, son aspect polémique, constitue non seulement une réfutation des falsifications de la direction du P.C.F., mais un matériau de comparaison que des dizaines d’historiens dans le monde, ont utilisé et cité.
On a accusé Unir d’avoir répandu des illusions sur la possibilité du redressement du P.C.F.
Son collectif responsable ne refusant jamais la publication d’une critique mais refusant l’insertion des compliments, a tiré les leçons de sa longue expérience, effectivement jalonnée d’erreurs et d’illusions, mais ayant permis de catalyser un courant de résistance dans le P.C.F. et fournissant des arguments à ses militants les plus conscients. La majorité des abonnés d’Unir ne croit plus – depuis l’intervention armée en Tchécoslovaquie – à la possibilité du redressement interne. C’est pourquoi, se refusant à considérer que les désaccords sur ce point sont une divergence insurmontable, Unir cherche à faire se compléter le travail intérieur de redressement, qui continue – avec ceux qui le veulent – et la pression extérieure, publique, des membres et anciens membres du P.C.F. qui pensent que la salut viendra du dehors. D’où le soutien d’UNIR à la tentative actuelle des « Centres d’Initiative Communiste » pour un épaulement réciproque des vrais communistes à l’intérieur et à l’extérieur, pour faire progresser le courant jusqu’à la crise salutaire.
La suite des événements dira si le Parti se redressera, s’il se reconstruira à partir d’une scission ou s’il sera constitué uniquement de l’extérieur. Les militants d’UNIR pensent que les tenants d’une autre stratégie ne peuvent pas plus qu’eux préjuger de cet avenir sur lequel peuvent peser des événements indépendants de leur volonté: crise en U.R.S.S., « nouveau printemps » dans une autre démocratie populaire, coup d’Etat en France avec carence de la direction actuelle du P.C.F., les éventualités sont multiples…

Je retiens, pour ma part, une phrase :
La majorité des abonnés d’Unir ne croit plus – depuis
l’intervention armée
en Tchécoslovaquie – à la possibilité
du redressement interne.

L’année prochaine je passe au fonctionnement d’UNIR, à son organisation…
Je recherche toute documentation éventuelle et en particulier aux écrits du groupe, ses suppléments mensuels, son Histoire du PCF…
Caillou, 31 décembre 2011

Note:

PRESENTATION des C.I.C

L’histoire de l’opposition communiste, ici résumée dans ses phases les plus significatives, a de quoi étonner ceux qui n’ont jamais appartenu au P.C.F. Pourquoi l’activité des oppositions communistes a-t-elle pris le plus souvent une forme clandestine?
Pour le comprendre, il faut se représenter la vie d’un parti qui, depuis des dizaines d’années, sanctionne par des exclusions l’expression de critiques et de divergences. Il faut se rappeler que l’exclusion est accompagnée de campagnes systématiques de dénigrement où fleurissent les épithètes de « policier », « traître », « renégat », etc, qui ont pour but et le plus souvent pour résultat de préserver l’adhérent de toute contagion critique.
La voie ouverte au militant conscient du fait que l’efficacité révolutionnaire passe par un changement des structures et de l’orientation de son parti est donc étroite. Agir publiquement, c’est se séparer du parti dont il pense qu’il reste la principale force révolutionnaire potentielle, dont il sait le rôle-clé qu’il joue pour toute mobilisation des masses. C’est renoncer à la possibilité même de se faire entendre de ceux qu’il cherche à convaincre. Agir secrètement, c’est également prêter le flanc à la calomnie de l’appareil et encourir le risque de voir ses intentions dénaturées aux yeux des militants. Mais les faits prouvent que cette forme d’opposition, qui fut la seule possible pendant une longue période, a pu maintenir un courant critique qui, en plusieurs occasions décisives, a débouché sur des discussions et des luttes politiques réelles au sein du P.C.F.; les pages qui suivent en témoignent. Difficilement mesurable, dans les structures actuelles du P.C.F., qui imposent aux adhérents un comportement monolithique, l’audience de l’opposition est tout de même attestée par des faits  comme la continuité de la diffusion d’ « UNIR », qui atteint plus de 7.000 abonnés, de même que par les milliers de communistes qui suivirent l’Etincelle au temps de sa parution clandestine.
Il est évident aussi que parmi les centaines de milliers d’adhérents qui ont quitté le P.C.F. depuis la Libération, nombreux sont ceux qui partageaient les vues des oppositionnels, même s’ils n’étaient pas prêts à mener le même combat interne. Le lecteur se demandera pourquoi l’opposition apporte aujourd’hui des changements dans la forme de son action, quelle est la nature et quelle est la portée de ces changements. La dernière partie de cette brochure s’efforce de répondre à ces questions. On y verra dans quelles conditions, internationales et nationales, a été prise, d’un commun accord entre les militants qui assumaient l’initiative de l’action clandestine des oppositions communistes, la décision de créer des Centres d’Initiative Communiste (C.I.C.) pour mener une action publique, en liaison avec les militants qui poursuivent la lutte interne.
On y verra aussi que l’objectif que s’assigne l’opposition unie, s’il est toujours la rénovation communiste, peut être conçu, en raison même de la situation dans le mouvement communiste et en France, selon des modalités différentes.
Nul ne peut préjuger de l’issue de l’action poursuivie sous cette forme. Mais l’effort théorique et pratique entrepris par les militants des C.I.C. pour réorienter dans une voie révolutionnaire et réorganiser dans des structures démocratiques la force politique essentielle de la classe ouvrière n’intéresse pas seulement les communistes. Il concerne tous les militants qui mènent le combat pour le socialisme.

Le groupe UNIR 5° Auguste Havez, suite…

Cette photographie a été prise à la prison de Blois pendant l’hiver 1943-1944,
avec un appareil entré clandestinement par un gardien.
Auguste Havez est au troisième rang, le troisième à partir de la gauche.

Je l’ai trouvée dans le livre de Lise London,
« la mégère de la rue Daguerre« .

C’est un excellent bouquin, qui fait suite à
« Le printemps des camarades« 

Ils sont parus en 1995 et 96 au Seuil – Mémoire

De gauche à droite: Premier rang: Louis Frébault, Marcel Paul, Henry Duvernois,
Deuxième rang: Émile Valley, Jean Lolive, Marcel Zelner. Troisième rang: Marius Defruit, Émile Pasquier, Auguste Havez, Gaston Garnier, Gérard (Arthur) London et Frédéric Ricol.
Émile Valley fut, après la guerre, le fondateur et secrétaire de l’amicale des anciens déportés de Mauthausen. Arthur London, (que mon père et tous ses camarades appelait Gérard) est l’auteur de l’Aveu et le mari de Lise. Fréderic Ricol est le frère de Lise London…

Caillou, le 30 décembre 2011

Suite à mes recherches, l’équipe du Maitron
Le dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social
m’a communiqué une biographie complète.

HAVEZ Auguste, Alexandre

Né le 4 avril 1897 à Carvin (Pas-de-Calais), mort le 11 février 1959 à Perpignan (Pyrénées-Orientales) ; employé de mairie ; dirigeant communiste du Pas-de-Calais, de la Seine (Ivry, Vitry) et de Bretagne ; de 1928 à 1931 responsable de l’appareil clandestin de liaison ; élève de l’École léniniste internationale à Moscou (1930-1931) ; participe activement à l’élimination du « groupe Barbé-Celor » ; membre suppléant du comité central de 1947 à 1950 ; secrétaire administratif du PCF de 1945 à 1947 ; exclu du Parti communiste en 1957 et qu’il adhéra peu après au Mouvement communiste démocratique et national d’Auguste Lecœur.

Fils d’un mineur de Calonne-Ricouard (Pas-de-Calais), Auguste Havez, qui avait été secrétaire de mairie dans cette localité, adhéra au Parti communiste après le congrès de Tours (décembre 1920). Ses frères, l’aîné Albert Havez*, et le cadet Serge Havez*, militèrent également. Auguste Havez était, en 1924, trésorier de la Fédération du Pas-de-Calais de l’Association républicaine des anciens combattants (ARAC) — voir Louis Garrez*. Très lié à Maurice Thorez, dont il aurait encouragé la promotion politique, il fut appelé par celui-ci dans la région parisienne en septembre 1926. Il s’était marié en 1921 à Calonne, avec Eva Bertiaux, fille de mineur (voir la biographie de son père, Isaïe Bertiaux*), née le 2 février 1902, dont il eut trois enfants. Le couple habita Ivry-sur-Seine, 3, rue du Bocage puis à partir de janvier 1928, place Philibert-Pompée, dans une cité de HBM dont le gardien était Venise Gosnat*. Son épouse obtint du travail au dispensaire d’Alfortville et y fit toute sa carrière.

Georges Marrane*, maire d’Ivry, l’embaucha au service d’état civil de la mairie, le nomma régisseur du service des soupes populaires de la commune (21 janvier 1927), et en fit un des animateurs du 4e rayon communiste de la Région parisienne. Il était, en 1927, rédacteur administrateur de l’édition de la banlieue sud du journal communiste L’Aube sociale. Auguste Havez jouait un rôle non négligeable dans la vie associative locale comme militant de la section ARAC et, depuis mars 1928, comme président de l’Union fraternelle des HBM de la place Philibert-Pompée d’Ivry. Il fut directeur du patronage laïc du 19 juin 1928 au 6 juillet 1929. Selon le témoignage de son épouse, qui n’était pas membre du Parti communiste, son activité devint intense à partir de 1927. Il ne revenait qu’épisodiquement à son domicile où il « planquait » parfois des militants clandestins ; ainsi Maurice Thorez séjourna, en 1928, une quinzaine de jours dans son appartement.

La préfecture de Police de la Seine le présente comme élu au Comité central du Parti communiste au congrès de Saint-Denis (mars-avril 1929), information qui n’est confirmée par aucune des autres sources. Cependant, plusieurs témoins et historiens lui attribuent, pour la période 1928 à 1931, la fonction de responsable de l’appareil clandestin de liaison. Il aurait en particulier été un des organisateurs de la réunion du Comité central clandestin à Achères (Seine-et-Oise) le 9 juin 1929, qui fut découverte par la police.

Mais ses fonctions ne se limitaient pas à ce travail puisqu’en décembre 1928, le Bureau politique l’avait chargé des affaires municipales. En fait, il faut remarquer que, sans être encore conseiller, Havez participait au travail des commissions municipales d’Ivry et collaborait étroitement avec Henri Birot, maire adjoint. Un rapport de ce dernier (sans date mais postérieur aux élections de mai 1929) permet de mieux comprendre les responsabilités réelles d’Havez : « … le camarade Havez avec lequel j’ai longtemps travaillé à l’établissement d’un programme municipal répondant aux besoins du Parti [...] Havez, en effet, comme moi, considérions la nécessité d’une bonne organisation pouvant permettre au Parti de tirer de notre gestion tout le profit moral et matériel possible. Nous étions d’accord, au moment où le Parti lança son mot d’ordre de lutte classe contre classe, pour combattre l’état de confusionisme que je mentionnais plus haut, et imposer des tactiques sans compromissions tant contre les adversaires locaux que contre les pouvoirs publics [...] Avec Havez encore, nous avions mis sur pied un projet embryonnaire de centralisation des achats et d’organisation d’un magasinage central permettant de procurer au Parti les moyens financiers et matériels dont il pouvait avoir besoin. [...] Havez, quand il était encore à la mairie d’Ivry chargé du secrétariat particulier, était partisan de la mise en tutelle complète des différents chefs de service, notamment du secrétariat général. Il était contre l’abus des commissions municipales. Il était pour une centralisation intensive des tarifs municipaux. [...] Je me permets de dire qu’Havez demandait moins aux autres communes. Il est vrai et j’ai des mots de lui qu’il déclarait devoir se servir d’Ivry comme champ d’expérience. » (Arch. Com. Ivry).

Depuis mai 1929, Auguste Havez travaillait au siège du Parti communiste, 120, rue La Fayette, à la Société de recherches documentaires et d’informations municipales dont il devint, en juin 1929, secrétaire général (en remplacement de « Combier, exclu du Parti communiste » dit un rapport de police, il s’agit peut-être de Cambier Catulle, dit Victor Cat*). N’étant plus employé municipal, il put se faire élire conseiller au scrutin de mai 1929 (28e sur 32).

Comme pour la plupart des dirigeants communistes, les années 1929 et 1930 furent placées sous le signe des procès et des condamnations. La justice lança contre lui un mandat d’arrêt en juillet 1929 pour « complot contre la sûreté de l’État » et le fit emprisonner à la Santé. Le 29 octobre de la même année, il comparut devant la 12e Chambre correctionnelle pour diffamation dans un article de l’Aube sociale qui relatait un conflit entre des infirmières communistes et l’administration de l’Assistance publique ; l’affaire fut définitivement jugée le 13 décembre 1930 et Havez fut condamné à 200 F d’amende et 500 F de dommages-intérêts. Il était en liberté provisoire depuis le 29 mai 1930.

Quelques mois plus tard, Auguste Havez partit à Moscou suivre les cours de l’École léniniste internationale. Son séjour dura un an et demi. Il était de retour en juillet 1931, puisqu’il fut chargé d’aller chercher Henri Barbé* sur son lieu de vacances pour le convoquer à une réunion exceptionnelle du Bureau politique. Selon Henri Barbé, il lui aurait déclaré dans le train : «Depuis quelques jours, Manouilski est à Paris : il a eu de longues conversations sans témoin avec Thorez, Marty et Raymond Guyot*. On parle de grands changements dans la direction du Parti pour mettre fin au travail fractionnel des jeunes.» La réunion du BP fut en effet consacrée à la mise en accusation du «groupe Barbé-Celor». Auguste Havez participa activement à l’élimination du « groupe ». Sa présence est signalée à Moscou, en octobre 1931, au Praesidium de l’exécutif de l’Internationale où fut étudiée la mise à l’écart de Henri Barbé et de Pierre Celor*.

En mars 1932, toujours à Moscou, il fut le seul Français à participer au procès de Henri Barbé et de Pierre Celor. Bien que les souvenirs de Henri Barbé n’en fassent pas état, Auguste Havez accusa vraisemblablement Pierre Celor de liens avec la police. Ses activités durant le reste de l’année 1932 sont mal connues. Selon son épouse, il travaillait au service social de Vitry lorsqu’il se sépara d’elle en septembre 1932. Les Cahiers du bolchevisme du 1er novembre 1933 publièrent un article sur «Le problème du renforcement idéologique du Parti», où il demandait l’élaboration d’un «véritable manuel» donnant «réponse à presque toutes les questions qui ont trait au mouvement ouvrier».

À cours de l’année 1933, le bureau politique le chargea de suivre la Région communiste de Bretagne. Il s’installa sur place et fut secrétaire de l’Union régionale des syndicats unitaires de Bretagne, puis, à la réunification de la fin de l’année 1935, secrétaire adjoint de l’Union départementale CGT du Finistère. C’est lui qui créa en 1935 le journal La Bretagne ouvrière, paysanne et maritime. En août de la même année, sa nouvelle compagne, Yvonne (originaire de Vitry) et lui-même furent inculpés d’incitation de militaires à la désobéissance, à l’occasion de la grève des ouvriers de l’arsenal de Brest contre les décrets Laval. Il avait appelé les soldats du 137e RI casernés à Quimper et envoyés à Brest, à fraterniser avec les travailleurs de Brest. Il acquit dans les milieux ouvriers locaux un prestige considérable.

Auguste Havez revint à Vitry-sur-Seine (42, rue Germain-Defresne) au début de l’année 1936. Au lendemain des élections législatives d’avril-mai, le Parti communiste lui confia la fonction de secrétaire du Groupe parlementaire communiste à la Chambre des députés. À ce titre, il fit en septembre 1936 la déclaration de gérance des journaux Le Courrier parlementaire et Le Correspondant parlementaire. Il aurait également été chargé des questions électorales à la section d’organisation et serait resté un des responsables des régions communistes de l’Ouest.

L’attitude d’Auguste Havez à l’automne 1939 est connue par un rapport de 1957 publié pour la première fois par Auguste Lecœur, ancien secrétaire à l’organisation du PCF, dans La Nation socialiste, n° 4, de janvier 1958 : «Fin septembre — écrit Havez — n’ayant pas trouvé trace de la direction, je suis parti «sans rien dans les mains», sans un seul indice autre que ceux que je possédais personnellement et ma volonté. Je suis parti à travers le pays et y ai constitué trente-quatre directions départementales. «Après cela je m’en fus organiser et diriger un secteur de l’Ouest comprenant dix départements. «Dès la première quinzaine de juin 1940 et devant l’avance allemande, j’allai dans mes dix départements pour dire aux camarades qu’il ne fallait pas fuir, qu’il fallait rester avec la population et se préparer à frapper les Allemands. Les 16 et 17 juin j’étais à Brest et donnais comme mot d’ordre de ne rien laisser debout à l’Arsenal si les Allemands arrivaient [...] Le 22 juin, je rédigeai un tract à l’usage des Fédérations dont j’avais la responsabilité. Bien entendu c’était orienté à fond contre l’occupant hitlérien, contre le fascisme et ses complices en France. La conclusion était : «Pas de répit avant d’avoir bouté les forces hitlériennes de notre pays». «Fin juillet, alors que je m’apprêtai à quitter Nantes où j’avais discuté avec Marcel Paul* et Robert Ballanger*, je fus averti qu’un envoyé de la Direction porteur d’instructions cherchait à prendre contact». Les instructions étaient si opposées à l’orientation imaginée par Auguste Havez qu’il le prit pour un provocateur. Il fallut un voyage à Ivry puis un contact, au Mans, avec Lucienne Chaussinaud, agent de liaison de la direction clandestine du PCF pour qu’il comprenne la réalité des directives de travail légal orienté uniquement contre le gouvernement de Vichy. «Je passai la nuit — écrit Auguste Havez — à faire un rapport en justifiant ma position. La conclusion de mon rapport était la suivante : «Que Maurice me pardonne mais s’il doit prendre le pouvoir dans ces conditions, ce ne peut être que comme gauleiter». Cette résistance à la ligne du PCF est confirmée par les conversations qu’il eut avec Pierre Daix à la prison de Clairvaux après mars 1943 (J’ai cru au matin, op. cit.). D’ailleurs, vers la fin de l’année 1940, Venise Gosnat* le remplaça dans l’Ouest et Auguste Havez entra au triangle de direction national du Secours populaire en 1941. Selon le témoignage de Marcelle Hertzog-Cachin, son père, Marcel Cachin*, libéré au début du mois d’octobre 1941, se reposa quelque temps à Suresnes où il reçut la visite d’Auguste Havez, représentant du Parti communiste clandestin. Il aurait, tacitement, donné son approbation au contenu d’un texte que Cachin s’était engagé à remettre aux autorités allemandes. Notons cependant qu’il ne fit aucune allusion à cet épisode dans son rapport établi pour Auguste Lecœur en 1957 et qu’il n’en parla jamais à celui-ci.

La police l’arrêta le 30 mars (ou le 26 mars selon A. Gillot) 1942, chez une amie, Madame Gomet, 100, avenue de Saint-Mandé à Paris (XIIe arr.). Il utilisait la fausse identité d’Arsène Pocheton, né le 30 octobre 1889 à Lavardin (Sarthe). Un tribunal le condamna le 24 mars 1943 à trois ans de prison et 1 200 F d’amende. Après avoir séjourné à la prison de Clairvaux puis à celle de Blois (septembre 1943 à février 1944), il fut transféré à Compiègne pour être déporté en Allemagne à Mauthausen, Melk et Ebesee d’où il fut libéré le 14 mai 1945. Auguste Havez avait contribué à l’organisation de la résistance dans les camps. Son attitude pendant l’Occupation lui valut d’être décoré de la Légion d’honneur.

Le premier congrès communiste tenu après la Libération (Xe congrès, juin 1945) ne l’élut ni au Comité central, ni dans les diverses commissions si l’on s’en tient aux listes publiées par l’Humanité des dimanche 1er et lundi 2 juillet 1945. Cependant, Pierre Daix affirme avoir été convoqué par lui, en septembre 1945, pour se voir proposer la fonction de secrétaire politique de Charles Tillon* ministre de l’Air : «Élu au Comité central par le congrès de la fin juin, il [Auguste Havez] était secrétaire administratif du Parti, c’est-à-dire chancelier de sa direction.  » Il exerça vraisemblablement la fonction de secrétaire administratif sans être membre du Comité central. D’ailleurs le XIe congrès (juin 1947) ne l’élut au CC que comme suppléant. Auguste Lecœur lui succéda comme secrétaire en 1947 et Havez — qui avait gardé son bureau — se consacra aux problèmes municipaux. Il était un des responsables du Centre de diffusion du livre et de la presse CDLP, société communiste d’édition et de libraire, avec Henri Bégot, Emile Dutilleul et André Arnault. Selon Pierre Daix, avant le XIIe congrès (avril 1950), « la direction avait préparé une charrette de vingt-cinq vieux militants, généralement des résistants comme Chaintron ou des déportés comme Havez. Une scène dramatique avait éclaté entre Havez et Thorez. Havez avait parlé de 1940…» (op. cit., p. 241). À l’issue du congrès il ne fit plus partie du Comité central.

