Une correspondance de guerre … 1962, suite et fin.
Posté par Caillou - 11/11/07 à 09:11:08Carte postale: Alger, la rue d’Isly
En 1954, ma mère, Madeleine vit à Paris, dans le XIe Le couple se sépare et nous partons vivre en Suisse, à Bâle, à Lucerne, puis de nouveau à Bâle. En 1960 elle retourne en France et achète un appartement à Sarcelles, dans le nord de la banlieue parisienne.
Pendant toutes ces années elle reçoit des lettres de sa famille algérienne.
Principalement de sa grand-mère, de quatre-vingts ans, qui signe souvent Mamichka, qui vivait en plein cœur d’Alger, place du Gouvernement, juste en dessous de la Casbah. Mais aussi de son frère Pierre, pilote dans le port de Mostaganem, d’une tantoune, l’amie de sa tante paternelle, d’une amie d’enfance, Francine, professeur de philosophie du Cap-Matifou. D’autres parents, plus éloignés, ou d’amis, écrivent également. D’autres lettres d’Algérie arrivent aussi pendant l’année 1962, mais elles sont adressées à la grand-mère, venue vivre avec nous à Sarcelles.
Madeleine, vivant à Paris depuis 1947, a vécu douloureusement toute cette période. Non pas pour l’AlgérieFrançaise dont elle pensait qu’elle n’avait pas d’avenir, mais pour l’Algérie tout court et les drames qui touchaient, là-bas, sa famille et ses proches.
De toute cette correspondance privée, je ne donne que des extraits concernant les événements en Algérie. Mais je donne à lire ces extraits parce qu’ils parlent d’un état d’esprit qui évolue…
De même qu’il n’y a pas un seul peuple pied-noir, rendu caricatural par les simplifications historiques, mais de multiples individus de différentes classes, pays et origines, il n’y a pas non plus une pensée figée, mais un inconscient collectif qui va évoluer considérablement entre 1954 et 1962.
Les dates pour comprendre la période
1962
26 mars: fusillade de la rue d’Isly: 46 morts, 126 blessés
8 avril : 98% de oui au référendum sur l’indépendance de l’Algérie.
2 août : Attentat du Petit-Clamart.
1963
3 et 4 janvier: Cour de sûreté de l’Etat
14 février: complot de l’École militaire
11 mars: J.Bastien-Thiry fusillé pour l’attentat du Petit-Clamart.
…
Après le 10 février, les lettres que reçoit Mamichka lui parviennent en France.
Mostaganem le 11 février 1962
Chère grand-mère. […] Ici il pleut sans discontinuer depuis 4 jours, un véritable déluge! Nous attendons les négociations et la fin du mois de février sans aucune impatience car rien ne sera encore réglé et la pagaille sans doute encore plus grande […] Pierre.
Sarcelles (photo Marc)
Le 26 février, un assureur algérois continue à réclamer 32,89 NF à la grand-mère car les quittances échues pour 1960 et 1961 sont restées impayées. Le monde brûle et les gens des contentieux continuent leur petit travail comme si de rien n’était !
Samedi 29/2/62
Ma petite Mady. Mémé est très bien en photo, […] Berthe a t’elle gâté mémé? J’ai insisté pour qu’elle lui passe un colis de soubressade. […] Nini. - Ma chère mémé. Sur mon mandat, je vous disais «lettre suit», or en sortant de la Poste j’ai fait mon marché, tout allait bien. En rentrant à la maison, j’ai été prise de violents frissons, je me suis couchée. Je suis restée 10 jours au lit, personne pour me faire une infusion.Plus que jamais j’ai compris la nécessité de m’en aller. Il faisait un froid de loup, et quand je me levais garnir mon poêle pour chauffer un peu ma maison, j’avais une frayeur de mettre le feu. Dites vous bien que maintenant à Alger je n’ai plus personne. […] Ici il n’est pas question d’aller à l’hôpital. Alger est devenue la caverne d’Ali Baba et des 40 voleurs. Nini
Lettre de la mamie à une voisine: Léa.
Ma chère Lilette. Une semaine bientôt que je suis à Sarcelles et n’ai pu vous écrire. Comment allez-vous tous? Je pense qu’il ne vous est rien arrivé de fâcheux. Je sais que les attentats se multiplient àAlger et l’on parle de cessez-le-feu! Drôle de cessez-le-feu? Pensez-vous toujours au départ éventuel à Montfermeil ? Comment va votre maman? Vous débrouillez-vous tant bien que mal avec les meubles de la rue Sainte? Je voudrais tant qu’ils vous servent à quelque chose. […] Je vous écris tout de travers, mettant la charrue avant lesbœufs mais dites à votre maman que je vous regrette tous ainsi que Kiki et les petits oiseaux.
Tout est tellement cher ici qu’il y a de quoi devenir fou. La boîte de lait Nestlé a 110 F à Alger est à 145 ici, les artichauts à 360 F le kilo, le lait frais que je croyais bon marché à 85 F le litre et tout à l’avenant.
Je suis en soucis pour tous ces attentats en Algérie et malgré le cessez-le-feu qui est dit-on pour la semaine prochaine les attentats (illisible)mais encore peut être plus violents encore, paraît-il