Dans les années qui suivirent, Auguste Havez, qui selon plusieurs témoignages était profondément découragé, acheta une épicerie à Vitry où il vivait maritalement avec Madame Topsent. Il apparaît encore en 1952 comme directeur adjoint et actionnaire du Centre de diffusion du Livre et de la Presse. Un rapport de police, affirme qu’il fut exclu du Parti communiste en 1957 et qu’il adhéra peu après au Mouvement communiste démocratique et national d’Auguste Lecœur. Il aurait collaboré à La Nation socialiste, journal de cette organisation, sous le pseudonyme de Louis Desmines à partir de décembre 1957. Auguste Lecœur nous a confirmé qu’après s’être vu refuser l’accès aux réunions de sa cellule, Auguste Havez vint le voir à son domicile fin 1956 ou début 1957, consulta la collection de la Nation socialiste puis donna son adhésion au Mouvement et prit en effet le pseudonyme de Louis Desmines (entretien, novembre 1982). Sa santé était alors très mauvaise : « Il expirait comme un soufflet de forge ». Dans La Nation Socialiste, n° 9, juin 1958, il publia sous son vrai nom sa correspondance avec la direction du Parti communiste : dans une lettre il marquait son étonnement d’apprendre par l’Humanité «qu’il est exclu depuis quatre ans». Dans le n° 10 de juillet 1958, Auguste Havez revendiquait la «qualité» et «l’honneur» d’être demeuré un «stalinien». Une fois encore le témoignage de Pierre Daix ne coïncide pas exactement avec les autres données : «Quand il avait été remis à la base après le congrès de Gennevilliers, comme il habitait Vitry, il s’était trouvé dans la même cellule que mon père, laquelle se réunissait dans la maison de mes parents». Or, lorsqu’en 1959, Pierre Daix demanda à son père de le remettre en contact avec Auguste Havez, celui-ci lui répondit «Tu ne sais pas que nous l’avons enterré en février», sans faire allusion à une rupture ou une exclusion d’Auguste Havez. Il était en effet mort le 11 février 1959 à la gare de Perpignan alors qu’il allait faire l’acquisition d’une maison à Amélie-les-Bains (Pyrénées-Orientales). Son enterrement eut lieu à Perpignan dans la solitude la plus complète, puis sa femme, épousée en 1921 (ils n’avaient pas divorcé), Eva, fit transférer son corps au cimetière d’Ivry-sur-Seine.

Pendant sa vie militante, Auguste Havez s’était fait reconnaître comme un organisateur de grande compétence. Ainsi, Albert Vassart*, souvent dur dans ses jugements, le disait dans une note de 1947 : « très intelligent [...] cantonné dans le travail administratif où il était d’ailleurs capable. Mais il a montré qu’il pouvait aussi faire autre chose » (Arch. Jean Maitron). Dans son ouvrage autobiographique J’ai cru au matin, Pierre Daix multiplie les marques d’amitié et d’admiration pour son compagnon de prison de 1943 : « À quarante-six ans, dans la force de l’âge, carré dans son habit de bure, avec cette couperose des blonds quand ils blanchissent et ses petits cheveux tondus, je lui trouvais un air du vieil Hugo. Du Parti depuis la fondation, ami de Thorez dès leur jeunesse, il y avait tout fait, y compris les tâches illégales et les écoles de Moscou [...] Havez grandissait pour moi les militants, tout ce qui, dans le Parti, était l’émanation du peuple, ce que j’étais venu y chercher [...] Havez était, ce que nous appellerions un stalinien. Sa fidélité envers Staline ou Thorez demeurait intacte et tout ce qui allait de travers, il le mettait au compte d’intermédiaires bornés, de saboteurs qui ne comprenaient pas ou ne savaient pas transmettre la ligne juste ». (op. cit., p. 78-79).

ŒUVRE : Collaboration aux Cahiers du Bolchevisme, 1er novembre 1933 (« Le problème du renforcement idéologique du Parti ») ; 1er juillet 1937, (« Le bilan du groupe parlementaire communiste en faveur des classes moyennes »).

SOURCES : RGASPI, 495 270/249. — Arch. Paris, DM3 ; versement 10451/76/1 et listes électorales. — Arch. Dép. Pas-de-Calais, M 2387. — Arch. Institut d’histoire sociale, rapport de synthèse de 1942. — Arch. Jean Maitron, notes Vassart (1947) et fiche Auguste Havez. — Arch. A. Marty (Jean Maitron), E VII, rapport Havez, 15 septembre 1948. — I.M.Th. — Arch. Com. Ivry. — L’Aurore, organe communiste du Finistère, 19 janvier 1946. — France nouvelle, 5 juillet 1947. — La Nation socialiste, n° 4, janvier 1958. — Charles Tillon*, On chantait rouge, op. cit., pp. 482-483. — Pierre Daix, J’ai cru au matin, Paris, Robert Laffont, 1976. — Roger Pannequin, Adieu camarades, op. cit. — Dominique Desanti, Les Staliniens, Paris, Fayard, 1975. — Suzanne et Auguste Gillot*, Un couple dans la Résistance, op. cit. — Eugène Kerbaul, Dictionnaire biographique des militants ouvriers du Finistère, op. cit. — Albert Vassart*, Mémoires, op. cit. — Branko Lazitch, Biographical dictionary of the Comintern, Stanford, 1973. — Renseignements recueillis auprès de Eva Havez par G. Bourgeois, par Michèle Rault et Nathalie Viet-Depaule. — Entretien avec Auguste Lecœur et avec Pierre Daix. — Notes de R. Prager. — Lettre d’Auguste Lecœur, 27 novembre 1982, sur la collaboration d’Auguste Havez à La Nation Socialiste : « Auguste Havez signait de son nom lorsqu’il s’agissait de critiques « constructives » qui ne le démarquaient point de « la ligne du parti ». Son souci était de demeurer crédible en tant que communiste sincère. Il signait Desmines lorsque ses critiques étaient violentes ». État civil de la mairie de Calonne-Ricouart, Carvin et Perpignan. — Komintern : l’histoire et les hommes, DBIC, Editions de l’Atelier, 2001.

Le Maitron:

Le tome 7 (Ji-Lel) vient de paraître. La souscription à ce volume (55 euros + 5 euros d’envoi)  ouvre l’accès au site maitron-en-ligne.
Comment soutenir le Maitron ?
1/ En adhérant à l’Association des amis du Maitron (cotisation 15 euros) (l’Association des amis du Maitron, centre Malher, Université de Paris I, 9 rue Malher 75004). Cf http://biosoc.univ-paris1.fr/spip.php?article89
2/ En faisant connaître le Maitron auprès de votre bibliothèque municipale, universitaire, de Comité d’entreprise….
3/ En fournissant des informations qui permettent la réalisation de nouvelles notices ou l’enrichissement de notices existantes
4/ Le Maitron (Dictionnaire biographique, mouvement ouvrier, mouvement social) est publié par les Editions de l’Atelier, 51-55, rue Hoche 94200 Ivry-sur-Seine Tél. 01 45 15 20 20) sous forme de dictionnaires « papier »  accompagnés de cédéroms (contact@editionsatelier.com)

http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/

Le groupe UNIR 4° Jean CHAINTRON

Un des témoignages les plus puissants sur le groupe UNIR se trouve dans le livre autobiographique de Jean Chaintron.

C’est long mais passionnant, n’imprimez pas…

Wikipédia: Jean Chaintron, né le 28 août 1906 à Lyon, mort le 7 janvier 1989 à Paris, est un homme politique français. Militant anti-colonialiste, résistant français, préfet après la Libération, il a été sénateur du département de la Seine sous la IVe République. Entré en dissidence avec son Parti, il a animé le groupe oppositionnel Unir pour le socialisme, adhéré un moment au Parti socialiste unifié et présidé après 1968 un éphémère nouveau Secours rouge.

Jean Chaintron. Extrait de son livre: Le vent soufflait devant ma porte

De la page 367 à 422

Oppositions clandestines
Le « rapport secret » m’avait révélé ce que jusqu’alors je n’avais pas voulu voir. Dès lors, je suivis les événements avec un regard plus averti, la liberté d’esprit prenant le pas sur l’aveugle esprit de parti. Il en fut ainsi pour des milliers de militants à cette époque. Lorsqu’un camarade manifestait son désaccord avec le Parti, on disait: « Il a viré sa cuti. » Cette expression peu orthodoxe, car l’humour n’était guère de mise au Parti, s’appliquait à celui qui par réaction critique était désormais immunisé contre les miasmes mensongers. Le virage est soudain mais il faut longtemps pour s’en remettre.
La situation d’oppositionnel au sein du Parti est difficilement tenable. Selon les principes, tout élément de la minorité doit appliquer avec zèle, même s’il est en désaccord, toute directive émanant de la direction promue par la majorité, qui est d’ailleurs généralement écrasante sinon unanime, sous peine d’être exclu, ce que tout communiste redoute plus que tout. Dans cette crainte, il se dévoue, il est repris par l’enthousiasme de la cause, la discipline du système et il oublie ses critiques. Il peut être récupéré comme la brebis égarée de la Bible et retrouver l’aveugle fidélité. Il peut même se reconvertir en berger. On en connaît des cas célèbres: Zinoviev, Kamenev, Boukharine, qui rechutèrent tragiquement. Combien de velléitaires critiques sont restés dans le rang, peu pour œuvrer au redressement, beaucoup pour se « réassujettir » en grognant à peine ou pas du tout, en se montrant parfois farouches pourfendeurs d’oppositionnels de crainte d’être soupçonnés d’hérésie. Cette position à la fois critique et pourtant positive, ce jeu d’équilibriste sachant jusqu’où ne pas aller trop loin correspondait mal à mon tempérament. Et pourtant ce fut ce que je fis pendant longtemps.
Puisqu`il était évident que quiconque exprimait des critiques et propositions de redressement du Parti par voies statutaires était évincé, éreinté, nous fûmes quelques-uns à penser que, peut-être, il fallait prendre une autre voie, à l’exemple de Lénine avec sa célèbre « fraction bolchevique » qui avait redressé et finalement pris en main le Parti socialiste russe auquel il appartenait.
Pourquoi pas nous ?
Nous décidâmes de publier un bulletin mensuel clandestin, L’Étincelle, traduction du mot russe Iskra qui fut le nom d un célèbre journal bolchevique créé par Lénine au début du siècle Le n° 1 parut en décembre 1956 dans le format 21 x 27 portant en sous-titre: « Pour le redressement démocratique et révolutionnaire du PCF. » J ai en main toute la petite collection Il n y a évidemment aucune signature, et l’adresse est un nom bidon poste restante…


Je pourrais aujourd’hui révéler sans risques les noms des participants anonymes. Qu’il suffise de dire qu il y avait notamment, outre plusieurs membres du « groupe des 10 » dont Hélène Parmelin et Tillard, des camarades comme Victor Leduc, Morgan, Yves Cachin, la plupart intellectuels, et moins directement beaucoup d’autres militants dont moi-même.
En 1957, l’espoir que la Chine de Mao serait une force de déstalinisation fut déçu. Ce qu’on supposait se confirmait: il y avait un courant mondial de résistance à la déstalinisation dont les leaders semblaient être Molotov et Mao, l’Albanais Hodja et Thorez.
Mais voici qu’une nouvelle éclata en juillet 1957 comme un cocktail Molotov. Le Comité central du Parti communiste de l’URSS dénonça et exclut « le groupe antiparti Molotov, Kaganovitch et Malenkov », qui s’opposait à la déstalinisation. Mao lui-même était mis en cause.
Remous dans notre Parti et sa direction: un courant prudent de déstalinisation se leva contre la politique conservatrice de Thorez. Celui-ci céda un peu en acceptant la publication dans L’Huma d’une série de 5 articles favorables à la Yougoslavie assortis de quelques réserves perfides et sans émettre d’autocritiques sur notre conduite infâme à son égard depuis huit ans.
Thorez entouré de ses courtisans faisait régner le silence dans les rangs du Parti et pourfendait toute atteinte au mensonge officiel.
Comme il est déplorable que L’Étincelle ait été si éphémère. Une autre entreprise d’édition clandestine du même genre paraissait sous le titre d’Unir. J’en recevais de temps à autre un exemplaire sous pli postal cacheté discrètement sans inscription de l’envoyeur. C’était un bulletin de 8 pages pleines au format commercial 21 x 27 imprimé correctement mais sobrement sur modeste papier en petits caractères. Pas une signature, pas un nom, si ce n’est celui de Jean-Raymond Lasere pour l’adresse de correspondance à La Crau-Var, probablement un camouflage. Le titre complet était Unir pour le Socialisme accompagné d’une formule en manchette « Pour le retour du PCF aux principes marxistes-léninistes ». Cette publication allait dans le bon sens et la fidélité au communisme. Elle subsistait depuis 1952 et était distribuée par des moyens internes de rigoureuse discipline clandestine. Elle semblait avoir dans le Parti un réseau d’information car les faits révélés étaient fondés et précis.
Et pourtant je m’en défiais car la direction du Parti la dénonçait comme une « feuille policière » avec des accointances socialistes…

Les derniers mots d’un sénateur déboulonné

Depuis juin 1956, je savais que mon mandat au Sénat devait prendre fin en 1958; néanmoins j’accomplissais mon travail avec la même obéissance, la même discipline de ligne, le même dévouement. En relisant mes interventions au Sénat , je vois bien que tel était mon souci en même temps que celui de défendre de justes positions politiques. En mai 1958, la guerre d Algérie qui pourrissait depuis quatre ans, devenait menaçante pour la République française elle même: l’armée pouvait renouveler le putsch de Franco. Il fallait faire front devant ce danger. Mais l’unité populaire si longtemps disloquée notamment par le sectarisme kominformien du Parti ne pouvait y suffire. Alors les politiciens de droite et de gauche s’entendirent, avec l’assentiment de la majorité de la nation, pour recourir à un sauveur: de Gaulle fut rappelé de Colombey-les-Deux-Eglises où il faisait retraite depuis dix ans. Il prit à nouveau en main les destinées de laFrance en instaurant la Veme République avec pouvoir présidentiel. Au Sénat, nous débattions de l’octroi des pleins pouvoirs au gouvernement. J’intervins à la tribune:
Nous voterons contre ce projet qui est un acte d’abdication de la souveraineté nationale… Nous n’avons pas le droit d’abdiquer, ni juridiquement, ni moralement… Tout démocrate est opposé aux pleins pouvoirs. Ceux qui le voteront violeront incontestablement la Constitution. Il ne sera pas possible d’invoquer plus tard les circonstances atténuantes. Selon les principes de la Déclaration des Droits de l’Homme, toute souveraineté réside dans la Nation… nul individu ne peut exercer d’autorité qui n’en émane expressément.
GEORGES LAFFARGUE (radical) Comme à Budapest !
MOI: Nous ne voterons pas ce sabordage de la République… Nous n apposerons pas notre signature au bas de cette page de honte… La force et la ruse priment le droit. Les communistes continueront leur chemin, fidèles au peuple et à la liberté… jusqu’à la victoire…
Ce furent mes derniers mots de parlementaire. Mon mandat de sénateur arrivait à expiration et n’était pas renouvelé.
Je devais rapidement chercher un emploi pour assurer la subsistance de ma famille. Nous avions alors quatre enfants de six à seize ans, ce qui absorbait le temps de Jeannine et ne lui permettait pas d’avoir un emploi rémunéré. Nous devions aussi aider un peu ses parents septuagénaires car la retraite était alors insuffisante.
Nous n’avions pas d économies. Comme permanent, préfet ou sénateur, je n’avais jamais touché que le salaire d’un ouvrier et versais le reste au Parti. A ce moment-là c était 600 francs par mois. Et je n’avais pas droit aux allocations chômage.

Mon exclusion. 1958-1962

Quinquagénaire aux cheveux blancs, après vingt-cinq ans de militantisme professionnel, j’avais oublié mes métiers civils de mécanicien et de dessinateur technique; sans certificat de travail convenables ni diplôme universitaire, il ne m’était pas facile de trouver un employeur. En perdant mon emploi, j’avais aussi perdu mon toit. Le logement où j’habitais avec ma famille 55, rue de Flandre m’avait été attribué par la questure du Sénat en accord avec l’Office des HLM au titre de ma fonction. Celle-ci s’achevant, j’étais expulsé. J’étais banni par le Parti que l’avais servi, et maltraité par le régime que j’avais combattu.
Je savais l’influence du Parti dans le domaine administratif de l’habitation, et la discipline d’hostilité à égard de l’exclu jouait contre moi. C’est sans doute parce que des camarades dans la place y dérogèrent que me fut attribue un logement 221 rue de Tanger tellement attristant que Jeannine pleura en y entrant.
Je trouvai un emploi grâce à une chaîne d’amitié au début de laquelle il y avait André Delor, un communiste qui, bien que restant orthodoxe, rompait lui aussi avec la règle de la rupture avec les exclus. Ingénieur d’imprimerie, sortant de l’Ecole Estienne, il avait longtemps exercé sa profession d’une façon hardie, participant au rétablissement d’entreprises en difficulté. Il était devenu expert et le Parti l’avait engagé à tarif modeste pour la direction de ses techniques d’édition. Là, il s’était fixé. Il avait un ami, que j’ai connu, J.B. Eggens, un admirable autodidacte. Social-chrétien, économiste et sociologue, amateur d’édition, il était responsable militant de 1a revue Problème, patronnée par I’Association générale des étudiants en médecine de Paris (AGEMP). Il était aussi l’ami d’une équipe d’étudiants socia1istes-chrétiens qui, avec quelques communisants, sous la conduite d’un homme de cœur et d’intelligence, Jean-Claude Delaporte, avait conquis aux élections de 1957 la direction de cette association. Celle-ci disposait d’un centre de polycopie installé 8, rue 372 Dante, qui éditait des cours et thèses de médecine que les adhérents achetaient à un prix coopératif.
Le président, Jean-Claude Delaporte, et son successeur, Pierre Pradier, me proposèrent d’en être directeur technique pour un traitement de 800 francs par mois ; ce traitement, bien que modique, dépassait d’un quart celui que j’avais eu comme permanent parlementaire. J’avais grande volonté de donner satisfaction à ces jeunes qui avaient le courage d’engager dans leur entreprise, qui se voulait apolitique, un personnage aussi marqué. J’étais pourtant bien inquiet, ne sachant pas comment diriger cette affaire assez désordonnée qu’ils me faisaient visiter. «Rue Dante, c’est le chemin de l’enfer» disait l’un deux pour plaisanter.
Je trouvais là, en même temps qu’un gagne-pain, une activité qui me permettait encore de contribuer indirectement au progrès social. Je m’y consacrais avec ardeur.
L’Union nationale des étudiants de France – UNEF -, sorte de fédération syndicale interdisciplinaire  dont faisait parties l’AGEMP, s’était elle aussi radicalisée et animait un large mouvement pour la réforme démocratique de l’enseignement, prenant aussi position contre la guerre en Algérie. Ces organisations se considéraient comme des syndicats et le service d’édition comme une coopérative de production. Entre ces militants, président, secrétaire, membres du comité, mes jeunes patrons et moi-même, le directeur très volontairement subordonné, s’établirent aussitôt des rapports d’estime réciproque.
Tous ces étudiants sont devenus médecins, professeurs, chercheurs, parfois même patrons dans le sens hospitalier du terme. Nous nous appelions plaisamment frères, sans dire si nous ironisions en invoquant ainsi les phalanstères, les monastères ou la franc-maçonnerie.
L’entreprise de polycopie, gérée collégialement, se développa ; en cinq ans sa production annuelle s’éleva de 7 à 40 millions de pages. Elle passa du tirage en ronéo à l’impression en offset. J’apprenais mon métier d’imprimeur en l’exerçant, avec les conseils techniques de mon ami Delor, et en m’entourant de professionnels qualifiés qui collaboraient avec les étudiants travaillant quelques heures par jour en vacation pour se faire quelque argent. Plus tard la technique d’impression offset requérant plus de technique que la polycopie et ce personnel étudiant ne pouvant être envoyé en école d’apprentissage, je fis l’inverse : j’embauchais des professionnels de haute qualification, instructeurs en même temps qu’exécutants. Dans une ambiance fraternelle, les uns apportaient leur technique et tour de main, et les autres leurs rudiments scientifiques. Le petit groupe de gestion directionnel, comprenant 5 étudiants et moi-même, insufflait un esprit d’entreprise  coopératif et « autogestionnaire » comme on dira plus tard. Les petites marges de vente bénéficiaires alimentaient une caisse de solidarité pour les étudiants en détresse et aussi pour défendre par la propagande la cause des étudiants. Je me mettais à ma nouvelle activité professionnelle avec autant d’acharnement et de passion qu’à ma vie militante précédente, ce qui était bénéfique pour l`entreprise et favorable à ma réadaptation.
Quand on a été longtemps embrigadé dans un parti «  pas comme les autres », la réadaptation n’est pas facile. On peut être stalinien longtemps après avoir répudié le stalinisme. Un communiste exilé est quelque temps aussi désemparé que la fourmi quand elle est isolée de l’intelligence collective de sa fourmilière. Ces jeunes étudiants aidèrent le quinquagénaire à réapprendre à vivre comme tout le monde. Avec eux pas question d’absolu, ou de fanatisme. Chacun pouvait dire son opinion mais l’intolérance soulevait l’hilarité. Dans mes conversations je cessais bientôt de détenir une prétendue vérité scientifique, admettant que mes interlocuteurs aient autant que moi quelque chance d’avoir raison.
La coutume s’établit que dans les nuits de Noël et du jour de l’An s’improvise en notre logement une sorte de fête amicalo-familiale où arrivaient et partaient à toute heure par invitation tacite tous mes amis étudiants toubibs et infirmières qui s’absentaient par roulement de leur garde de nuit des hôpitaux voisins, ainsi que des militants communistes plus ou moins contestataires. Chacun apportait éventuellement gâteaux, friandises, et bonnes bouteilles… qu’on alignait après usage le long des couloirs. On en buvait deux ou trois mètres. On chantait, on dansait, on rigolait… Et parfois on discutait. C’était tonique et sain. Ces étudiants, pour la plupart issus de familles bourgeoises, trouvaient plaisir en notre foyer populaire. Nos quatre enfants dormaient dans les pièces voisines. Quand parfois, éveillés par le vacarme, ils risquaient un œil dans l’entrebâillement d’une  porte, ils comprenaient que les parents s’amusaient.
Les conditions matérielles d’existence de notre famille s’étaient améliorées. Notre tante Germaine, sœur de ma belle-mère Camille, devenue veuve d’un ingénieur du verre, nous avait légué un poste de télévision et un piano droit tout noir, sur lequel ma fille Nicole s’exerçait à jouer grâce à la méthode rose. Mon père avait vendu la petite maison familiale de Feyzin et nous avait donné en partage de quoi acheter une voiture d’occasion, une vielle Aronde, que nous avions payé 1800 francs et avec laquelle, le dimanche, nous allions souvent au Perreux, dans la maison des parents de Jeannine, avec nos quatre enfants et notre neveu Daniel, qui vivait chez nous, car son père, militant à la FSM, était à Prague. Dans la maison du Perreux qu’il avait construite, le vieil ouvrier Fritsch, mon beau-père, souriant dans sa longue barbe, m’apprenait sur son établi à faire des copeaux qui « frisent » en sortant du rabot. Par contre c’est nous qui lui apprenions à jouer à la pétanque. À quatre-vingts ans il découvrait le plaisir du jeu.
Le Parti perdait des effectifs : les uns, dégoûtés, se retiraient en silence, d’autres étaient exclus pour avoir trop parlé. Je restais. J’allais régulièrement à ma réunion de cellule et j’y exposais mon point de vue avec mesure, ce qui obligeait 1a direction de section à envoyer un représentant pour éviter que je ne « trouble les camarades ». Me saisissant des concessions faites à la Yougoslavie ou de l’exclusion du groupe antiparti Molotov, je faisais apparaître que le Parti adoptait maintenant les positions qu’il avait condamnées dans mon intervention et pour lesquelles on avait exclu des camarades. J’étais alors accusé de prendre mes arguments dans la presse bourgeoise . Quand je sortais de ma poche l’Humanité et que je citais mes sources, l’article d’un dirigeant, je jetais un certain trouble.
La direction de section introduisit des éléments obéissants prévenus contre moi; mes propos perdaient leur efficacité. Je n’en continuais pas moins avec persévérance.
Ainsi fonctionne depuis cinquante ans l’inexorable système communiste. Les vagues contestataires se heurtent au monolithisme du Parti. Ceux qui restent dans la forteresse accomplissent leurs tâches avec d’autant plus de zèle qu’ils craignent d’être suspectés de quelque affinité avec ceux qu’ils évincent. Les couches successives d’opposants se stratifient à l’extérieur en se particularisant sans se rejoindre et contestent en ordre dispersé.

Nouveaux relaps et vieilles chansons.

Le mot « relaps » m‘épouvantait au catéchisme dans mon enfance car il s’appliquait à l’Inquisition, à des milliers de bons chrétiens sacrifiés, ainsi qu’à Jeanne’ d’Arc. Mais de notre temps, dans le monde communiste, ces horreurs de l’Histoire paraissaient dérisoires auprès de l’inquisition stalinienne qui compte par millions ses morts pour hérésie, ces nouveaux « relaps ». en France, les « relaps » ne pouvaient être exécutés. Un camarade bien dans la ligne, dont on disait « C’est un bon copain » pouvait devenir « un salaud » du jour au lendemain, s’il manifestait quelque désaccord avec le pape joseph Staline ou ses évêques. On ne pouvait sortir indemne démissionnant  car, selon les principes, un démissionnaire est un déserteur qui s’exclut lui-même. Les membres obscurs peuvent se retirer petit à petit sur la pointe des pieds, entraînant ce que, dans notre jargon organisationnel on appelle les « fluctuations d’effectifs ».  Avec toutes ces éjections, évictions, abandon, fluctuations, on évaluait arithmétiquement que les ex-communistes étaient plus d’un million. « Le plus grand parti de France » disait-on en plaisantant.
Pendant des années, je méditai sans fin sur les aberrations que comportait le communisme et qui semblaient inhérentes à son système de pensée, d’organisation et d’action si efficace. Un certain fidéisme  nous avait empêchés de les apercevoir. Certes, les défauts étaient énormes mais c’était parce qu’ils étaient à l’échelle incommensurable de l`entreprise historique de transformation idéale du monde que le Parti s’était assignée. Mais à présent qu’ils étaient révélés, ils seraient corrigés avec la volonté, l’énergie, le courage, la persévérance qui les avaient engendrés. Peut-être que pour cela il fallait plus de patience, de maîtrise que d’impétuosité.
Au sein du Parti et de sa direction, 1a façon dont procédaient certains cadres ayant pour tête de file Laurent Casanova était-elle plus efficace que la révolte contestataire qui avait abouti à notre marginalisation? Cette tactique du «  noyau »  n’était–elle pas celle qu’avait pratiqué Khroutchev, et ce dernier ne soutenait-il pas Casanova en lui faisant attribuer une citation à I’ordre de Lénine ? Hors de l’église il n’est pas de salut.
Mais voilà qu’au XVIe Congrès national du Parti à Saint-Denis en 1961 cet espoir s’écroulait sans grand éclat. Le noyau était écrasé.Les camarades qui le composaient étaient évincés. Une charrette d’opposants à la politique thorézienne et stalinienne venait nous rejoindre, nous, les bannis de la première vague qu’ils avaient réprouvés. C’était comme en URSS où les condamnés, les détenus voyaient arriver parmi eux les bien-pensants d’hier, parfois les procureurs qui les avaient accablés.
Voyons les silhouettes de ces nouveaux déchus.
La haute stature de Casanova, ce brun quinquagénaire d’une famille algérienne corse, pseudo intellectuel. Le petit quadragénaire Servin, l’ex-cheminot, l’ex-poulain de Thorez, qui avec dix ans d’appareil avait été fait sélectionneur de cadres chevronnés et pourfendeurs de dissidents. Un peu plus grand, de la même génération, Jean Pronteau, l’étudiant supérieur qui avait gagné vaillamment ses galons dans la Résistance et dans le Parti. Maurice Kriegel-Valrimont d’allure avantageuse, frisant la cinquantaine, ancien employé d’assurance militant dans la CGT de l’avant-guerre, actif, responsable dans la Résistance, homme de presse du Parti, avait des allures un peu doctrinales. Jean-Pierre Vigier, grand et fort quadragénaire, attaché à la recherche scientifique dans le domaine atomique. Le benjamin, Philippe Robrieux, secrétaire des étudiants communistes, pratiquant la politique du Parti comme le football qu’il affectionnait, soucieux de style et de rigueur. Mais quels étaient donc les crimes qui leur étaient imputés ? La direction thorézienne reprochait surtout à Casanova de n’avoir pas aligné le Mouvement de la Paix, dont il était responsable, sur les positions sectaires du Parti. Elle reprochait à tous, notamment à Prouteau, de contester l’analyse politico-économique de Thorez, considérant contre toute apparence de Gaulle comme l’agent principal des monopoles français qui tendaient à s’intégrer à la domination américaine, compromettaient l’indépendance nationale, tendaient à la paupérisation et au fascisme. Elle reprochait encore à tous de trop céder au courant de répudiation du stalinisme.
À l’extérieur du conclave central du Parti, à la base, on ne comprenait pas bien les méandres de cette opposition interne au sommet. Quoi qu’il en soit, même si cette opposition semblait mièvre, d’habileté tactique, de ruse, de combat à fleuret moucheté, on discernait qu’elle tendait à ébranler le stalino-thorézisme persistant. L’action de redressement interne et statutaire était battue, qu’elle agisse spontanément ou sagement. L’appareil du centralisme démocratique, étoffé de nouveaux éléments sélectionnés pour leur ardeur dévote par les vieux routiers triomphait.

À la trappe.

Quel sort m’attendait après 1961 ? La cellule Suzanne Masson du XIXe à laquelle j’appartenais fut scindée, « décentralisée », disait-on dans le jargon apparatchik ; jusqu’à ce qu’il ne reste plus que quelques éléments acquis à la  direction du Parti. C’est sous la haute direction de Paul Laurent, jeune cadre montant, chargé de « suivre » la section du XIXe que s’accomplissaient les opérations. Il n’y mettait ni hargne excessive ni précipitation, soit à cause de son tempérament lymphatique, soit que ces tâches rebutantes et subalternes lui aient déplus, soit encore qu’il escomptait que tout s’arrangerait avec le temps .
Je me tenais à carreau, ne prêtant pas le flanc, évitant de précipiter les choses. En toutes circonstances, à toute occasion dans les discussions de cellule je répétais mon antienne: Il faut démocratiser le Parti.
Cela me semblait vain, inefficace, dérisoire. Peut-être fallait-il faire autre chose. J’étais tenté par le bulletin d’opposition clandestine Unir que je recevais parfois et que j’avais jusqu’alors condamné comme une indiscipline. Mais, quand le groupe de direction enfreignait les principes et les statuts, l’indiscipline n’était-elle pas un devoir? Avec le camarade Folgalvez, jeune cadre militant de base qui me soutenait dans notre cellule, nous en discutâmes en aparté. C’était délicat, dangereux et moralement inquiétant.
En novembre l961, France nouvelle avait publié un article intitulé « Nouvelles précisions sur la feuille policière Unir ». des accusations de ce genre avaient déjà été lancées dans les années l953-l955 lorsque j’étais encore parlementaire et que je travaillais au siège central du Parti.
J’avais alors entrepris quelques investigations tant parmi les camarades amis de l’appareil que parmi des collègues au sein du Sénat ou sympathisants « sous-marins » que je savais bien introduits dans l’appareil d’Etat et des polices, pour mieux savoir ce qu’il en fallait penser. I1 s’était révélé que ses accusations n’étaient guère plus fondées que celles lancées contre le « policier » Marty ou le « voleur » Tillon. D’autre part le contenu des bulletins Unir démentait ses origines troubles. Un langage étranger ou hostile au Parti, ça se sent. Tout de même il fallait faire attention. Avec mon ami Folgalvez, nous décidâmes de nous approcher prudemment de ce mouvement, de prendre contact pour mieux nous rendre compte de quoi il s’agissait. Militant assez notoire , je risquais d’entraîner nombre de bons camarades dans une entreprise qui pouvait être malsaine. Et si le groupe de direction du Parti pouvait m’impliquer dans une affaire « fractionniste » dénoncée comme suspecte, tous les bons camarades disciplinés avec lesquels je participais à la démocratisation ne seraient-ils pas dégoûtés jusqu’à retourner dans le giron thorézien ? En outre ma difficile conversion professionnelle et mes recherches de vérités politiques absorbaient tout mon temps.
Folgalvez, plus libre et moins connu, proposa donc de prendre contact et de voir.Dans ses activités syndicales, il côtoyait des militants engagés dans une action de solidarité avec le peuple algérien pour suppléer la carence du parti en ce domaine. Parmi eux il y avait des partisans actifs d’une autre publication oppositionnelle : « la Voie Communiste », en relation avec Unir. Les rencontres qu’il eut furent très favorables, ce qui nous réconforta. Par malheur, on ne sut comment, la direction du Parti eut vent de ces liaisons dangereuses. Folgalvez fut mis en accusation dans la cellule. Les présomptions, bien qu’étant sans preuve, prirent force de condamnation, car il refusait de dénoncer comme ennemis criminels les oppositionnels. Il fut exclu.
Étant donné que je m’étais solidarisé avec lui, que j’avais pris sa défense et que je m’étais opposé à toute sanction, la direction du Parti tenait les prétextes pour m’exécuter.La procédure de mon procès se précipita : le 12 janvier 1962, ma cellule, qui s`était baptisée du nom de Marcel-Cachin, votait une résolution; après quelques lignes d`approbation de toute 1a politique conduite par Maurice Thorez, était précisée la position à tenir :
Par rapport aux propos tenus par le camarde Chaintron qui prend prétexte des travaux du Congrès soviétique sur le culte de la personnalité pour attaquer la direction du Parti et principalement le camarade Maurice Thorez. Cette attitude n’est pas nouvelle (…) plusieurs fois il a tenu de tels propos.
De plus il refuse de condamner Folgalvez, exclu du Parti pour travail fractionnel et antiparti et refuse d’appliquer 1a discipline du Parti… … c’est-à-dire de rompre avec lui tout contact…
En conséquence, la cellule :
1° condamne les propos et attitudes de Chaintron.
2° demande son exclusion.
3° porte cette résolution devant les organismes supérieurs.
Il est dans l’intérêt même du Parti de prendre cette décision.
Des lors les choses se précipitèrent. Le 2 février 1962, je recevais une lettre à en-tête de la Fédération de Paris du PC me demandant de venir à ce siège, 120 rue de la Fayette, le mercredi 24 février à 19heurs 15 , »muni de la présente convocation au bureau N°1 (…) pour discuter d’une décision te concernant » On donnait toujours du « camarade » mais pas du « cher » habituel. Cependant j’avais droit encore aux « fraternelles salutations ».
Il s’agissait évidemment des modalités formelles pour qu’il soit dit que le Parti avait procédé statutairement, qu’il m’avait donné tous les recours, fait preuve de bienveillance, et que j’étais incorrigible. À quoi pouvait servir ma comparution à huis clos devant deux ou trois bureaucrates érigés en juge d’instruction ou en mini tribunal d’inquisition ? À quoi bon discuter de la décision prise par la cellule sur injonction de la direction dont ils étaient exécutants. Ils répéteraient en langage de bois les accusations. Je persisterai à dire ce que cent fois j’avais exposé et qu’ils connaissaient : l’absence de démocratie, la persistance dans le stalinisme. Je réfuterais leurs imputations. Ils en déduiraient que je m’étais refusé à aider le Parti, à me corriger et à réparer le mal que j’avais fait au Parti par mes propos, ce qui serait une accusation supplémentaire.
Comment pouvaient-ils jouer de ces palinodies en un tel moment? La manifestation contre l’O.A.S., le 8 février 1962, avait été réprimée de façon sanglante. Le Parti socialiste avait lancé une manifestation unitaire de solidarité pour le 12 février. C’est pour le 13 février que le Parti préparait un cortège funèbre au Père-Lachaise pour enterrer les 8 victimes de violences policières. Des manifestations pour la paix en Algérie avaient lieu quotidiennement  à l’initiative d`organisations de gauche.
Ce 13 février, je répondis aux petits procureurs de la Fédération communiste en ces termes :
Impossible de me rendre à votre convocation en de tels jours (…] Je n’ai d’ailleurs rien à déclarer que ce que j’ai dit à l’intérieur du Parti et que vous savez: je n’ai attaqué ni la Parti ni sa doctrine, je ne crois pas justes les hostilités à l’égard de Folgalvez et des camarades rejetés du Parti pour des motifs qui ne sont ni déshonorants ni contraires à notre cause.
Salutations communistes.
Le 16 février 1e couperet tomba : une pauvre feuille manuscrite d’une main d’ouvrier malhabile à l’écriture : PCF—Cellule Cachin
Nous portons à ta connaissance que le Secrétariat fédéral a exclu Jean Chaintron (souligné) des rangs du Parti.
C’était signé Aussiette, sur un dérisoire cachet rond.
Trois mois après le sort de ma femme Jeannine devait être tranché automatiquement : elle était convoquée par la cellule dans une même forme, dramatiquement dérisoire :
Camarade, tu es priée d’assister à la prochaine réunion du Bureau de cellule le 3 mai à 20h30, au siège de la section… Objet : discussion sur l’exclusion de Jean Chaintron.
Je n’avais plus droit au titre de « Camarade », c’était signé « Le Bureau ».
Nous savions bien de quoi il s’agirait, d’abord par les expériences d’autres camarades et aussi par des conversations particulières avec des copains proches de la direction. On pouvait imaginer le scénario :
- Camarade Jeannine, tu es accusé de fréquenter un exclu… ce qui est, tu le sais , motif d’exclusion…
- Mais c’est mon mari… nous avons quatre enfants… d’ailleurs je suis d’accord avec lui…
C’était tellement absurde. Elle préféra ne pas comparaître…ne reprit pas sa carte… elle était exclue de droit.
Nos enfants étaient touchés par 1e drame qui s’abattait sur le foyer, bien que nous fissions notre possible pour qu’ils n’en soient pas affectés. Ils en éprouvaient les effets traumatisants, hors de notre maison, à l’école communale et au sein des « Vaillants », cette organisation de jeunesse sous influence du Parti, qu’il fréquentaient le dimanche. Jusqu’alors un peu choyés, comme des enfants de sénateur, on leur lançait maintenant des invectives qui les révoltaient ou les faisaient pleurer :
Ton père est un traître… un renégat… dans une organisation de policiers contre Maurice Thorez… Il est avec les fascistes… c‘est un salaud…
Quand à nous, Jeannine et moi, nous étions à l’index, traités comme des pestiférés, nos camarades, ceux d’hier, ceux de dix ans, de vingt ans, se détournaient de nous, ne répondant plus à notre salut. Ils se comportaient comme des bigots devant les suppôts du diable. Vade rétro, Satanas. ! Or les militants ont peu d’amis hors du cercle communiste. Le sort d’un cadre communiste était alors bien pis que celui d’un prêtre défroqué.
Cette pénible position devait durer pour moi plusieurs années.
Une page de ma vie était tournée : j’avais cinquante-six ans, trente ans de Parti. C’était à vingt-six ans que j’avais connu la cause qu’il représentait, que je l’avais épousé après mûre réflexion. À cette  cause et je resterais fidèle, je serais un communiste sans carte.La procédure de mon exclusion avait duré cinq ans, ce qui m’avait donné le temps d’y réfléchir et de me préparer à cet inéluctable tant redouté.
Curieusement, je me sentais quasiment soulagé de n’être plus sous l’épée de Damoclès. Elle était tombée. C’était moins terrible que l’angoisse.

Vaines tentatives

Au cours des années, mes préventions contre Unir s’étaient amenuisées. Le bulletin – format 21×27 – qui, à son début, en 1952 comportait de 4 à 8 pages ronéotées à 500 exemplaires et réservés aux seuls communistes plus ou moins oppositionnels , atteignait désormais en 1962, 16 pages imprimées tirées mensuellement  à 7000 exemplaires. Il était diffusé de façon moins confidentielle, apportant des révélations sur ce que cachait ou falsifiait la direction du Parti  et dont j’avais pu, à diverses reprises, vérifier l’authenticité. Les conditions de vie du Parti d’alors justifiaient la parution d’Unir. Le moindre soupçon, le moindre désaccord avec la politique, aboutissait à l’exclusion. Un exclu communiste était un homme à la mer, sans recours ni secours, voué à la vindicte du Parti, à l’hostilité de ses membres. Il était souvent exposé aux vengeances d’étrangers au Parti à qui il avait autrefois, en tant que communiste, discipliné, porté de méchants coups.
Accablé à l’intérieur du Parti sans qu’il puisse se défendre, il encourait un motif supplémentaire de trahison s’il tentait de s’en justifier à l’extérieur. Dans tous les cas il était voué à la dégradation, à la mise à l’index, à la calomnie publique. Dans les pays du monde communiste, un hérétique relevait de tous les genres et degrés de châtiment, de correction physique, d’enfermement, de coup de feu dans la nuque… voire de coup de piolet dans la tête. Pendant plus de trente ans tous les inculpés, tous les accusés, tous les condamnés du mouvement communiste furent quasiment assassinés sans défense.
Or voici que depuis 1952 l’accusé voyait Unir élever sa voix pour le défendre et lui offrir une tribune pour qu’il se justifie des calomnies portées contre lui. Au nom même de l’idéal communiste, Unir réhabilitait les proscrits innocents. Aux côtés de la rédaction, principalement composée de membres du Parti, s’était constituée en 1962 une Amicale regroupant ceux qui en étaient exclus. Parmi ses dirigeants, Marcel Prenant et l’ex-député communiste Pierre Lareppe. Cette Amicale publiait un bulletin intitulé Débat communiste.
Marcel Prenant avait donné son opinion sur Unir à notre ami Robert Simon que nous étions allé voir à Auxerre. Simon, dont nous connaissions le passé courageux et les positions analogues aux nôtres et avec lequel j’avais travaillé au Congrès mondial de la Paix, était un ancien instituteur ; il avait été, avant la guerre, un socialiste de la tendance gauchiste Marceau-Pivert, proche des communistes.En 1942, voulant pratiquer une résistance combative, il entra dans les FTP puis adhéra au Parti sitôt après l’exécution de Gabriel Péri. Il participa aux actions armées parmi les plus risquées, notamment celle du Rex, à Paris. Arrêté comme membre actif du groupe de combat Valmy, déporté à Ebensee-Mathausen, il fit partie de l’organisation clandestine du camp. En 1945, rescapé, de retour en France, il reprit une activité militante. Élu membre du bureau fédéral de l’Yonne, il fut aussi rédacteur et collaborateur de la revue mondiale des Partisans de la Paix.À son courage, il joignait des connaissances politiques et une honnêteté intransigeante. Comme nous, luttant depuis cinq ans contre la persistance du stalinisme, il était en instance d’exclusion.
Nos discussions furent longues et ardentes. L’avis de Prenant lui paraissait d’autant plus important qu’il le savait en étroite liaison avec Tillon qui n’était pas encore formellement exclu mais qui, dans sa retraite à Monjustin où j’étais le voir pendant mes vacances, était des plus critiques à l’égard du Parti. Dans une longue lettre Marcel Prenant avait dit à Simon son opinion sur Unir qui peut se résumer en ces termes: « Ayant quitté le Parti en 1959, j’ai été l’objet de sollicitations des divers groupes oppositionnels […) je me suis rendu compte que le plus sérieux, de beaucoup, était Unir. » « Les membres de son collectif responsable se sont présentés à moi dans les conditions de la clandestinité aussi stricte que celle dont nous usions sous l’Occupation. Ces conversations, aussi bien que les relations épistolaires nombreuses que j'ai eues avec eux, m’ont toujours laissé stupéfait par leur clairvoyance politique, la netteté de leur jugement, la sûreté de leurs informions et la somme de travail énorme qu’ils doivent nécessairement fournir. Je connaissais personnellement , depuis très longtemps, un certain nombre de membres d’Unir. Je pouvais garantir que tous ceux-là (une quinzaine environ) étaient des militants d’une parfaite intégrité dont certains appartenaient au Parti depuis sa fondation. »
Je rencontrais Prenant que j'avais connu aux réunions du CC et, ensemble, nous nous rendîmes un soir à Levallois chez le Dt Wolfson que nous supposions faire partie des initiateurs d'Unir. C’est lui qui m’avait soigné en 1938 à mon retour d’Espagne quand j’étais illégal.
Membre du Parti depuis sa formation, il y avait assuré des tâches de confiance. Dans le long entretien que nous eûmes en cette soirée de 1962, il nous confirma la justesse et l’authenticité communiste  d’Unir.
J’allais également avec Jeannine à Nouzouville chez Lareppe, vétéran du Parti, un de ceux que l’Huma disait du « chemin de l’honneur » parce qu’il avait admis en tant que député le pacte germano-soviétique…Exclu en 1956 pour antistalinisme, il s’était engagé, comme nombre de camarades de sa cellule dans l’action d’Unir.
J’eux enfin plusieurs entretiens avec un des représentants du collectif responsable d’Unir qui se présenta sous le nom de Jacques Courtois.
Son attitude était celle, inimitable, de la camaraderie communiste. Sa conversation sur les sujets les plus divers de la vie récente du Parti, de son histoire, de sa doctrine, attestait de connaissances, d’une capacité de jugement politique du niveau des cadres supérieurs du Comité central du Parti. Nous discutâmes longuement sur les principes d'Unir et il développa en les précisant les notions que j'avais vues exposées dans les quelques bulletins que j’avais eus entre les mains.
Le but d’Unir, insista-t-il, n'est pas de promouvoir de par sa propre volonté de minorité une ligne politique opposée à celle de l'appareil de direction du Parti, mais de dénoncer les mensonges et les erreurs devant l’ensemble des communistes, afin qu’ils imposent le retour aux principes pour déterminer démocratiquement leur ligne politique. C'est ce que veut exprimer Unir par son titre et les mots d'ordre initiaux de son bulletin.
Cette tâche accomplie, m’expliqua Courtois, Unir disparaîtrait et ses initiateurs s’étaient engagés à ne postuler à aucune direction, fut-ce à titre honorifique, dans le Parti rénové, afin d’éviter que ne se renouvelle une prise en main par un groupe d’affinité ou de tendance. De cruelles expériences ayant montré qu’une telle action peut être disloquée ou écrasée par les moyens policiers des staliniens, Unir fonctionnait selon les  règles de la clandestinité la plus rigoureuse. La direction ne pouvait être personnellement contrôlée et les principes de fonctionnement centralisé était simple :
- l’abonnement au bulletin, réservé aux membres du Parti, tenait lieu d’affiliation. Tous les noms étaient inscrits en un seul fichier central que la direction s’engageait à tenir secret. De fait, aucun communiste ne fut exclu pour une fuite de ce côté.
- chacun pouvait lire dans le bulletin toutes les orientations, les options, les actions du mouvement et y exprimer son avis. Les questions importantes entraînaient une consultation générale et un vote par écrit.
Le fonctionnement du système était d’autant plus compliqué qu’il fallait respecter les règles de sécurité. Ainsi pour la correspondance comme pour l’envoie des publications, Unir utilisait plusieurs boîtes postales en divers lieux d’expédition.
Le « Collectif responsable » était jugé par tout les camarades sur le contenu du bulletin.
Tout autre forme d’action s’étant révélé impossible ou éphémères, il n'y avait pas d'autres solutions. Il fallait accepter les inconvénients et les risques que comportait ce mode de fonctionnement.
Je m’engageai résolument dans l’action d’Unir auprès de Courtois qui, au nom du collectif responsable, m’exposa que selon la règle générale, et puisque je n’étals plus au Parti, je ne pouvais être formellement membre de l’organisation d’opposition interne qu’était Unir. Mon activité devait s’exercer dans la branche ouverte d'Unir: l'Amicale des anciens membres du Parti, demeurés fidèles aux principes du marxisme-léninisme.
Telle était la formule succincte sur ma carte d adhérent que je retrouve vingt ans plus tard dans mes cartons- Elle portait au verso la célèbre citation de Lénine sur la nécessité de « reconnaître franchement son erreur, en découvrir les causes, analyser les circonstances qui lui ont donné naissance afin de les corriger et d’éduquer les masses ». Elle portait mon nom et la signature du président Prenant. On y voyait aussi le barème des cotisations selon le salaire mensuel de l'adhérent: de 1 franc pour 350 francs, jusqu à 10 francs au-dessus de 1000 francs, et la gratuité pour les sans ressources. Lors d'une assemblée générale, Lareppe et moi-même avions été élus vice-présidents.
En septembre 1962, avec mon assentiment, le bulletin interne Unir, sur une page, et Débat communiste, sur 3 pages, publiaient une protestation contre mon exclusion accompagnée de ma biographie de militant. Le 13 octobre 1962, Le Monde avait publié une brève information annonçant que, lors d'une assemblée, j'avais été élu vice-président de l'Amicale. Quelques jours plus tard, l'hebdomadaire communiste France nouvelle en profita pour publier un de ces méchants articles que j'avais pendant si longtemps admis pour tant de camarades et dont je n'apercevais la perfidie que lorsqu'il me concernait. Il est utile d'en donner un échantillon:
Complaisante et suspecte
La presse de la bourgeoisie est fort peu prolixe lorsqu’il s'agit de faire connaître les justes solutions du Parti Communiste français pour faire échec au pouvoir gaulliste et ouvrir le chemin à une démocratie véritable...
Par contre, la même presse étale complaisamment ceux commis par un groupuscule dénommé « Amicale des anciens membres du Parti communiste » et qui compte dans ses rangs Marcel Prenant, Pierre Lareppe et plus récemment Jean Chaintron.
Tous ces gens ont quitté ou ont été chassés du Parti communiste français pour activité fractionnelle, ou pour un comportement personnel indigne d'un communiste...
C'est toujours quand les forces ouvrières et démocratiques sentent la nécessité de s'unir que les renégats se manifestent ouvertement, trouvant dans la presse bourgeoise une place complaisante et suspecte .
France nouvelle, 17-23 octobre 1962
Pendant vingt ans, la presse communiste a porté contre Unir les pires accusations sans jamais donner la moindre information véritable sur son contenu ni réfuter ses arguments critiques. Il serait utile qu'un historien analyse l'ensemble de ses publications. Les sujets essentiels de l'histoire du Parti et de l'actualité de sa vie politique y furent traités, ceux que taisaient la presse et la littérature du PC, et notamment la démocratisation du Parti et la nécessité d'union de la gauche fondée sur les comités de base.
La plupart des articles d'Unir étaient anonymes. Les pseudonymes étaient invulnérables, surtout pour les abonnés. Mais parallèlement Débat communiste qui comportait de 20 à 40 pages et dont le tirage en 10 000 exemplaires était diffusé ouvertement dans les kiosques donnait les noms des 25 membres du comité directeur:
Prenant, Chaintron, Lareppe, Amiot, Aymé, Barnley, Borel, Charpier, Comte, Courtois, Coustal, Deshayes, Folgalvez, Gargulo, Gleize, Laguarenne, Lasla, Mania, de Massot, Noaro, Rudel, Salomon, Surbout, Zoppe.
Les articles étaient signés et, en bandeau en bas de page, figurait cette formule de Gramsci:
« La vérité seule est révolutionnaire. »
Pour ma part, j'écrivis divers articles sous ma signature, notamment pour la campagne en faveur de Marty, et participai, avec le socialiste Roger Quillot et le dirigeant du PSU Serge Mallet, le Dr André Salomon et Courtois représentant Unir, à une table ronde organisée par Débat sur les questions d'unité (avril 1965).
Le courrier des lecteurs et la critique des livres étaient généralement assurés par notre ami Mania alias Terruel. Il fut sans doute celui d'entre nous qui apporta au Débat la plus importante contribution rédactionnelle .
De solide corpulence, quinquagénaire, il portait droit sa forte tête qu'éclairait un regard bleu profond et sur son visage à peine ridé se lisaient la réflexion teintée d'ironie, les séquelles d'épreuves, la résolution, la gentillesse réservée presque timide.Mes enfants trouvaient dans son allure, sa démarche, ses propos et sa façon de rire, des aspects juvéniles bien qu'ils sachent qu'il avait été prof et directeur d'un collège. Quand il était un jeune instituteur, Mania avait constitué des syndicats d'ouvriers agricoles en Haute-normandie avec un autre camarade, Goanech. Il avait animé leurs grèves au temps du Front populaire. Arrêté en 1939, il s'était échappé de la prison de Loos lors du bombardement. Puis, mobilisé, soldat fait prisonnier en décembre 1940, il s'était évadé du Stalag XVII en Autriche. De retour dans sa Normandie, il avait créé un premier noyau de résistance, repris contact avec le Parti et était devenu responsable des francs-tireurs et partisans de l'Eure. Arrêté par la Gestapo en octobre 1943, déporté à Buchenwald, il avait été à la tête de l'organisation secrète communiste du bloc 34. Rescapé, il avait été exclu en 1951 par la direction du Parti communiste français pour un cas de conscience qui vaut d'être évoqué .
Georges Désiré était militant permanent du Parti dans la « Seine-Inférieure » (Maritime). Il était estimé bien qu'une ombre ait passé sur lui: sa sœur était trotskiste. Quand vint la guerre et l'illégalité du Parti, il se crut lavé de cet affreux stigmate puisque la direction l'avait promu responsable interrégional de l'organisation clandestine. Il devait se garder de la Gestapo qui avait mis sa tête à prix, mais sa perte vint d'où il ne l'attendait pas. En mars 1942, il fut convoqué par le service des « cadres » de la direction du Parti, dans une « cache », une villa à Chatou, près de Saint-Germain-en-Laye dans une grande banlieue parisienne. Il fut exécuté par trois camarades en service commandé et son corps jeté dans la Seine, comme un traître. Quand Mania revint de déportation, il enquêta sur ce cas qui lui paraissait invraisemblable. Il était indigné de voir le Parti perpétuer post mortem les calomnies contre ce camarade Désiré qu’il connaissait bien et dont il savait l'héroïsme et l'innocence. Il fut alors taxé de complicité avec un traître. Dufriche, Leroy ainsi que d’autres dirigeants régionaux et centraux l'accablèrent, et pourtant il persista. Il avait raison: en 1952, la direction du Parti fut contrainte de réhabiliter Désiré et dès lors son nom fut joint à ceux des héros de la Résistance. Sa femme et son fils furent associés à cet hommage.
Trente ans après, Duclos dans ses Mémoires dira qu’il « connaissait bien ce camarade courageux victime d’une erreur ». Il n’y eut pas de sanction contre les responsables du crime. Mais Mania fut maintenu dans l’exclusion.
Comme tant de lecteurs de ce bulletin Débat, je suis particulièrement reconnaissant à Pierre Mania de m'avoir donné la substance de nombreux livres et documents qui foisonnaient à l'époque et que mon surmenage professionnel et mes modestes moyens financiers m’empêchaient de lire. Il nous fit profiter généreusement de ses loisirs de retraité, de sa capacité de lecture. Dans un style alerte il nous apportait chaque mois la provende glanée dans les plus intéressants ouvrages.
Nous nous apercevions que depuis des décennies les communistes étaient « comme les bigots qui ne lisent et ne voient que selon l'Index du Vatican ».
Un des plus importants mérites d'Unir fut sans doute la publication de son Histoire du Parti communiste. C'était une gageure. Il s'agissait, avec de faibles moyens en un court délai, de combler une lacune, une carence voulue de la direction du Parti depuis trente ans. Quand elle fut entreprise en 1960, c'était une absolue nécessité. Un petit groupe d'anciens communistes ayant participé aux différentes étapes de la vie du Parti établirent un projet de canevas de l'ouvrage qui fut soumis à d'autres témoins et publié dans notre bulletin sollicitant des avis, des documents.
Dans le premier tome paru en juillet 1960 étaient notamment révélées les falsifications concernant le prétendu «groupe Barbé-Célor» en 1930 et expliquées les variations de la politique du Parti au début de la guerre et de la Résistance, notamment l'arrangement de l'appel de Thorez-Duclos du 10 juillet 1940 - sans aucune phrase contre l'occupant nommément désigné.
Le deuxième tome, paru en janvier 1962, dénonçait notamment le numéro apocryphe de L'Huma en 1940 et la tentative de sa reparution légale avec autorisation des occupants.
Le troisième tome, enfin, donnait toutes explications au sujet du rapport Khrouchtchev qu'il publiait intégralement. Il parut en août. L'ensemble de cette histoire comprenait un millier de pages diffusé en 3000 exemplaires.Elle n'avait pas la prétention d’être une œuvre historiens mais elle avait le mérite de réfuter quelques mensonges éhontés sur lesquels le groupe stalinien de direction du Parti fondait depuis trois décennies au moins sa politique et son pouvoir.
La cheville ouvrière des publications d’Unir était Maurice Gleize, artisan de l'imprimerie Gutenberg rue des Cloys dans le XVIII e arrondissement de Paris. Sans son dévouement, sa compétence professionnelle et ses sacrifices financiers, Unir n'eût pu réaliser ses éditions, Si sobres qu elles soient. C'est pourquoi la direction du Parti accablait d'injures le «mystérieux» imprimeur, faisant semblant de ne pas le connaître pour le calomnier par insinuations.
Pour les nécessités d'une édition du bulletin, je devais le rencontrer une nuit dans son imprimerie au pied de Montmartre. Je me souviens de mes visites la nuit dans son vieil atelier imprégné d'odeur d'encre d’imprimerie.
- Je t'attendrai dans l'atelier. Avec mon violoncelle, m'avait-il dit au téléphone d'un ton rieur.
Etant moi-même imprimeur, je me demandais à quoi pouvait correspondre en argot de métier le violoncelle, car la linotypie, c'est plutôt du «piano». Lorsque je franchis le seuil, il m'attendait en jouant au violoncelle, dans la semi obscurité, une musique, quelque fugue... de Bach, me sembla-t-il. Au milieu de ses énormes machines des casiers de « caractères » et du « marbre », je sentis bien que c était là une occupation habituelle de ses soirées.
Né à Nîmes en 1907 dans une famille ouvrière, dès douze ans en apprentissage dans une imprimerie, il fréquentait le soir l'école des beaux-arts pour y apprendre le dessin, puis le Conservatoire de musique. À trente ans, marié, père d`un garçon, il exerçait son métier d'imprimeur salarié à Paris, faisant partie en même temps d'un orchestre de violoncellistes. En 1939, Gleizes fut mobilisé et l'imprimerie fermée. Lorsqu'il revint, en 1940, il la remit en marche mais elle était sous surveillance policière. C'est là, sous couvert d'éditions commerciales, qu'il imprima l’Humanité clandestine, Les Cahiers du communisme, sous une couverture ayant pour titre Les Maximes de La Roche Foucauld, puis le manuel de combat et le journal des FTP, France d'abord. Arrêté le 4 mars 1943, il passa par les prisons de la Santé, Blois, Compiègne pour aboutir au camp de concentration de Neuengamme. Libéré le 2 mai 1945, il retrouva à Paris son atelier en triste état. Quoique handicapé, il reprit peu à peu, avec la même foi et les mêmes convictions, les activités de l'avant-guerre.

Mais, à partir de 1948, la cabale contre Tito, l'exclusion infamante de Marty et de Dillon, la révélation des crimes staliniens, l'écrasement de Budapest, le bouleversèrent: il voyait son idéal bafoué. Il s’insurgea, avec son franc-parler, fut blâmé, suspendu. C'est ainsi qu'il devint l'imprimeur d'Unir, jusqu'à la fin.
En juillet 1963, dans un numéro spécial de notre bulletin Débat communiste, j'écrivis un long article sous le titre: « Réhabilitons André Marty », que contresignèrent Marcel Prenant et d'autres. Un comité d'honneur de 100 membres fut constitué, et une carte d'adhérent à cette campagne fut éditée: elle rappelait la biographie de Marty. Par une assemblée générale et un vote par correspondance, fut élu un comité d'initiative dont je faisais partie. Nous pensions qu'un large mouvement populaire permettrait de ramener la dépouille de Marty au cimetière du Père-Lachaise, dans le caveau des anciens d'Espagne, ce qui donnerait lieu à une grande manifestation contre les fossoyeurs du Parti.
Sans atteindre cette ampleur, la campagne eut assez de retentissement pour que la direction thorézienne sévisse contre des centaines de militants communistes. Citons, parmi eux, le cas de Roger Pannequin parce qu'il est un des plus significatifs. Solide, fougueux, dur au labeur comme au combat, bon vivant, de sentimentalité prompte, cet enfant des corons du Nord était instituteur socialiste quand vint la guerre de 1939. Mobilisé, fait prisonnier, il s'évada et rejoignit la résistance armée. Repris, il fut envoyé en forteresse d'où il s'évada encore pour reprendre le combat. Arrêté une troisième fois, il était destiné à la fusillade quand un commando FTP le libéra. Il fut promu commandant franc-tireur-partisan du Pas-de-Calais et des départements voisins. En 1944, il militait au Parti communiste et fut élu membre du Comité central, un des responsables de la Section d'organisation, puis dirigeant de l'école nationale des Cadres. Dès 1953, à cause de son franc-parler et de sa liberté d'action, il était en disgrâce. Il envoya à notre bulletin, pour publication, en février 1964, une lettre qui entraîna son exclusion. Les termes en étaient si vigoureux que cette conséquence était prévisible.
Je suis de ceux qui votèrent en session du Comité central du Parti les sanctions contre les camarades André Marty et Charles Tillon. Je fais partie des lâches qui levèrent le bras sur commande pour être tranquilles, pour conserver leurs galons mal cousus. Huit mois plus tard, c'était mon tour. Je n'ai eu que ce que je méritais. Puisque j'avais participé au « système » contre les camarades Marty et Tillon, il était normal qu'à mon tour j'en sois victime. Je souscris de tout mon cœur à la campagne de réhabilitation - humaine, morale et politique du «camarade Marty», si, malgré mon attitude passée, vous voulez bien m’accorder cette possibilité de racheter un vote dont j’ai compris trop tard la criminelle signification
Roger Pannequin  - Débat communiste, n° 24, 15 février 1964
Cette action est, je crois, l'unique exemple dans l'histoire des partis communistes d’une campagne de solidarité envers des exclus. Unir fut une sorte de samizdat avant la lettre et jusqu'alors la plus importante et la plus durable opposition.Quoi qu'on puisse penser de l'action d'Unir et de ses participants, il est faux de les tenir pour négligeables. Certains de mes camarades, devant d'inéluctables inconnues, soucieux de la réputation de vigilance politique, ont adopté la formule « dans le doute, abstiens-toi »- Ceux dont je suis ont considéré que devant le mensonge « I'abstention est complicité ».
Au risque, dont je me moque, de passer pour un niais, j'assume franchement ma contribution à Unir et je porte grande estime à tous ceux qui, par cette voie ou par d’autres, ont collaboré à la recherche de la vérité.

Entreprise utopique

Depuis 1958, je me consacrais avec ardeur au service de la polycopie et de l'impression des cours et thèses dont l'Association générale des étudiants en médecine de Paris m'avait confié la direction. En 1964, la production de cette coopérative avait décuplé, et le centre installé rue Dante avec atelier et magasin importants s'était aménagé deux annexes de vente rue Grégoire-de-Tours et rue des Saints-Pères, et deux petits locaux d'appoint pour les tirages de polycopies.
C'est alors qu'eurent lieu, au mois de février, des élections parmi tous les étudiants en médecine pour la direction de leur association. S'affrontaient deux tendances qui? curieusement, se désignaient sous les vocables de « Majo » (majoritaires) et de «Mino» (minoritaires), tout comme dans le Parti socialiste démocrate de Russie, au début du siècle, il y avait eu opposition entre les «mencheviques» (minoritaires) et les «bolcheviques» (majoritaires).
Pour les étudiants de Paris, c'est dans le début des années 1950, lors d'un vote en assemblée générale, que se fit le baptême des « Mino » et des « Majo ». Les « Mino » étaient alors les plus progressistes et les « Majo » conservateurs. En 1957, les « Mino » eurent la majorité sans pour autant changer leur nom. Ce sont ces progressistes qui m'engagèrent comme capitaine sur leur bateau de la rue Dante.
Hélas, en 1964, soit que leur programme fût trop avancé, soit qu'ils aient manqué de rouerie politicienne et de moyens financiers, ils perdirent les élections. Les « Mino » redevinrent vraiment minoritaires. Ils dénonçaient le mandarinat et l’influence dans la profession des laboratoires pharmaceutiques privés ou des affaires d’assurances médicales qui, évidemment, soutenaient les majoritaires conservateurs. La nouvelle direction eut pour premier souci d initier quelques-uns de ses adeptes à la gestion et à la marche de l’entreprise en les affectant en double à de nombreux postes de travail.  Puis un expert passa plusieurs mois à éplucher les comptes de tous les services de l’association. Au bout d un an, en janvier 1965 les remplaçants étaient formés, et des prétextes était trouvés pour les licenciements de ceux qui avaient été les artisans de ce service d`impression, à commencer par moi.
Les délégués élus par l’ensemble des travailleurs, ayant pris ma défense, furent licenciés derechef. Il me reste une sorte de lettre pétition protestant contre mon éviction et m`exprimant confiance avec 50 signatures des membres du personnel.
Je restai deux mois au chômage, angoissé. Quel employeur embaucherait cet aventurier dans 1a soixantaine? Mes amitiés, une fois encore, me sauvèrent. Grâce a un ingénieur rencontré par hasard à la table d`un repas amical que le Dr Poyard, ancien président de l'association devenu chef de clinique, avait organisé, je retrouvai un emploi de cadre, documentaliste dans une importante entreprise de bâtiment moderne dépendante de deux grands trusts - Saint-Gobain et l'Aluminium français. Mon emploi était bien rémunéré et bien considéré. Habitué à une direction opérative, il me paraissait cependant de faible intérêt, presque de complaisance, sans caractère social, et c'est avec peine que je m`efforçais de m’y adapter.
Mon contrat d'engagement était fait « aux conditions générales de la convention collective des ingénieurs, assimilés et cadres du bâtiment ». La sagesse eût été de m’établir dans cette condition tranquille comportant un travail normal industriellement mais qui m'apparaissait, par rapport à mes occupations antérieures, comme une sinécure.Trois mols plus tard, je le quittai de mon propre gré et au regret affirmé de l’employeur pour m'engager dans un «cirque» infernal qui devait être une des plus pénibles épreuves de ma vie.
Un soir autour d'un pot, dans notre HLM de la rue de Tanger, je recevais amicalement une petite équipe de quatre ou cinq anciens travailleurs de la Polycopie étudiante, parmi lesquels notamment deux jeunes ouvriers qualifiés, un conducteur offset, Georges Menot, et un photograveur, Jacky Gérant, pour lesquels j’avais une affection de frère aîné. Ces deux robustes gaillards de vingt-cinq ans avaient, le premier surtout, des allures de Johnny Hallyday, et je leur trouvai grand mérite de s’être professionnalisé et relativement normalisés. L’un était orphelin de père, l’autre d’une famille divorcée. Élèves indisciplinés ou mal adaptés des écoles communales, ils avaient pratiqué vingt métiers et connu cent misères en apprentissage pour devenir, à la fin des années cinquante, des éléments typiques de ces cohortes appelées « blousons noirs » qui cassaient les sièges de l'Olympia aux rythmes effrénés de la musique moderne.Ayant un jour de 1959, comme directeur de la Polycopie, publié dans la presse une offre d emploi pour un jeune livreur motocycliste, je les vis arriver tous deux dans mon bureau.
Notre discussion n'eut pas un ton académique. Une sympathie réciproque, je crois, s'établit entre le singulier directeur grisonnant et ces grands adolescents. Il n'y avait qu'un poste de travail, mais ils l'accompliraient à deux car ils étaient copains inséparables et ils se partageraient la rémunération. Je les augmentai un peu et j'acceptai cet étrange accord en leur proposant, quand ils ne seraient pas sur la moto remorque de livraison, de s'initier à tour de rôle au métier d'imprimerie. Arrangement qui leur convint et plus approprié à leur tempérament qu'un rigoureux contrat d'apprentissage. Ainsi fut fait et tout alla bien en dépit de quelques anicroches. Après cinq ou six ans, ils étaient devenus des professionnels qualifiés, mariés... et jeunes pères de famille. Quand je fus licencié, ils furent solidaires et mis au chômage. Outre le caractère d'amitié qu'avait la visite de ces candides insurgés, il y avait une question qui vint presque en ces termes: «Père Chaintron, pourrait-on pas monter ensemble une entreprise d'imprimerie entre copains, comme celle où on était ensemble ?»
J'exposai les difficultés d'une telle aventure: nous n'avons pas d'argent, la coopérative est chose agréable mais utopique, je suis âgé, j'ai charge d'âmes... Il y avait tant d'ardeur, de conviction, de généreuse audace et de jeunesse dans leurs arguments que nous nous sommes lancés dans la folle entreprise. On en établit les principes:
1° La société serait constituée par ceux qui y travaillent et son capital d’installation sera constitué par une partie de nos salaires.
2° La gestion serait collective et démocratique: chacun de nous sera patron et ouvrier, les rémunérations seront conformes aux tarifs syndicaux selon les qualifications, mais aménagés de telle sorte que la hiérarchie des salaires soit au maximum du simple au double et, pendant la période de création, nous ne percevrons tous modestement qu'une même partie du salaire: ce qu on appelait alors le minimum vital, qui s'élevait à 600 francs par mois, et qui n’était guère vital.
3° L'autodiscipline serait le corollaire de cette sorte d'autogestion, la bonne volonté se substituerait à l'autorité patronale et au commandement de contremaîtres.
4° La solidarité et l'entraide régneraient entre nous tant pour l'exécution du travail que pour les pertes et profits. Toute appropriation individuelle serait exclue.
5° La production de l'entreprise serait orientée vers l’édition complète d'ouvrages à court tirage plutôt que vers le façonnage à grande série et l'expansion limitée au niveau de rentabilité nécessaire exigeant environ une trentaine de participants.
6° La société s'appellerait Copédith, ce qui évoquait ses intentions: coopérative d'édition - et le h était une amusette pour rendre un plaisant hommage à Édith Piaf que nous aimions bien pour son art et parce qu'elle avait participé au collectif artistique des Compagnons de la Chanson. C'était autogestionnaire.
Ces conceptions n'entrant pas dans les cadres des dispositions normales de constitution légale d'entreprise - en deçà de l'idéalisme coopératif, au-delà des formes commerciales - nous établîmes une SARL aux statuts habituels déposés et assortis d'une convention interne démocratiquement amendable en cours d'expérience.
Nous étions 13 participants au cours de la première année (en 1965). La moyenne d'âge était la trentaine. Nous nous installâmes 70, rue de Flandre dans un ancien dépôt de parfumerie. Quel chantier ! Quelle ardeur ! Tous, nous nous faisions charpentier, menuisier, maçon, peintre, monteur de machine... De petites machines de composition et de tirages empruntées marchaient déjà dans les coins dégagés aux côtés des installations et des gravats. La production commençait. J’étais surtout absorbé par la recherche de finance et de clientèle.
Mon beau-frère par ma première femme, Maya, Maurice Malamant, ingénieur électricien en retraite, était venu nous seconder. Il avait pris en charge la comptabilité puisque, disait-on pour faire de l’antisémitisme rigolard, il était d’origine juive. En réalité c’était surtout à cause de son caractère « bon copain » et de ses compétences. L’entreprise Copédith lui plaisait et il voulait m’aider à la développer. C’est volontiers qu’à ma demande il était devenu un des premiers sociétaires sociétaires de l'entreprise dont le caractère social l'enthousiasmait bien qu’il en aperçût les aspects utopiques. Il y apporta, comme moi, toutes ses petites économies familiales. Il nous fallait du crédit mais aussi de l’argent frais Dès lors nous vécûmes dans l’angoisse. Des amitiés nous sauvèrent. Le cas le plus extraordinaire était celui de notre ami Henri Diaz, ce communiste d’origine espagnole avec lequel j'avais combattu Franco dans les Brigades internationales et qui s’était engagé en 1939 dans la guerre antifasciste. Fait prisonnier, il avait été condamné pour tentative d’évasion. Envoyé dans un camp de représailles, il avait travaillé devant des fours à chaux, ce qui lui avait endommagé la rétine. Il s’était évadé, cependant, de façon rocambolesque et avait rejoint la Résistance au cœur de la France, dans le Cher et la Creuse. Il y était devenu commandant FTP et s’était marié à la vaillante institutrice Micheline devenue agent de liaison du maquis.
Après la Libération, il devint un employé militant du CDLP - Centre de diffusion du Livre et de la Presse—animé par le Parti. Enfin, dans les années cinquante-six/soixante, il devint dissident. Tragiquement, par suite de ses épreuves en Allemagne, il devint absolument aveugle.Avec une opiniâtreté et un courage extraordinaires, il se reconvertit dans la kinésithérapie et monta un petit cabinet tout près de Copédith dans notre XIXe. Je le rencontrais quelquefois dans la rue et nous bavardions amicalement. J'étais assez discret sur mes soucis pour ne pas l'inquiéter et parce que mes affaires financières étaient dérisoires par rapport aux malheurs et difficultés qu'il surmontait péniblement.
Un soir il nous invita, Jeannine et moi, à dîner en sa maison pour avoir l'occasion de « parler d'une chose importante » dont il ne pouvait nous dire la nature à l'avance. Après un bon repas accompagné de propos truffés de mots castillans, imprégnés de souvenirs communs, au moment du café, le ton changea soudain: il m'engueula littéralement .
- Comment ! J'ai appris par d'autres que tu étais dans de terribles embarras avec l'affaire que tu entreprends et tu ne m'en as pas parle, tu n'as pas fait appel à mon amitié. Combien te faut-il donc pour te tirer d'affaire ?
Je hasardai… 1 million, car on parlait encore en anciens francs. Il en avait préparé deux dans une enveloppe, posée sur le coin du buffet.Combien valaient-ils, ces deux petits millions si péniblement gagnés dans sa nuit.J’en eus les larmes aux yeux.
C’est aussi par relations amicales que notre clientèle se formait.Nous imprimions des thèses de médecine, de vétérinaires ou autres disciplines ; des traités de recherche scientifique; des bulletins de syndicats d’enseignants, de comité d’entreprises, de ciné-clubs; des notices industrielles et pharmaceutiques ; des documentations de congrès, des publicités pour agences de voyages; des ouvrages historico littéraires, à court tirage et à compte d’auteur, dont les plus extraordinaires furent deux biographies de nobles familles françaises.
Roger Rey, un copain ex-communiste antistalinien, s’associa à Copédith pour faire la représentation et la recherche de commandes. Ma femme Jeannine mit au service de 1’entreprise, dans les premières années, ses capacités de secrétaire, passant de la dactylographie à la composition mécanographique, participant à la gestion, bénévole ment, comme elle l'avait fait dans sa vie militante; ce qui devait être plus tard au détriment de sa retraite.
La Société s'étoffait avec deux de nos fils, André et Jean-Louis, et un de leurs copains, Bernard Tissier. Ce dernier était aussi un de ces jeunes que j'affectionnais, comme les deux dont j’ai parlé, Geo et Jacky, à cause de leur esprit libre, de leur dynamisme et de leur sensibilité.
La société comprit jusqu'à 25 participants qu'il est trop long d'énumérer mais que je garde en amicale estime, ceux-là même des plus modestes emplois parmi lesquels je détache, pour le pittoresque, l'étonnant chauffeur-livreur Jérôme de Chauton, descendant d'authentique noblesse, et Marthe Gauthier, brocheuse experte, syndicaliste chrétienne. Copédith atteignit à la fin des années soixante un chiffre d'affaires qui lui mettait la tête hors de l'eau. Le capital social prévu était reconstitué et les salaires normalisés. Tous, nous travaillons dans une bonne ambiance.Mais pour subsister dans le monde des affaires, il faut savoir nager dans des eaux qui ne sont pas toujours limpides. Et pour réaliser une production concurrentielle dans la société capitaliste, il ne suffit pas de bonne volonté, il faut avoir des capitaux et du travail discipliné. Nous apprîmes d’abord que les banques ne prêtaient qu'aux riches et que le crédit coûtait cher. Nous constations à 1’évidence qu'avec nos machines tournant à 3 000 tours en petit format nous aboutissions à un coût de production presque double de celui des plus gros  concurrents dont les vitesses de rotation et les formats étaient doubles. Il fallait perfectionner l’équipement et pour cela dégager des profits, et, de plus, accroître notre clientèle.Nous ne nous en tirions que parce que nous nous étions placés sur un créneau de courts tirages assez complexes, donc négligés par nos concurrents qui les considéraient comme peu rentables ? Nous les réalisions grâce à des astuces professionnelles et des initiatives à tous les postes de travail. Mais ceci ne compensait pas toujours cela. Il y avait parfois, inéluctablement, des fautes de fabrication, une coquille malencontreuse qui nous obligeait a tout refaire à perte, des avaries de machine, immobilisantes et onéreuses.
Quels que soient les efforts de tous pour associer tous les travailleurs aux responsabilités de gestion, ils faisaient confiance au « vieux », au père Chaintron, et je me trouvais seul aux prises avec des difficultés, des tourments, des risques d’un genre très différent de ceux que j’avais connu jusqu’alors : boucler les fins de mois, faire face aux échéances de traite, de taxes ou de redevances fiscales, éviter les creux et mortes-saisons. J'étais surmené. Je quittais au petit matin la maison pour l ‘entreprise, et il m’arrivait d’envier les éboueurs chargeant les ordures ménagères, ou les mariniers que je voyais sur leur chaland quand je traversais la passerelle du canal de l'Ourcq. Heureusement, le père Charlier, un expert-comptable chrétien, vieil ami qui nous assistait quelques heures par mois pondérait nos craintes avec son expérience tranquille et sa générosité. Heureusement, notre brave Maurice Malamant, sociétaire responsable des écritures et des finances, apportait son sang-froid teinté d'humour.
La question des horaires de travail fut soumise à l'assemblée. Au début, nul contrôle. Il y eut des relâchements et des tricheries qui allaient s aggravant. Les plus réguliers protestaient car ils étaient floués: « On est les cons, disaient-ils, car avec plus d'efforts on a le même salaire. » 1l fut décidé d'installer une horloge enregistreuse, non pour sanctionner les retards ou absences, mais simplement pour compter équitablement les temps de travail à rémunérer, tout en laissant à chacun des latitudes libérales. Il y eut de nouvelles tricheries, des combines expérimentées dans les « tôles » où il y a de vraies pointeuses de rigueur. « C'est à la direction d'y mettre bon ordre et de faire la police entre nous. » On réclamait l'autorité. Les beaux principes se dégradaient devant les réalités plus saumâtres. Quelques-uns pensaient que le seul moyen de les dépasser était d'aller plus loin dans l’utopie: égalité absolue des salaires sans considération des compétences des temps ou des efforts, liberté absolue, pas d’astreinte, ou la liberté de choisir son temps de travail: et vive l'anarchie. En revanche, telle ouvrière brocheuse nous disait un jour: « Vous êtes trop conciliants, trop tolérants, ça ne peut pas marcher. Il faut être plus draconiens. » D'autres avaient recueilli chez les doctrinaires du politico syndicalisme des termes plus pédants dont ils nous accablaient « paternalistes » lorsque nous prenions des mesures libérales, « staliniens » quand c’était des dispositions d’ordre ou de méthode.Certains, parmi les premiers sociétaires qui avaient beaucoup sacrifiés à la création de Copédith, réclamant maintenant quelques avantages, quelques privilèges sur les derniers venus, ces ouvriers de la onzième heure qui touchaient le même salaire. Ils aspiraient inconsciemment à faire de notre sorte de coopérative ce qu'étaient devenues tant d'autres - une entreprise patronale avec plusieurs petits patrons, au lieu d’un seul, constituée en collectif de profit.
C'est à dessein que je montre ici les quelques points noirs. J'avais perçu au bout de trente ans de ma vie militante combien la marche vers la société de justice pouvait aboutir dans l'expérience à la dénaturation de l'idéal.
Je voyais dans notre tentative en éprouvette, combien « difficultueuse », une conception de liberté, de démocratie, d’équité, d'autogestion selon un mot venu à la mode par Tito Je considérais que ce n'était pas une raison pour ne pas l'entreprendre ou le regretter. Nous fûmes obligés, pour survivre, de pondérer, de réduire nos ambitions sociales d'origine, afin de nous adapter à la société capitaliste dans laquelle il fallait nous insérer plutôt qu'être broyés.
Et Copédith survécut, prospéra même dans les limites qu'elle s'était assignées, gardant de ses origines un certain style de production, une certaine coloration dans ses relations extérieures et quelque parfum d'utopie dans les rapports internes. Ces temps d'espérance et de tribulations professionnelles s'imbriquant avec mes préoccupations politiques furent aussi jalonnés d'incidents. d`événements et de malheurs privés.
En 1965 mourait le père de Jeannine. Las de vivre avec les misères physiologiques de la vieillesse, au terme d’une longue vie de labeur, il se laissa littéralement mourir en négligeant les médicaments prolongateurs artificiels de vie. Sa femme, Camille inconsolable, le suivit peu après dans la tombe au cimetière du Perreux. Ici reposent deux enfants de l'Assistance publique: le Père et la Mère Courage, exemples d’amour, artisans de bonheur. Une de leurs dernières joies, ce fut ce séjour en vacances où nous les emmenâmes dans un coquet hôtel de Veulettes, au bord de la mer.
Nos enfants avaient eu leur scolarité bouleversée par nos mésaventures. Ils relâchèrent, puis abandonnèrent prématurément leurs études.Engagés tôt dans la vie professionnelle, ils les reprirent de façon personnelle pour atteindre une formation professionnelle et culturelle suffisante. André devint un ouvrier technicien imprimeur, Jean-Louis si fit à mi-temps comptable et à mi temps acteur théâtral; Nicole décrocha son bac, puis un diplôme d’ingénieur en informatique et enfin une maîtrise en psychologie, grâce en partie à des circonstances extraordinaires. Une famille amie d’industriels de gauche, milliardaire, se prit de sympathie pour elle alors qu’elle était déstabilisée dans ses études. Pendant que nous étions dans les transes des exclusions, des pertes d’emplois, de l’installation de Copédith, ils nous proposèrent de l’héberger dans leur somptueuse villa du haut Montmartre.Là, pendant près de quatre ans, elle fut gorgée d’instruction par des professeurs à domicile et vernie de culture par les intellectuels de qualité qui fréquentaient cette maison. Ils l’emmenèrent en vacances et lui firent entrevoir la haute société dans leur résidence à Cortina d'Ampezzo. Elle se pourvut de parchemins sans cesser d être une fille du peuple souriante.
À notre benjamin, Jean-François, arriva un coup dur quand il avait quatorze ans. Il eut soudain « mal à la patte» Les médecins crurent d’abord à une foulure ou une élongation due à quelque violence sportive. Puis ils firent procéder à des radios, puis à des tomographies qui révélèrent les apparences d'un sarcome. Le cas semblait désespéré. Nous passâmes des semaines dans une folle angoisse. Accablé par une longue cascade d'épreuves, je dus prendre du Valium pour ne pas pleurer au chevet de mon fils sur son lit d'hôpital.Mes amis médecins et surtout le Dr Duparc le sauvèrent. Il reprit ses études en autodidacte et s'engagea dans la profession cinématographique.
Hélas, ma robustesse physique et psychologique, qui s'était maintenue jusque dans le cachot de condamné à mort, fléchissait. J'atteignais la soixantaine et pendant plus d'un an je cédai à une sorte de dépression qui provoquait des crises de larmes inconsidérées comme au temps du fatal congrès de 1956. Un de mes amis, communisant de cœur et psychiatre compétent, me soigna diligemment autant par la chimie médicamenteuse que par l'intelligence de ses propos. Je crois peut-être présomptueusement avoir retrouvé tous mes esprits et il m'importe peu qu'on en doute.

La rencontre de Grenoble

« L'Amicale des anciens membres du Parti communiste français », fondée par Unir, n’atteignit pas grande ampleur - 5000 adhérents environ - et ne dura que trois années. C'était peu si l'on pense que c'est par centaines de milliers que se comptaient les « ex-communistes » de plusieurs générations.
Quelles étaient donc les raisons qui empêchaient le regroupement de ces communistes écartés ? D'abord, ils avaient au cœur une déception profonde d 'un grand amour trompé, les ressentiments personnels contre l’injustice qui leur était faite, la lassitude que l’on ressent lorsque l'on s'aperçoit que l'effort était vain, 1’allergie à l'exploit que peut éprouver l'acrobate qui s’est casse la gueule, le désenchantement du prêtre défroqué…
Il faut remarquer d'ailleurs que les sujets qui avaient provoqué 1a rupture étaient très différents, parfois même opposés chez les uns et les autres. Ainsi, par exemple, tels s étaient insurgés parce que le Parti tardait à répudier le sectarisme alors que d autres étaient offensés, offusqués du scandale de la dénonciation publique de ces tares auxquelles ils avaient participé. Tels considéraient que le PCF se faisait trop opportuniste et « social-démocrate » au lieu de suivre Trotski dans la rigueur des principes, ou Mao dans 1’extrémisme de gauche. D'autres lui reprochaient de freiner la ligne de libéralisation et de détente internationale inaugurée par Khrouchtchev.
C'était triste de voir fonctionner chez des antistaliniens un stalinisme à rebours. Ils se complaisaient à mettre en cause des individus considérant que le principal pour 1’efficacité était de les démolir, tandis que pour d'autres 1’essentiel était de dénoncer le système qui les engendrait ou permettait aux plus mauvais aspects de la nature humaine de prendre le dessus. Les idées personnelles si longtemps refoulées se donnaient libre cours. Il était difficile de les coordonner.
Le mouvement d'Unir, de l'Amicale et du Débat ne présentait pas une ligne politique, une plate-forme de regroupement attractive puisqu'il se fixait précisément comme objectif de lever les embûches pour que ce soit démocratiquement l'ensemble du Parti et du peuple qui les détermine. Il s'ensuivait qu'il n'avait pas d’organisation, pas d'esprit de parti, pas de chefs charismatiques, pas de leader d'enthousiasme et de rassemblement. Ses participants n'avaient pas d'attache, pas d'engagement concret. Ils se sentaient marginalisés comme d'anciens joueurs mis sur la touche, ne touchant plus la balle, n'ayant même pas le cœur à être « supporters » d’un jeu décevant, ayant le sentiment d'être définitivement hors jeu.
Enfin, même si les fanatiques du militantisme voyaient la faiblesse humaine, il faut bien reconnaître que pour la plupart ces camarades si longtemps engagés, si totalement absorbés par le tourbillon des « tâches » révolutionnaires, aspiraient enfin au repos du guerrier. Ils découvraient ou redécouvraient les satisfactions de la vie familiale, les pieds dans les pantoufles devant la télé ou les agréments des loisirs et des plaisirs communs. J’avoue que je participais ou que je cédais plus ou moins à tous ces sentiments, à ces sensations. Certes, j'avais avec Unir des liens constants et je jouais un rôle concret dans les activités de l’Amicale et du Débat communiste Mais je me sentais isolé dans un groupuscule coupé de l'action des masses efficientes, pareil à une mouche du coche.
Je pouvais bien, malgré mon exclusion, fréquenter, en simple adhérent, des organisations de masse auxquelles j'avais appartenu - syndicats, Secours populaire, anciens résistants, ex-internés, anciens combattants, amis de l'URSS ou de la Tchécoslovaquie, Amicale des anciens volontaires d'Espagne..., etc. Mais elles étaient toutes contrôlées par le Parti, et je m'y trouvais mal à l'aise, comme un renégat dénoncé, un déchu, un canard boiteux, un objet de réprobation plus ou moins toléré, bref comme un chien dans un jeu de quille.
C'est à ce moment là que je fus attiré par un nouveau courant qui me semblait porteur des plus grands espoirs.
Les colloques socialistes auxquels j'avais participé s'élargissaient et préparaient une importante rencontre nationale qui eut lieu à Grenoble. Je retrouve la liste des 47 membres du Comité d'initiative dans laquelle je figurais avec des gens qui tous étaient de bonne compagnie. Je citerai quelques noms, non tellement à cause de leur notoriété mais parce qu'ils étaient de ceux que je connaissais le mieux: Pierre Bérégovoy, Georges Brutelle, Jean Daniel, Jean-Marie Domenach, Maurice Duverger, Claude Estier, Robert Fossaen, Marc Heurgon, Gérard Jaquet, Serge Mallet, Edmond Maire, Gilles Martinet, André Salomon, Alain Savary, Georges Servet, pseudonyme de Michel Rocard.
Les quelque 500 assistants appartenaient à toutes sortes de tendances politiques ou syndicales; Parti socialiste, PSU, Radicaux, CGT, CFDT, clubs de progrès, les Jeunes Agriculteurs, le Club Jean-Moulin, le Club des Jacobins, et ce que le PC appelait des « groupuscules gauchistes ». Le Parti communiste boycottait cette initiative mais nous étions un petit groupe de Débat et d'Unir, notamment le Dr André Salomon, I'écrivain Pierre Mania et moi-même, pour représenter des milliers de dissidents considérés comme des communistes authentiques. Il est impossible de donner ici la physionomie des débats qui se poursuivirent deux jours durant, non seulement en séance plénière mais dans 7 groupes de discussion. Jamais durant toute ma vie de militant je n'avais entendu une assemblée débattre de tant de problèmes cruciaux avec autant de liberté, de compétence et de probité. Les options qui en découlaient me semblent encore aujourd’hui à I'ordre du jour, cent fois plus valables qu'un programme catalogue de revendications résultant de compromis en chambre par des états-majors politiciens.
Des assemblées régionales semblables à celle de Grenoble eurent lieu à St. Brieuc, Marseille, Lyon et Brive. Je participai à cette dernière le 24 janvier 1967 Il y avait là 200 délégués venus de Haute. Vienne, Corrèze, Creuse, Dordogne, Lot et Aveyron; J'avais connu nombre d'entre eux vingt ans auparavant dans cette région où j’avais fait de la résistance et exercé les fonctions de préfet à la Libération.
Le principal sujet débattu fut l’agriculture. J’entendis des paysans faire des exposés d'une haute tenue, alliant connaissances, valeur intellectuelle et bon sens social. C’était à douter de ce marxisme élémentaire qui attribuait au seul prolétariat le rôle d’avant-garde. C'est à l'occasion de cette assemblée que je fis plus ample connaissance avec Michel Rocard. Le discours improvisé qu il y prononça était de cette éloquence sobre, nourrie, dense, concrète plutôt que d'effets oratoires et de rouerie politicienne Je l’avais déjà entendu à Grenoble, sous le pseudonyme de Servet Haut fonctionnaire, inspecteur des Finances, il était alors tenu à une certaine réserve. Il venait de s'en libérer pour prendre au PSU des fonctions politiques et en être le candidat aux élections législatives dans la région parisienne - circonscription des Yvelines.
Il m'apparaissait de même compétence et de même probité politique que Mendès France mais avec une orientation plus à gauche et quelque vingt ans de moins.
Le PSU - Parti socialiste unifié - m'attirait car il avait pour raison d'être et but prioritaire de surmonter la division fatale de la classe ouvrière. Il voulait réaliser la réunification non par des combinaisons opportunistes ni par une discipline de caserne, mais par la discussion démocratique constante entre toutes les tendances. Il était principalement composé de militants qui, las de voir leurs efforts unitaires accomplis depuis trois décennies au sein de leurs partis respectifs inéluctablement voués à l'échec, avaient entrepris de prouver par l'exemple que l'unité était réalisable.
Tout cependant n'allait pas sans difficulté. Certains éléments, profitant de la liberté des tendances, tentèrent d’imposer la leur exclusivement. N'y parvenant pas, ils partirent, et la volonté démocratique unitaire persista. Cet état d’esprit correspondait à mes vœux. En octobre 1967 j'adhérai au PSU. Dans son journal, la Tribune socialiste, parut ma lettre d’adhésion adressée à son secrétaire national d'alors, Michel Rocard. Le Monde du 20 octobre en fit écho en mentionnant mes titres, accompagnés de ce rappel désagréable: « Exclu du Parti communiste pour déviationnisme... »
Mes camarades d'Unir me firent quelques reproches « Si ton adhésion au PSU constitue un ralliement à un port d’attache valable [...] il est dommage que nous n’en ayons pas discuté et que l’ensemble des camarades soient mis devant le fait accompli [...] Cependant, tu es libre et Unir exposera tes raisons. » Je reconnus avoir manqué de correction à leur égard et j’appréciai l’esprit libéral dont ils faisaient preuve.
Je trouvais au sein du PSU une atmosphère agréable. Hélas, ses ressources financières et par conséquent ses moyens d’expression étaient très limités.Il fut marginalisé par les grands pontes socialistes et communistes. Cependant, la ligne générale du PSU était résolument « plus a gauche » que celle des Partis socialiste et communiste.
Nombre de ses militants, formés dans la vie politique, en avaient gardé l’esprit de parti ou de combinaison, et la libre confrontation des tendances pour déterminer l’unité d’action dégénérait souvent en une âpre compétition entre groupes pour conquérir la direction. Les pertes d’énergie en batailles internes compromettaient son efficacité. Le phénomène scissionniste réapparaissait chez les militants les plus résolus. Comme en 1920. Etait-ce donc inéluctable ? Le centralisme démocratique qui était apparu comme le remède s’était révélé à l’usage pire que le mal dans le totalitarisme. La démocratie est certes le principe intangible du socialisme mais elle requiert l’information honnête, non les roueries politiciennes et la discipline fanatique.
Je n’allais pas pouvoir demeurer plus d’un an dans la louable mais utopique entreprise du PSU et je décidai de l’abandonner à ses tiraillements.

Flambées de révolte

On aurait pu, en ce début d’année 1968 à Paris, chanter « Tout va très bien, madame la Marquise » – De Gaulle, l’homme providentiel – régnait sur la destinée de la France.
Khrouchtchev avait été mis à l’écart du pouvoir, mais sa politique de coexistence pacifique était reconduite par Brejnev, quoique un peu assourdie. En France? Le PCF était enfin sorti du ghetto. Waldeck Rochet, qui avait succédé à Thorez, impulsait depuis quatre ans une politique d’ouverture et d’union, qui avait porté le Parti, aux législatives de mars 1967, à la tête de toute la gauche, avec un million de voix regagnées.
Tout semblait donc aller très bien pour le PCF… mis à part quelques anicroches avec les Etudiants communistes qui rechignaient à se mettre au pas. Successivement alternaient chez eux une tendance à l’ouverture, dite «italienne », puis une tendance gauchiste révolutionnaire. Nombre de ces jeunes intellectuels dissidents communistes, allaient devenir des lieutenants de la révolte, notamment Krivine, qui fonda la JCR trotskiste.
Jeannine et moi avions quelques échos, quelques reflets de ce malaise qui régnait dans l’Université par nos enfants et par les étudiants en médecine avec lesquels j`avais gardé des relations. Ils militaient à l’UNEF sous la vice-présidence de Sauvageot.Nous avions aussi à Copédith des rapports avec des auteurs de diverses publications: le Bulletin du SNEPsup, animé par Geismar et Hertzberg que nous apercevions à l’imprimerie. Nous imprimions les bulletins du PSU et une revue d’avant-garde intitulée Cahiers pour l‘analyse, inspirée par Lacan, conduite par Jacques-Alain Miller, son gendre, et sa fille Judith. Avec Jean-Claude Milner, ils introduisaient Freud dans les analyses des problèmes sociaux et révolutionnaires.
Et puis Mai 68 nous tomba dessus. Dès le 13 mai notre entreprise fut en grève mais non passivement: on n’imprimait plus pour la clientèle « bourgeoise » mais on tournait à pleins bras, sans salaire, pour éditer les tracts du quartier Latin et des comités syndicaux d’entreprise.
Des militants de l’UNEF et du SNESup enthousiasmés par notre expérience d autogestion nous proposèrent de venir en parler à la Sorbonne dans une assemblée qui avait porté cette question d’autogestion à l’ordre du jour. J’y allai le 28 mai avec cinq ou six Copédithiens. On s’attendait à une petite réunion d’étude. Or c’était une sorte de meeting confus avec 300 participants. Pas de présidium, car c était autoritaire et désuet, mais des orateurs se succédant sur un tréteau. entourés de gars portant un brassard blanc pour assurer une certaine discipline, sécurité et ordre. Certains intervenants parlaient de leur place, dans l’assistance. On entendait parler des exaltantes réalisations autogestionnaires dans le monde et dans le temps, notamment en Algérie, ce que je savais invraisemblable, et dans l’Espagne républicaine, ce dont je doutais fort pour y être allé et n’avoir rien vu de semblable.
C’était du rêve et de l’agitation, non un débat utile. Nous n’interviendrions pas.
Mais soudain, un brouhaha, un remue-ménage, la salle se vida: Cohn-Bendit, maquillé, ses cheveux roux teints en noir, avait passé clandestinement la frontière et faisait son entrée dans la cour de la Sorbonne. Ce fut un beau charivari !
Le mouvement de 1968 fut un événement historique « globalement positif ». Il a ébranlé le système archaïque de domination et récusé les usurpateurs de pouvoir populaire en répudiant leurs tabous idéologiques ou religieux, leur fanatique « esprit de parti » et leurs idéologies fallacieuses.Il a fait apparaître la nécessité d’une authentique démocratie contestant notamment les dominations: celle des privilégiés de la fortune ou du pouvoir sur l’ensemble des populations, celle des hommes sur les femmes. celle des vieux parvenus sur les jeunes.
Il a montré que le problème de la société humaine se pose mondialement. La croissance indéfinie et la surconsommation du tiers de l’humanité au détriment des deux autres voués à la misère, au mépris de l’écologie, compromettent le présent et l’avenir de la vie sur la terre et portent en elles la menace de la guerre atomique.
Les flammes de la révolte estudiantine et du grand mouvement qu’elle avait déclenché s’étaient éteintes en France, en cet été 1968,  mais à l’Est persistait une lueur d’espoir, celle du renouveau communiste qu’on avait appelé « le Printemps de Prague ». J’avais à l’égard de la Tchécoslovaquie un double sentiment de sympathie et de remords. Je l’avais tant méconnue avant de 1’admirer. Durant la guerre d’Espagne, j’avais vu les canons antichars ou antiaériens dont était dotée l’armée républicaine porter le nom des usines Skoda.  J’avais connu aussi en Espagne des volontaires antifascistes tchécoslovaques: ils étaient plus de 2000 dans les Brigades et parmi eux Gérard London.Mais mes connaissances étalent bien limitées.Dans la semi clandestinité où je me trouvais à mon retour d’Espagne j’avais rencontré des camarades tchécoslovaques qui appartenaient à la MOI, organisation semi légale du Parti. était de « bons copains ». Parmi eux, deux personnalités entrevues alors émergent aujourd’hui en ma mémoire à cause sans doute de leurs qualités exceptionnelles et de la notoriété qu ils ont prise: London et Fried, alias Clément, conseiller instructeur de l’Internationale Communiste auprès du Comité central du PCF.
Plus tard, dans les années cinquante, par mes séjours en Tchécoslovaquie et le procès Slansky-London, j aurais bien dû savoir de quel socialisme il s’agissait. Or, je fus jusqu’en 1956 vice-président de l’Association France Tchécoslovaquie pour vanter l’excellence du régime installé là-bas.
Dans les années soixante, j’avais quelque honte de mes aveuglements passés, mais j’apprenais qu’un courant de renouveau du communisme se levait. Au printemps 68, il avait pris une telle ampleur qu’il portait autant d’espoir que les révoltes de Paris. Et lorsque en août le mouvement était tombé en France, je me consolais en pensant qu’il persistait en Tchécoslovaquie.
Mais l’ultime espoir de Tchécoslovaquie s’achevait par l’occupation et l’immolation par le feu d’un patriote, à Prague. Le printemps de 1968 atteignait l’hiver.

La résurgence du Secours rouge

Fin 1969 commençait l’ère du gaullisme pompidolien. L’immense général était à la retraite à Colombey-les-Deux-Eglises. La répression s’en prenait aux « gauchistes » dont les organisations étaient frappées d’illégalité et certains militants emprisonnés. Ce n’est qu’à grand peine qu’ils obtenaient quelques atténuations de la rigueur pénitentiaire sous le titre traditionnel de régime politique.
Au lieu de les défendre et de les soutenir, la direction du PCF criait haro sur le baudet, sous 1’épithète péjorative de « groupuscule ». Je me souvenais des années 1930 où le Secours rouge, sous obédience communiste, assurait la solidarité de tous les emprisonnés politiques, fussent-ils anarchistes. Tout avait changé depuis le temps où je militais à cette organisation. Elle s’était convertie en « Secours populaire », toujours sous patronage communiste, et avait abandonné sa vocation initiale de lutte contre la répression pour se cantonner dans un rôle de bienfaisance humanitaire.
Pourtant. au début de 1970, je reçus un soir chez nous la visite de quelques militants de 1968, dont la fille de Prenant, Jeannette Colombel, qui me demandèrent d’apporter mon concours à leur initiative: ils voulaient faire renaître un Secours rouge semblable à celui dont j’avais été secrétaire national trente-cinq ans auparavant. Je devais, disaient-ils, leur apporter mon expérience. Un comité d’initiative fut constitué, comprenant notamment, autant que je puisse me souvenir. Sartre, Gisèle Halimi, Charles Tillon, Robert Davezies, Roger Pannequin. Vercors et Georges Montaron, de Témoignage chrétien. Il fut entendu que je serais formellement le responsable provisoire en attendant que les statuts soient légalement déposés et qu’un président soit élu en congrès. Les buts et principes de l’association étaient simples: Unir tous les efforts pour défendre et secourir toutes les victimes de la répression sans distinction de tendances politiques. Nous commençâmes notre campagne par des réunions, des tracts et journaux. Il y avait beaucoup à faire: nous connaissions 186 cas allant de la privation d’emploi à un an de prison ferme pour des «  délits » tels que publications interdites, inscriptions murales, reconstitution de ligues dissoutes, réunions ou manifestations non autorisées, occupation de locaux, violences à agents ou port d’armes prohibées. Parmi les condamnés, des professeurs, des surveillants, des étudiants des lycéens et quelques ouvriers.
Le 18 septembre 1970, le nouveau Secours rouge tenait un meeting dans la grande salle de la Mutualité à Paris. J’étais parmi les orateurs, non sans un peu d’appréhension car, depuis plus de dix ans, je n’étais pas monté à quelque importante tribune.
J’observai du haut de la tribune un autre phénomène significatif. Je vis comment s’y prenaient les chefs de file de diverses tendances qui se succédaient devant le micro. Ils truffaient leurs propos de quelques slogans anticommunistes primaires ou antigaullistes secondaires, à destination de leurs adeptes, groupés en tel coin de la salle, et ceux-ci claquaient en cadence. Certains connaissaient même des phrases de consensus qui satisfaisaient tout l’auditoire. C’était comme une messe: l’officiant déclenchait les répons, les assis, les debouts, les extases. Ainsi le fanatisme, l’embrigadement se reproduisait dans ces jeunes générations contestataires, et j’en étais navré car l’union me semblait impérieusement nécessaire.
J’éprouvai dans les temps qui suivirent une déception plus profonde. Je m’aperçus que dans les réunions intérieures de coordination les clivages publics étaient organisés.Je revois notre petit cénacle du Secours rouge réuni au domicile de Sartre, avec Tillon, Pannequin, Davezies et une quinzaine d’autres militants, les uns assis, les autres debout ou accroupis. Pas moyen de s’entendre; il y avait des conciliabules, des petits papiers qui s’échangeaient, des allées et venues. J’appris bientôt que dans les bistrots alentour siégeaient des groupes dirigeants des différentes chapelles qui négociaient les positions tactiques de leurs émissaires à la réunion de sommet.
A Paris, sous la couverture du Secours rouge, on dévalisait le magasin d’alimentation de luxe Fauchon pour distribuer du caviar aux miséreux et on faisait une manifestation de violence à la basilique du Sacré-Cœur sous prétexte qu’elle avait été construite au siècle dernier en expiation de la Commune de Paris. Maints autres éclats de ce genre étaient imputés au Secours rouge, fournissant prétexte au gouvernement qui lui refusa la légalité. Il restait donc à l’état de comité d’initiative et, comme j’en étais responsable provisoire, j’en devais répondre devant la justice. J’ai conservé une dizaine de ces feuilles bleues de la Préfecture de police: convocations, enquêtes, auditions, notifications qui m’étaient signifiées.
Toute cette activité n’arrangeait pas les affaires de Copédith car chaque semaine je devais interrompre mes travaux professionnels pour des commissions rogatoires ou des comparutions. Je m’y montrais naturellement solidaire des infractions ou délits exubérants dont je ne savais pas grand-chose, et s’accumulaient contre moi des inculpations quasi indéfendables. Ce Secours rouge sur lequel nous avions fondé nos espoirs pour une action de masse dans l’union s’effilochait, se réduisait en un noyau sectaire et devenait un spectre aux yeux des simples gens.
En mars 1971, tout effort de cohésion se révélant vain, nous décidâmes, Tillon, Pannequin et moi-même, de nous retirer de ce comité.En moins de deux ans le Secours rouge tomba en capilotade, son siège fut incendié, et je restai avec des tracas judiciaires sur les bras. Encore une fois l’amitié me tira d’embarras : par je ne sais quel prodige, mon avocat, Me Dufour m’évita les foudres. Il ne partageait pourtant pas nos convictions révolutionnaires mais sans doute comprenait-il la générosité ou satisfaisait-il quelque éthique honorable. Cette amère expérience ne me désespérait toujours pas.

Les initiales CIC

Sous le vocable de « normalisation », les forces militaires et les agents politlco-policlers de l’Union soviétique restaient à pied d’œuvre en Tchécoslovaquie: selon le diktat, l’occupation ne devait durer que quelques mols.Elle durait depuis plus d’un an. Elle s’éternisait et faisait des ravages: Dubcek était destitué et remplacé par le collaborateur Husak dont le rôle était de soumettre le pays au totalitarisme soviétique. 500 000 membres du Parti étaient exclus, les privations d’emploi et les emprisonnements se multipliaient. L’économie et l’intelligence nationales se dégradaient. De nombreux camarades se sentaient contraints à l’exil. Notre groupe de dissidents d’Unir pratiqua d’abord la solidarité de façon artisanale puis il participa à l’organisation d’un comité d’aide plus ample et durable qui, le 5 janvier 1970, publiait une déclaration de soutien au peuple de Tchécoslovaquie pour un « socialisme à visage humain ».
En juin 1970, ce fut l’« Appel des quatre ». Quatre exclus: Garaudy, l’exclu de la dernière cuvée, Jean Pronteau et Kriegel-Valrimont jetés à la trappe en 1962, Tillon qui, en instance d’exclusion depuis 1952, venait de l’être définitivement par sa cellule d’Aix. Avec l’autorité de leur commune distinction d’anciens membres du Comité central, voici ce qu’ils proclamaient:
Certains d’entre nous se sont tus pendant dix ans [...] Il n’est plus possible de se taire [...] et il est inconcevable d’accepter la « normalisation » ni le « centralisme démocratique » inspiré du modèle soviétique, aboutissant au blocage politique.
N’y avait-il pas bien longtemps que ce silence était coupable? Comme le chantait Guy Béart à la radio, « le premier qui dit la vérité… doit être exécuté ».
Les « premiers » s’étaient succédé combien de fois dans le monde Communiste en 1920, en 1926, en 1931, en 1936, en 1939, en 1956, en 1968… Combien de vagues ? Les dissidents d’un temps avaient considéré, selon l’adage militaire, qu’avant l’heure, ce n était pas  l’heure. Après l’heure non plus…L’heure, c’était l’heure, c’est-à-dire la leur. Successivement, ils s’étaient distingués des précédents et des suivants. Ainsi les vagues mouraient et se constituait un phénomène lent de sédimentation. Nous, les contestataires d Unir, allions essayer de parer à cette lamentable fatalité. 68 camarades reprenaient en l’élargissant l’Appel des quatre. Bientôt 700 signatures se joignirent aux nôtres au bas de la déclaration d’initiative.Le 22 janvier 1971, salle Lancry à Parls, se réunissaient tous ces signataires, et les initiales CIC – centres d’lnltlative Communistes- devenaient le sigle d’une organisation. L’essentiel de l’activité fut un bulletin mensuel intitulé Action qui eut 3000 lecteurs mais s’épuisa après 6 numéros.
Au sein même de notre comité, des tendances s affrontaient ouvertement dans les discussions, ce qui était normal, mais ce qui l’était moins, c’était les manœuvres sourdes de clans, notamment contre les partisans d’Unir, en général moins enclins aux outrances gauchistes. Ainsi, ce que nous avions voulu: un centre de ralliement, devenait un lieu de grenouillage politicien C’était curieux de voir ces anciens communistes si disciplinés quand ils étaient dans l’esprit de parti stalinien être aussi dispersés depuis leur déconditionnement récent. Qu’on était donc loin du but initial ! L’entreprise sans ampleur se déchirait en tiraillements et, au lieu de trouver des bases populaires, elle rassemblait de pseudo théoriciens de la révolution, des déçus de 1968, des trotskistes honnêtes et doctrinaires. des maoïstes en mal de « révolution culturelle », des mythomanes qui croyaient renouveler en farce le noyau léniniste de Lausanne. Dans une réunion des militants et membres du comité de rédaction d’ Unir qui se tint en banlieue, Courtois et les camarades qui militaient aux CIC rendirent compte de cette situation. Ils étaient las de se dépenser en tâches pratiques tandis que des politiciens échafaudaient des théories. Ils polissaient leurs phrases et s’efforçaient de capter le mouvement au profit de telle ou telle chapelle d’extrême gauche. Les militants d’Unir décidèrent de se retirer des postes de responsabilités militantes des CIC sans cesser toutefois d’en être membres, et sans les combattre.
Courtois et Codou notamment cessèrent leurs fonctions activistes. Les CIC s’effilochèrent, le bulletin Action s’éteignit peu après. L’initiative se révéla aussi éphémère que les dizaines d opposition qui jalonnaient le demi-siècle d’existence du PCF.

Encore un espoir perdu ?

Je me consolais en pensant que c’eût été pire si nous n’avions rien entrepris.
À Copédith des difficultés extraordinaires surgirent. En application d’un plan d’urbanisme prévoyant l’élargissement de la rue de Flandre Copédith était expropriée d une partie de ses locaux, installés des deux cotés de la rue. Plus moyen de fonctionner Il fallait déguerpir en hâte.
Le transfert rue Amelot fut onéreux: déménagement de lourdes machines réinstallation, arrêt de la production.Pis: faute de capitaux, on s’était contenté d un local de construction ancienne dont les sols étaient insuffisamment solides Après quelques mois, il fallut se transférer rue des Ardennes Cette double épreuve nous amenait encore au bord de la faillite, et la crise économique apparaissait à l’horizon. Les fondateurs de Copédith, les travailleurs qui depuis sept ans la sustentaient d une partie de leurs salaires, étaient las de se sacrifier à sa survie. Devant la demande d’une nouvelle participation, nombre d’entre eux baissèrent les bras. Advienne que pourra.
Heureusement, un de nos riches clients, intéressé par notre production plus que par nos conceptions sociales, qu’il jugeait sans doute irréalistes mais qu’il tolérait dans une certaine mesure, prit part au capital et nous tira des embarras financiers.
Notre entreprise d’autogestion se mua en société anonyme de statut capitaliste ne gardant de ses origines idéalistes qu’une certaine participation et une bonne camaraderie. C’est une imprimerie d’une trentaine de personnes d’assez bonne réussite sur le plan professionnel mais l’essentiel, ce que nous avions rêvé sur le plan social, s’était révélé irréalisable.

Un regrettable sabordage

En ]972, le mouvement Unir entrait dans sa vingtième année. Si, contrairement à tant d’autres, cette opposition communiste avait subsisté, c’était grâce à son organisation extraordinaire: un collectif responsable composé d’une dizaine de membres du Parti communiste, donc secret, s’entourant de militants éprouvés, bénévoles, dont les noms pouvaient être connus puisqu’ils étaient exclus.La consultation démocratique de l’ensemble des membres se faisait par courrier, par des rencontres et par la lecture des questions posées dans le bulletin Unir. Pour toutes les liaisons par téléphone on faisait usage de pseudonymes et de cabines publiques. Le courrier, y compris le routage du bulletin, aux membres du Parti, était expédié dans des enveloppes closes d’allure variable, sans signe extérieur d’expéditeur, avec des lieux d’envoi et boîtes postales diversifies
L’impression était confiée à Gutenberg, dont le patron était Maurice Gleize, communiste résistant, déporté, irréprochable. Les ressources financières étaient constituées par les abonnements, les souscriptions périodiques au prorata des moyens de chacun.
Toute l’action d’Unir était fondée sur le militantisme bénévole.Il n’y avait pas de permanent appointé alors que selon mon expérience militante il y avait du travail pour 5: organisation de réunions et de rencontres semi clandestines, rédaction et administration du bulletin et surtout une correspondance personnalisée d’au moins 50 lettres par jour.Une camarade, Geneviève Deroin, assurait depuis dix ans la trésorerie. Afin de ne pas élargir imprudemment les secrets, Marcel Prenant fut, seul pour nous tous, habilité à contrôler la gestion, ayant en main l’ensemble des pièces attestant de la correction scrupuleuse des opérations, de l’honnêteté des recettes et de la rigueur des dépenses, tant du point de vue comptable que des considérations politiques.
Au cours de dix années, je signai une vingtaine d’articles de mon nom véritable dans le bulletin. Il y eut parfois discussion de mes points de vue mais jamais il n’y eut la moindre censure, la moindre déformation de mes propos, la moindre pression pour les modifier contre mon gré. Et je n’ai connu aucun camarade qui ait été traité autrement. Quand le Parti se déstalinisa quelque peu et se démocratisa, la profonde clandestinité d’Unir parut moins nécessaire, et quelques camarades ironisèrent, parlant de « Don Quichotte » et de « Fantomas ». Un camarade représentait la direction clandestine sous divers pseudonymes, dont Courtois, Georges, Jacques et Tocco.
C’était un homme de 1,65 mètre, alerte, quinquagénaire. à la chevelure noire ondulée, plutôt courte, à peine grisonnante, une petite moustache à la Charlot sur une bouche volontiers riante. Des traits réguliers, des yeux marron foncé, un regard plutôt profond que vif, une tête ronde au teint basané, un type presque napolitain, toujours vêtu correctement. Il parlait d’abondance avec une pointe d’accent méridional mais savait aussi écouter attentivement et s émouvoir, s’indigner, s’enthousiasmer et parfois s’esclaffer de toute sa personne. Il vous serrait la main sans mollesse, l’air épanoui, franc, aimable, sympathique. Il pouvait aussi bien passer pour un intellectuel décontracté que pour un ouvrier émancipé, un représentant de commerce, un artiste ou un instituteur.
En 1972, le Parti entrant dans la politique unitaire et ne prononçant plus d’exclusion la tâche d’Unir était facilité. Le bulletin Unir paraissait avoir contribué à ce dégel, et sa diffusion se développait.
C’est alors que survinrent des difficultés. En juillet 1973, notre ami Gleize fut contraint de vendre son imprimerie à cause de difficultés financières et, bien que Copédith ne soit pas techniquement approprié à ce genre de travail, nous imprimâmes deux ou trois numéros en attendant de trouver un autre endroit mieux adapté. Pendant quelques mois Courtois et sa femme Ginette vinrent participer à ce travail et je pus me rendre compte de leurs aptitudes militantes et de leur bonne camaraderie. Avec eux fut établi un autre système d’édition plus économique.
Survint alors une divergence de vues entre les militants d’Unir. Courtois et le comité responsable considéraient qu’il fallait garder secrets notre dispositif d’organisation et notamment les noms des camarades membres du Parti ayant participé à son action clandestine.
Or  nous étions quelques-uns à vouloir davantage d’ouverture. Sur ce débat se greffa une cabale contre Courtois. Depuis longtemps, j’entendais murmurer sur lui des insinuations défavorables sur son passé et sur son train de vie. Fin octobre 1973, je lui en fis part. Il me sembla très affecté et me répéta sur-le-champ, verbalement, un curriculum vitae qui me parut plausible. Mais le surlendemain je recevais de sa part une lettre pleine d’amertume.
J’étais peiné par ces embrouilles mais j’espérais tout arranger en proposant une motion de confiance aux initiateurs dirigeants clandestins d’Unir, qui serait publiée à l’occasion du vingt et unième anniversaire de leur initiative avec la signature des militants les plus notoires de notre comité de rédaction. A ma grande déconvenue, je trouvais ces derniers réticents et pour la plupart très critiques à l’égard de Courtois.
C’est donc à titre personnel que j’écrivis dans le bulletin n° 83 du 15 novembre 1973 sous le titre «Les mérites et raisons d’Unir» une longue déclaration rendant hommage à ceux qui ont «consacré tant d’efforts et de sacrifices persévérants à Unir, cette tâche ingrate de rénovation du Parti… sans que la lenteur décevante des progrès ni l’injustice des coups parviennent à dévoyer leur action vers quelque rage anticommuniste… à ceux qui ont contribué aux changements positifs obtenus÷ jusqu’au point qu’Unir perde sa raison d’être». J’accompagnais cette déclaration publique d’une lettre interne au collectif responsable où je reproduisis les accusations infamantes qui circulaient et que je trouvais indignes d’être étalés publiquement.
Nous sommes un certain nombre de camarades à visages découverts qui, du fait de notre réputation de militants, sommes garants de l’authenticité communiste d’Unir [...] Il paraît évident que Courtois, en raison de ses activités semi-ouvertes qu il accomplit bien, est peu ou prou connu de la police du Parti, alors que nous, ses camarades, en ignorons tout [...] Les méthodes clandestines d’Unir, si nécessaires à ses débuts, ne peuvent-elles pas être plus ouvertes afin de permettre un contrôle démocratique, donner quelques garanties, satisfaire à la vigilance dans la mesure où les changements intervenus rendent cela possible ?
Le collectif responsable d’Unir fit aussitôt parvenir copie de ma lettre aux 15 membres du comité de rédaction en l’accompagnant de sa réponse point par point:
Unir s’appuie essentiellement et prioritairement sur les communistes qui œuvrent au sein du Parti à son redressement et tiennent à leur appartenance.
La vigilance consiste pour nous à protéger les secrets qui leur appartiennent et c’est à eux à décider du moment où l’évolution sera suffisante pour modifier nos règles de sécurité.
Nous ne méconnaissons pas l’évolution positive du Parti ni non plus sa relativité et les risques qui subsistent… il est décisif que les camarades demeurent en place partout pour consolider et développer cette évolution.
Au fur et à mesure que se réduiront les vestiges staliniens, nous pratiquerons l’ouverture d’Unir que nous avons commencée…
Nous sommes finalement reconnaissants au camarade Chaintron d’avoir suscité ces explications.
Dans une lettre du 20 novembre 1973, j’acquiesçais à cette ligne, me déclarant prêt à y participer activement. Alors que je croyais les incidents clos, je reçus le 3 décembre 1973 une lettre du collectif assez acerbe: « Ton réquisitoire tend à accréditer l’idée fausse qu’il y a une crise à Unir [...] L’ensemble du comité de rédaction à deux exceptions près le désapprouve. » Je n’étais plus convié aux réunions de cet organisme et j’étais étonné que les camarades qui le composaient ne soient pas solidaires de ce que j’avais exprimé ouvertement et que plusieurs d’entre eux disaient en catimini.
Mes relations avec Courtois s’espacèrent et s~assombrirent. Pour avoir voulu la clarté, j’étais en disgrâce. Cependant, le bulletin d’Unir continuait et même publiait en annexe un numéro international. C’était l’essentiel. Mais, bientôt, je sus que j’étais tenu également en suspicion par un groupe de camarades qui menaient enquête sur Courtois. Ce fut l’un d’eux, Roger Pannequin, qui, avec son tempérament impulsif doublant ses qualités humaines, m écrivit en septembre 1974 une lettre pleine de colère : « Je suis obligé de me désolidariser de toi… tu t’es rallié à Fantomas… » Et il me transmettait à ce sujet un résultat d’enquête dont voici quelques traits:
- Courtois qui mène un train de vie de prince est grassement payé pour désamorcer toute tentative d’opposition au sein du PC.
- Il conduit deux voitures qui ont été suivies et dont les cartes grises sont au nom de Tocco. Elles sont entrées au 88, rue du Général de Gaulle à Montigny-lès-Cormeilles, dans un parc de résidence cossue dont les locataires figurent sur l’annuaire téléphonique et les listes électorales sous le nom de Parent. Courtois serait donc Tocco par carte grise et Parent en résidence.
- En tant que Tocco, Courtois déclare au fisc ses revenus tantôt comme représentant de la BNC, tantôt comme documentaliste de la « Universal Agency New York » qui serait une agence internationale d’avocats.
- En 1950 ce Tocco était à Nice sous le nom d’Eusèbe. Et c’est sous le nom de Jean d’Eusèbe Tocco, journaliste, qu’il participa au Congrès de la Paix à Varsovie.
- En 1939, ce Tocco était à la direction de la jeunesse communiste de Marseille et il en fut exclu pour relations policières; pendant la guerre, il adhéra au PPF de Doriot et collabora avec les nazis. Ceci est révélé dans le n°693 (1959) de France nouvelle, hebdomadaire communiste qui ajoute que Tocco, indicateur de la Gestapo sous le nom de Jacques Gabin, collabora au journal fasciste La Gerbe et gagna l’Italie avec les miliciens de Darnand lors de la Libération.
Plus tard, il rentra en France et se fit passer pour déporté.
- Ensuite le PCF l’a récupéré. Grâce à un dossier accablant contenant les preuves de crimes beaucoup plus graves que détient la direction du Parti, elle a pu prendre en main Courtois et elle l’utilise comme mouchard et provocateur dans les rangs gauchistes et pour faire d’Unir une « opposition maison » dont les ficelles sont tirées par ses services spéciaux.
Avec l`accord du PC, Courtois a des attaches avec des agents gaullistes de Juillet et de Chirac au cabinet de Pompidou et un certain Lemonnier, fasciste notoire.
La femme avec laquelle Courtois vit maritalement a été condamnée à six mois de prison pour pratique d’avortement et il a été lui-même poursuivi pour escroquerie dans une affaire de vêtements de confection.
Dans cette fiche policière tout était contradictoire jusqu’à l’absurde vie de prince, identités multiples, liaisons avec la Banque et le « sionisme », avec les Américains et les Soviétiques, fasciste au service du Parti et condamné de droit commun…
Cela tenait du roman policier et du réquisitoire du genre stalinien, ces procès de Moscou ou leurs imitations en France contre Marty ou Tillon. Il était étrange qu’une enquête menée par des dissidents aboutisse à répéter les accusations de l’appareil du Parti quinze ans auparavant. Il était incroyable que le PC ait utilisé un fasciste pour noyauter des militants, qu’il lui ait compliqué la tâche en l’accablant d’accusations infamantes et qu’il le charge d’une entreprise qui dénonçait si pertinemment ses défauts.C’était un peu comme si on avait dit que Soljenitsyne, Sakharov et les samizdats étaient manigancés par Brejnev.
Le profil d’aventurier crapuleux ne correspondait pas à ce que je savais de Courtois.Il disait travailler comme décorateur de cinéma dans un studio, rue Fromont, dont la patronne était Madeleine Sologne, et Gleize m’affirmait l’y avoir accompagné.Lorsque notre fils Jean-François s’engagea dans la carrière cinematographique, il lui avait prêté une caméra et lui avait fait rencontrer Roger Boussinot, très qualifié en ce domaine et avec lequel il parlait la langue du métier. Lorsque Unir avait organisé un colloque de table ronde, c’est Courtois qui avait apporté un de ces gros magnétophones professionnels. Je l’avais parfois entrevu conduisant une assez puissante voiture qui paraissait non tellement de luxe que de nécessité pour l’exercice de son métier et ses activités militantes qui comportaient de grands déplacements.
Quant à son habitation à Montigny-les-Cormeilles, je savais par notre ami Mania, qui y avait été reçu, que c’était une maison bourgeoise dite « Les peupliers » avec un parc assez approprié aux rencontres clandestines comme on en avait utilisé dans la Résistance, mais dont l’aménagement intérieur était plutôt modestement fonctionnel que luxueux.
Les identités multiples, pseudonymes et faux papiers sont non pas raison de suspicion, mais d’usage courant pour les révolutionnaires. Dans l’illégalité, au PC, on ne demandait pas les noms des responsables.
Courtois avait une carte d’adhérent au Parti sous le nom de Jacques Parent ; il me l’avait montré ainsi qu’à d’autres camarades. Mais, plus encore ses connaissances des théories, de l’histoire et de la terminologie communiste, étaient celles d’un militant chevronné. Notre ami Gleize, ancien déporté, m’affirmait avoir vu, tatoué sur son bras, son numéro du camp de Dachau.
Il pratiquait cette  solidarité entre camarades de bonne tradition révolutionnaire; quand tel couple de bon militants se disloqua , il hébergea dans sa demeure la femme abandonnée pour atténuer le choc de la rupture; quand tel copain déboussolé par une séparation conjugale risqua de faire un malheur, il s’ingénia à éviter le pire ; quand je fus dans les affres de ma gestion de Copédith, il me réconforta et m’apporta l’appui de ses copains expérimentés ; quand tel de nos plus anciens et prestigieux dissidents venait à Paris, Courtois qui assurait sa sécurité; quand les militants du Printemps de Prague se réfugièrent en France, il participa activement à leur accueil.
Il était vrai qu il fabulait, notamment sur son passé, mais je pensais que c’était pour dissimuler son identité ou peut-être pour se donner autorité auprès de militants éprouvés dont il était devenu responsable et qu’à cela s’ajoutait une tendance de Tartarin. Mais je connaissais tant de héros de la Résistance ou du Parti dont la réputation s’accommodait de légendes et d’exploits surfaits que je ne m’en indignais pas outre mesure.
Les ressources financières qu’on prêtait à Courtois ne devaient être guère importantes car j’avais constaté cent fois que, s’il n’était pas avare, il était du moins très ménager de l’argent d’Unir comme du sien. D’ailleurs c’était par manque d’une assez faible somme qu’on avait perdu l’imprimerie Gutenberg qui éditait Unir. Les aptitudes et capacité de travail de Courtois que j’avais pu apprécier lui auraient permis de faire beaucoup plus de fric dans une affaire individuelle ou commerciale que comme aventurier militant, agent mouchard ou provocateur.
Les relations douteuses qu’on lui supposait n’étaient pas plus compromettantes que celles que peuvent avoir tels journalistes ou historiens pour les nécessités de leurs recherches, pas pires que celles que purent avoir Trepper de l’Orchestre rouge et autres agents des réseaux de résistance, pas pires que celles qu’ont dû avoir Lénine et les bolcheviques pour se pourvoir de finances ou traverser l’Allemagne par le train en pleine guerre afin de passer de Suisse en Russie quand survint la révolution de 1917.
Certes, je répugnais aux moyens tortueux, aux ruses et compromis que comportait nécessairement, comme la guerre, la lutte politique clandestine dans laquelle on s’était engagé. Mais l’essentiel était qu’on avait ainsi servi la cause.
En novembre 1974 parût le 286e et dernier bulletin d’Unir présentant le bilan de vingt-deux années d’action et de publications, dont 3 tomes d’Histoire du PCF et une dizaine de brochures. Il publiait ce communiqué :
Unir espère avoir  rempli au mieux la tache qu’il s’était fixée à ses débuts : révéler la vérité interdite afin de participer à une démocratisation du communisme. Maintenant qu’en URSS, par Soljenitsyne et les samizdats en France, au sein même du Parti et dans une large presse allant de Libération au Monde, s’exprime largement sans coup férir ce qu’autrefois nous étions seuls a publier, le bulletin Unir n’est plus aussi indispensable.
Placés devant des difficultés matérielles aggravées par une campagne de calomnies démoralisante, portant sur des personnes et non sur le contenu, nous décidons de disparaître, nous sabordons pavillon haut l’entreprise d’Unir, plutôt que la livrer à des aventuriers anticommunistes, ce qui serait contraire au but initial pour lequel se sont engagés 1’ensemble de ses partisans.
Notre ami Gleize, directeur de la publication, m’affirma que tous les fichiers et archives avaient été détruits et depuis je n ai pas connu de membre du Parti qui ait été inquiété pour ses attaches avec Unir.
Courtois disparut et depuis aucune tentative que je fis pour le retrouver n’aboutit.
Sur Unir il y eut le black-out- La plupart de ses participants eux-mêmes l’ont effacé de leurs mémoires comme s’ils étaient avant tout honteux d’avoir été dupés par le Malin.
Pour ma part, si je manque de sagacité ou de talent policier pour élucider le mystère de Courtois ou de tel autre, je me méfie, par cruelles expériences, des accusations unilatérales, des procès non contradictoires du genre de ceux qu’on fit à Trotski l’infâme, ou Tito le traître, ou Marty le policier. On peut trouver en cette affaire, comme partout, l’œil ou la main du NKVD ou de la CIA.
En revoyant les quelque 6000 pages publiées par Unir, quiconque peut constater que le contenu politique fut à la fois anticapitaliste et antistalinien.

Le mensonge système

Ainsi le communisme cet espoir de ma vie s’était fait mensonge.
Certes il n’a pas le monopole de la contre-vérité mais, par un jeu de circonstances historiques, il a pu la systématiser, lui donner une ampleur colossale et même, suprême ironie, tout en se faisant 1 la réputation de vérité.
Que le monde ait pu, pendant plus de trente ans, quasiment ignorer le Goulag et les crimes de Staline dénoncés par Kroutchev est un des plus abominables prodiges de l’Histoire.Et pourtant la plupart de ceux qui participèrent ou furent solidaires de ce mensonge étaient d’honnêtes gens. L’idéologie du rationnel que j’avais embrassée était devenue comme une religion, pire que celle que j’avais abandonnée depuis cinquante ans, avec son langage, ses tabous, ses contraintes ses inquisitions.Le « pieux mensonge » occasionnel que pouvait justifier 1a grandeur de la cause est de plus en plus devenu mensonge cynique, grossier, permanent, méprisant à l’égard du peuple. Le mensonge dénature la langue même. Elle est devenue de plus en plus ésotérique. C’est la « langue de bois », une sorte d’argot, dont il faut décrypter les codes.
L’exposé de ma vie montre comment, engagé pour le triomphe de la liberté, on se convertit au mensonge, on en prend le langage et combien il est difficile de s’en déconditionner. Je me suis acharné pendant vingt ans, jour après jour, souvent la nuit même, à m’en défaire. Je n’y suis parvenu que dans une certaine mesure et plaide l’indulgence pour ce qui m’en peut rester.
On a pu comparer ce qu’est devenu le mouvement communiste à une religion ou a une église, et celui qui s’en dégage à quelque apostat, à quelque hérétique ou quelque défroqué.
Sans doute avons-nous été coupables de ne pas chercher à savoir, mais les livres de témoignages crédibles n’existaient pas alors à profusion comme aujourd’hui. Ou du moins la censure du Parti à laquelle nous étions soumis et notre propre autocensure nous en détournaient elles. Ce n’est qu’en les années cinquante que je découvris les écrits de Rosa Luxembourg et de Gramsci, et vers 1960 l’expérience de Ciliga, et vers 1970 que je lus le Staline de Souvarine.
Je m’efforçais, d’après mon expérience, de m’expliquer comment les communistes dont j’étais, partant du vieil adage cartésien « n’accepter pour vrai que ce que tu reconnais véritablement être tel», passant par les conceptions marxistes qui voulaient être « l’expression générale des conditions réelles d’un mouvement historique », en étaient arrivés a falsifier de plus en plus systématiquement la réalité.
L’érosion du communisme est commencée en dépit de l’élargissement des territoires sur lesquels il règne ou qu’il domine. Car il a perdu l’essentiel : l’adhésion des peuples à son idéal originel.  Les forces du mensonge s’affaiblissent. La diffusion de l’Humanité se réduit sans cesse, atteignant à peine le tiers (150 000 exemplaires) de ce qu’elle était au lendemain de la Libération. Son langage est dans le plus pur plus pur style de la « langue de bois ».
De plus en plus le militant enfermé dans l’esprit de parti, au lieu de penser, apprend des mots, des slogans, des formules résumant des concepts définis par le pouvoir, par le groupe dirigeant. La langue devient un instrument de l’instance suprême. La réalité se muant en fiction, l`anathème et la calomnie tenant lieu de réfutation de toute critique fondée, I’histoire est censurée, falsifiée. Le Parti communiste n’est pas l’animateur, I’organisateur, l’éducateur d’un mouvement émanant du peuple lui-même et répondant à ses aspirations sociales ou nationales. Il est devenu une entreprise multinationale d’appareils installés dans tous les pays du monde, formés d’«apparatchiks », subordonnés à une caste dite « nomenklatura », installée à Moscou, ou à son homologue schismatique établie à Pékin .
Chacun de ces appareils nationaux, plus ou moins entouré de militants, croyant servir la juste cause du communisme originel, s’emploie à utiliser ou à susciter les mouvements populaires, à s’y octroyer le « rôle dirigeant », non pour améliorer le sort des exploités, mais pour répondre à une stratégie du « socialisme réel » lequel, sous l’insigne de la faucille et du marteau, asservit déjà plus d’un milliard de travailleurs.
En revoyant ma vie, je m’aperçois que si, en de nombreuses circonstances, j’avais davantage écouté mon cœur plutôt que l’esprit de parti, j’aurais commis moins d’erreurs. Le mensonge n’est pas pour le mouvement communiste un moyen circonstanciel. Il le génère. Se fonde en lui, I’érige en système, en vit. Telle est devenue sa nature. Un communiste qui a l’esprit de parti ment naturellement.Je l’ai fait pendant un demi-siècle; je ne me rends compte qu’a posteriori que ma vie militante a été jalonnée de mensonges.
Je pense à Gabriel Péri qui m’a dessillé les yeux, entre deux airs de Damia, sur la mer Rouge, en 1934. Pourrait-il croire encore aux lendemains qui chantent, et referait-il ce chemin… Quel chemin ?

Transcrit par mes soins, ce livre, introuvable, m’a été prêté pat une amie.
Caillou, 23 décembre 2011

Le groupe UNIR 3° Marcel Prenant

De la difficulté de faire comprendre à des trentenaires, aujourd’hui, la prégnance que pouvait avoir le Parti Communiste Français dans les années cinquante et soixante… Les mémoire d’un oppositionnel:

Toute une vie à gauche

extrait des pages 312 à 321…où Marcel Prenant évoque le groupe UNIR

Communiste malgré tout.

Après mon éviction du Comité central en 1950, j’avais été tenté un instant de quitter le Parti, non par dépit, mais par dégoût de ce que l’affaire Lyssenko et les développements de l’idéologie jdanoviste représentaient de stupidité politique. Cependant je me ravisai très vite, de peur que ma démission ne donnât des arguments à la fois aux dirigeants du Parti et à ses ennemis. Les premiers proclameraient qu’une vanité intellectuelle mal placée l’emportait sur ma fidélité, les seconds agiteraient ma démission comme un épouvantail au nom de la liberté de pensée. Ces deux perspectives m’étant également odieuses, je réduisis les dégâts au minimum en différant mon départ.
Je fis bien car la presse réactionnaire de tout poil fit grand tapage autour du congrès de Gennevilliers, et souligna mon élimination en rapport avec l’affaire Lyssenko. Je reçus même, à ce propos, un billet personnel de Maître Biaggi, l’avocat gaulliste, qui était devenu un des leaders d’extrême droite. Il se disait de cœur avec moi, et me comparait à un «nouveau Galilée»! C’était trop. Je restai donc encore huit ans au Parti et à ma cellule.
Ces années ne marquèrent aucune amélioration de mes rapports avec le Parti communiste, bien au contraire. Il se trouva d’autre part que le Parti entra, en 1950, dans une crise grave déclenchée surtout par la maladie de Maurice Thorez. Il alla se soigner à Moscou, et pendant ce temps, la direction du Parti fut assurée par une équipe provisoire. Thorez n’avait avec Paris que des relations intermittentes par des messagers de confiance dont le plus régulier était Jeannette Veermersch. Par ces intermédiaires, il avait prétendu reprendre personnellement la direction politique, bien avant d’avoir récupéré toute la capacité de travail indispensable. Il fut encouragé en cela par les dirigeants internationaux staliniens enchantés de tenir en mains, plus directement que jamais, la politique du Parti communiste le plus puissant du monde occidental.
On ne saurait trop souligner la responsabilité accaparée, en toute vanité, par le couple Thorez-Veermersch, gâté déjà depuis 1945 par une certaine griserie du pouvoir, et par le culte de la personnalité développé autour de Maurice Thorez, jusqu’à la ridicule apothéose de son cinquantenaire. Sans vouloir évoquer ici tous les aspects de cette action politique néfaste, je me bornerai à celui qui me fut le plus douloureux par son iniquité, les procès intentés à Charles Tillon et André Marty, que j’estimais infiniment l’un et l’autre.
Depuis que j’avais été le collaborateur immédiat de Charles Tillon, j’avais pour lui une grande admiration, que renforçait encore son passé révolutionnaire, ainsi que son action politique menée après la Libération. Il était, il est vrai, haï de Jeannette Veermersch. Aussi, quand un jour de 1951 je lus dans l’Humanité que Tillon était accusé de détournement de fonds, je compris tout de suite qu’il s’agissait là d’un coup de la Veermersch. L’année suivante, c’était le tour d’André Marty attaqué, lui, comme policier.
Après les avoir accusés séparément pour des motifs différents, mais également infamants, leurs dénonciateurs cherchèrent ensuite à amalgamer les deux affaires grâce à un prétendu complot ourdi entre eux. Quel que fut mon désir de revoir Charles Tillon, et de lui témoigner au plus vite ma sympathie dans sa disgrâce, il était hélas trop certain que tout essai de ma part aurait été utilisé contre lui par ses persécuteurs. Il fallait donc patienter.
En 1953 une session du Comité central supprima à Marty et à Tillon toutes leurs responsabilités dans le Parti. Ils eurent tous deux l’attitude que l’on pouvait attendre. Retiré dans son village natal du Roussillon, André Marty ne tarda pas à y mourir de chagrin à soixante-six ans. Très entouré d’affections, Tillon a mieux supporté le choc.
Je ne sais plus très bien comment je l’ai retrouvé après la crise de 1953. Ce dont je suis sûr, c’est que ce jour-là nous tombâmes dans les bras l’un de l’autre. Aussitôt Charles et Raymonde Tillon m’invitèrent à aller leur rendre visite dans leur retraite de Montjustin, non loin de Manosque. Depuis, nous nous sommes revus souvent, et notre amitié d’octogénaires est toujours aussi fervente.
Si ma conviction est faite depuis longtemps quant aux persécuteurs de Marty et de Tillon, je ne le dois pas pourtant aux confidences de l’un ou de l’autre. Tillon ne m’a jamais reparlé de cette question. Pourtant on sait bien que, dés sa rentrée d’U.R.S.S. en 1945, le couple Thorez jalousait Tillon, aussi bien que Marty, pour leur popularité révolutionnaire indiscutée. En 1950, avec la maladie de Thorez et son transfert à Moscou, le couple croyait à la fois sentir l’urgence d’agir, et en avoir la possibilité par de troubles intrigues menées à Moscou et à Paris.
Robrieux, dans les pages qu’il a consacrées à cette question rapporte une conversation qu’il a eue avec Jeannette Veermersch. Comme il lui demandait si la décision finale d’abattre politiquement André Marty était due aux communistes soviétiques ou français, elle lui a répondu cyniquement: «Nous avons eu beaucoup de mal à l’obtenir de nos camarades soviétiques.»
Le retour de Thorez en France coïncida avec une crise politique où les difficultés intérieures s’aggravaient en raison des tensions dues à la guerre froide, de l’intégration de la France à l’O.T.A N., de la perte inéluctable du Viêt-nam, et du soulèvement algérien. Même si ses forces avaient été intactes, Thorez eût probablement été dépassé par ces problèmes mondiaux. Il rentrait.mal remis de son hémiplégie, et très limité dans ses possibilités de travail. De plus, depuis la mort de Staline, Thorez ne trouvait plus dans les tiraillements qui agitaient le Parti soviétique la ligne de conduite ferme à laquelle il se référait auparavant, tant par esprit de discipline que par faiblesse de caractère.
Dans ces conditions, le mieux pour le Parti communiste français eut été l’organisation d’une direction collégiale appuyés sur une véritable démocratie. Mais une telle décision eût été directement à contre-courant de l’évolution qui poussait de plus en plus, depuis 1945, au culte de la personnalité de Maurice Thorez. À cette évolution Jeannette Veermersch veillait avec soin. D’une intelligence assez bornée, ambitieuse et vindicative elle avait été introduite par la petite porte au Bureau politique. Mais grâce au rôle prépondérant de messagère qu’elle avait joué entre Paris et Moscou, elle avait conservé des accès privilégies auprès de certains membres du Comité central, parmi les plus staliniens.
De quoi était fait, à cette époque, 1’immense pouvoir personnel de Maurice Thorez dans le Parti? Tout d’abord du souvenir des services qu’il avait rendus dans le passé, singulièrement dans la création du Front populaire. Ensuite, des relations nouées avec Moscou par le couple avec certains dirigeants staliniens. Et enfin, de l’exploitation systématique et minutieuse de la hiérarchie interne du Parti pour asseoir davantage son autorité. J’ai contribué à mon insu à fournir, dès 1945, un élément important à son culte. On me fit lire en effet, au congrès de Gennevilliers, le texte suivant dont je ne vis pas alors toute la portée:

HOMMAGE DES FRANCS-TIREURS ET PARTISANS A M. THOREZ
Au nom des soldats sans uniforme assassinés par l’ennemi… au nom d’une formation glorieuse entre toutes les formations des Forces françaises intérieures: Les Francs-tireurs et Partisans français, nous saluons Maurice Thorez secrétaire général du parti communiste français, inspirateur, guide et chef véritable de nos formations militaires. Sans l’effort clairvoyant et soutenu qu’il entreprit dès avant la guerre contre toutes les formes de la trahison national et sans l’exemple d’intransigeance qu’il donna au moment de la « drôle de guerre », en refusant de composer sous quelque condition que ce soit, avec les formes les plus insidieuses de la trahison nationale, sans l’exemple d’énergie et de sens aigu des responsabilités qu’il proposa à cette occasion aux meilleurs fils de notre peuple, rien de ce que nous avons fait n’eût été possible… Salut à Maurice Thorez, le premier en date des combattants sans uniforme contre le fascisme hitlérien et les traîtres. Salut à Maurice Thorez, le premier des Francs-tireurs et Partisans français !

Si j’ai lu ce texte, c’est que rentrant tout juste de déportation, je n’étais pas alors en mesure de soupeser le sens de ces termes, dont certains soigneusement étudiés visaient à abuser de notre naïveté. Les années passant le culte de Thorez s’édifia sur des excès de ce genre, auxquels adhérèrent trop de membres du Partir jusqu’aux plus hauts échelons de la hiérarchie.
L’erreur la plus grave, dans cette période, porta sur la décolonisation de l’Algérie. Le problème de principe n’était pourtant pas neuf pour les communistes. Lénine ne l’avait-il pas largement développé dans son ouvrage classique sur l’impérialisme?
Dès 1948, à l’époque où s’annonçait la guerre froide des Etats-Unis contre l’U.R.S.S. et le communisme international, j’avais entendu Marcel Cachin, dans une conférence magistrale faite au Quartier latin devant les étudiants communistes, prédire que le point faible du capitalisme allait être son impérialisme colonisateur, et évoquer de façon prophétique la libération progressive de tous les peuples coloniaux.
Le Parti n’aurait pas dû se laisser surprendre par la décolonisation de l’Afrique du Nord, d’autant moins qu’en 1921-26 déjà, il avait pris vigoureusement position contre la guerre du Rif marocain. Il ne sut ou ne voulut pas le faire avec la même netteté contre la guerre en Algérie.
Déjà en 1949, quand je fis pour le Mouvement de la Paix une tournée de conférences en Afrique du Nord, j’étais revenu avec l’impression que la situation algérienne était critique et ne pouvait durer ainsi plus de quelques années. L’insurrection attendue débuta en 1954 dans les Aurès et fit rapidement tache d’huile. Pour la réduire, les gouvernements successifs de la IVe République employèrent d’abord les troupes stationnées en Algérie puis celles ramenées du Vietnam après la défaite de Dien Bien Phû, et enfin des contingents prélevés directement sur le territoire français. Alors les choses se gâtèrent dans l’opinion publique.
Mais la direction du Parti communiste français montra une étrange passivité. Elle n’osa pas contrecarrer les mouvements de jeunes qui se produisirent ça et là, mais ne fit rien non plus pour les aider, en arguant que l’on n’était pas sûr que la nation algérienne fut assez mure pour mériter l’indépendance!
Il advint à cette époque que dans mon arrondissement parisien eut lieu une élection partielle où le candidat communiste était le bon militant Monjauvis. Moi qui depuis longtemps, me tenais à l’écart des réunions publiques j’assistai pourtant à l’une d’entre elles, destinée aux universitaires. Avant l’ouverture de la séance, je causais avec quelques camarades quand arriva Roger Garaudy, orateur délégué par le Comité central qui nous demanda conseil sur les problèmes qu’il devait traiter. Je répondis qu’il fallait parler de la question algérienne. Garaudy parut très ennuyé et me demanda: «Pourquoi la question algérienne?», comme si elle n’avait préoccupé personne! Et il n’en dit que quelques mots vagues.
L’attitude des socialistes était plus ambiguë encore. J’eus un soir l’occasion d’entendre s’exprimer sur ce sujet, Vincent Auriol, alors président de la République, venu honorer de sa présence le bal de l’Ecole de Sèvres. Comme ma femme, directrice de l’école, l’avait mené au buffet, la conversation tomba sur l’Algérie. Et j’entendis Auriol nous déclarer: «En tant que socialiste et marxiste je ne peux pas admettre que l’Algérie accède à l’indépendance puisqu’elle n’est pas passée par un régime capitaliste.»
Devant l’impopularité de la guerre d’Algérie, devenue  sans cesse plus odieuse et plus onéreuse, le président fit appel, en 19561 à un gouvernement Guy Mollet auquel le Parti communiste vota l’investiture, tout en continuant à évoquer démagogiquement «la nation algérienne en formation». Le résultat fut malheureux. Guy Mollet parti en visite à Alger, fut accueilli dans les rues, en compagnie du gouverneur général, par des jets de tomates.
Rentré à Paris, il demanda le renforcement des moyens de guerre et l’octroi de pouvoirs spéciaux pour accentuer la répression. Il les obtint sans peine au Parlement, et le Parti communiste se trouva très divisé à ce sujet. Sa dégénérescence en fut accélérée, et la République, dès lors condamnée, agonisa deux ans encore. Tout était prêt en 1956 pour accueillir le général de Gaulle, qui pouvait même faire l’économie d’un coup d’état militaire.
On a appris beaucoup plus tard que,dans ces heures troubles, Maurice Thorez avait disparu sans laisser ni traces ni instructions pour le Parti. On le retrouva en Suisse huit jours après. Il est beau, dans ces conditions d’intoxication générale, qu’une manifestation de deux cent mille personnes eût pu être improvisée par les organisations de gauche pour la défense de la démocratie, entre les places de la Nation et de la République.
L’ayant suivie de bout en bout, j’ai pu constater qu’un peu moins fournie peut-être que celles rassemblées en 1936 par le Front populaire, elle ne leur cédait en rien pour la ferveur des convictions, et l’emportait peut-être sur elles par plus de gravité. J’y rencontrai même des collègues dont certains ne s’étaient jamais montrés dans une manifestation de rue.
Un cortège ne pouvait cependant pas changer le cours des événements. De Gaulle, arrivé le soir même tout simplement en voiture, s’installa sur le champ dans les fonctions présidentielles. Rapidement un référendum, acquis à une énorme majorité, ratifia la Constitution qu’il avait édictée. Comme le Parti communiste seul avait demandé aux électeurs de voter «non», on sut facilement qu’il avait perdu près d’un million de voix par rapport aux élections législatives précédentes. Cette évaluation se trouva largement confirmée par le scrutin législatif de novembre, où il s’avéra que la perte était de un million six cent mille voix.
Au lendemain du référendum j’écrivis personnellement à Maurice Thorez une lettre de démission motivée essentiellement par la politique algérienne du Parti et ses conséquences désastreuses Comme je me savais depuis longtemps à peu près oublié politiquement, je ne m’attendais même pas à une réponse. Quelle ne fut pas ma surprise d’apprendre, par l’Humanité du 8 octobre 1958, que Thorez avait fait état de ma lettre, lors d’une séance du Comité central, en la critiquant violemment et me traitant notamment de « laougnard» , terme peu usité équivalent à peu près à « poltron ».
Par ma démission j’avais renoncé à l’insignifiante part de décision que, jusque-là, je pouvais espérer détenir dans ma cellule. Dans le système thorézien, aucune discussion n’y était possible, pas plus d’ailleurs qu’elle ne l’était au Comité central. Et pourtant, en me retirant au fond de mon trou universitaire, j’avais la prétention de rester, tant bien que mal, un vrai communiste sans carte et fidèle à la ligne léniniste.
Durant cette période la pire faute de Thorez et de ses séides fut de chercher à dissimuler le rapport Khrouchtchev du XXe Congrès du Parti soviétique. Quand la presse bourgeoise s’en mêla, ils parlèrent de faux, alors que Thorez savait très bien le rapport Krouchtchev authentique. Etalés sur des années, ces mensonges furent exploités par les réactionnaires de tous genres, et firent beaucoup plus de tort au Parti français que n’en aurait fait un exposé clair de fautes dont il n’était nullement responsable.
J’ai mis près de vingt ans à comprendre pourquoi Maurice Thorez, plusieurs années après le XXe Congrès, continuait à s’opposer à ce que le rapport accusateur de Khrouchtchev fut connu des communistes français.  C’est que,de plus en plus inféodé à Staline et à sa politique, il en était venu, en U.R.S.S. même, à jouer avec les continuateurs de Staline contre l’autorité réformatrice de Khrouchtchev.
Le malaise ainsi créé dans le Parti s’accrut des fautes politiques de Thorez vieillissant, tant vis-à-vis de l’indépendance algérienne qu’en face du retour de de Gaulle au pouvoir. C’est dans ces circonstances qu’en 1958 j’avais quitté le Parti,à l’image de bien d’autres. Les groupes de dissidents s’étaient formés autour de petits mensuels, et la publicité que l’Humanité donna à ma démission me valut d’être assiégé pendant des mois par des émissaires de trois de ces groupes qui cherchaient à m’attirer dans leurs rangs. Je ne me laissai faire ni par ceux du Journal Le Communiste, qui m’apparut trop sectaire, ni par ceux de La vie communiste, qui, à mon sens, n’avait pas de fermeté doctrinale, et risquait de glisser par là vers la social-démocratie.
Bien que très rétif à toute forme de réengagement, je me laissai séduire, à la longue, par les avances du troisième de ces mensuels: Unir pour le communisme ou plus brièvement Unir. Contrairement aux deux autres ce journal quasi clandestin ne se vendait pas au numéro, mais était exclusivement adressé à des membres du Parti qui risquaient l’exclusion s’ils étaient découverts. Evidemment Unir était spécialement abhorré des dirigeants thoréziens.
Voici pourquoi, dans mes relations avec les responsables d’Unir, je n’eus le plus souvent affaire qu’à des pseudonymes et à des adresses fictives. Je ne connaissais qu’un très petit nombre de noms authentiques, ceux par exemple de mes anciens collègues du Comité central, Jean Chaintron et Roger Pannequin, ceux du docteur Wolfson et de sa femme, deux militants de la première heure, de Georges Hallé, vieux syndicaliste de la Fédération postale, et de Lucienne Dehorme qui avait été ma collègue à la Sorbonne pendant des années. Ces quelques noms m’étaient garants de la probité politique du groupement. Les choses allèrent ainsi jusque vers 1960-61 époque où, dans les hautes sphères du Parti, une relance de la répression thorézienne suivit l’affaire Casanova-Servin qui fit au moins autant de bruit qu’en avait fait, huit ans plus tôt, celle de Tillon-Marty.
La déchéance de Casanova et de Servin entraîna une nouvelle vague d’exclusions. Furent frappés par exemple Kriegel-Valrimont, Havez, Pronteau… et le tout jeune Robrieux. Par démissions ou départs, le Parti perdait encore des dizaines de milliers de membres. Les camarades d’Unir jugèrent donc urgente la tâche de les accueillir. Comme cela était impossible dans leur organisation clandestine, ils songèrent à créer parallèlement au grand jour, une «Amicale des anciens membres du Parti communiste français», dotée d’un mensuel spécial,
vivant d’abonnements aussi bien que de la vente au numéro: «Le débat communiste».
Cette amicale compta bientôt deux à trois mille membres, ce qui représentait un succès certain. Ils étaient pourtant bien peu de chose au regard des centaines de milliers de membres que le Parti avait perdus. L’amicale était animée par trois anciens membres du Comité central: Chaintron, Pannequin et moi-même, et les réunions que nous organisions à Paris rassemblaient deux à trois cents auditeurs.
On m’avait donné, comme directeur, la responsabilité du Débat qui était imprimé par notre camarade Gleize, jadis déporté à Neuengamme pour ses impressions clandestines sous l’occupation allemande. L’entreprise marcha régulièrement pendant plusieurs années. Vendu au numéro et jumelé avec Unir pour les abonnements, le Débat sortait à plusieurs milliers d’exemplaires. Mais les événements politiques, parmi lesquels la mort de Thorez, qui eurent pour suite l’atténuation de la répression intérieure dans le Parti, estompèrent peu à peu les buts de cette activité. Les deux journaux fusionnèrent sous le titre Unir-Le Débat. J’en demeurai quelques temps le directeur, mais je dus renoncer à cette responsabilité à la suite des événements de 1968.
A cette époque, certains camarades crurent bon d’ouvrir le dialogue avec les «révolutionnaires» déçus, et de leur offrir asile dans notre presse. Je tentai de les en dissuader,car beaucoup de ces «gauchistes» ne me semblaient mériter aucune confiance quant aux provocations possibles contre le Parti. Ne voulant pas couvrir une telle opération, j’avertis mes camarades du danger qu’ils couraient, et comme ils n’y renonçaient pas, je me retirai de la direction du Débat.
Gleize accepta pourtant d’organiser le dialogue qui introduirait les «gauchistes» dans notre presse Mais cela ne dura que quelques semaines. Vers le début de 1969 je rencontrai Gleize dans une réunion de déportés qui me confessa: «Tu avais bien raison de dire qu’il nous serait impossible de nous entendre avec les gauchistes, et qu’ils nous déborderaient aussitôt. Pour leur échapper nous avons dû nous saborder.» Ainsi se termina l’aventure d‘Unir et du Débat, où je m’étais embarqué dix ans durant.
J’avais alors soixante-quinze ans, et ne souhaitais plus me lier à aucune politique, ce qui ne m’empêchait pas de continuer à m affirmer communiste. Quelles qu’aient pu être ses erreurs à certains moments le Parti que j’ai contribué à fonder il y a cinquante-neuf ans reste en France, à mon avis, le seul valable par sa fidélité aux principes idéologiques de Marx et de Lénine. Il représente la seule force organisée capable d’exprimer une philosophie cohérente des événements.

Ce livre presque introuvable a été édité en 1980

Transcrit par mes soins, Caillou, 16 décembre 2011

Sa biographie sur le site de l’assemblée nationale

 

Propulsé par WordPress et le thème GimpStyle crée par Horacio Bella. Traduction (niss.fr).
Flux RSS des Articles et des commentaires. Valide XHTML et CSS.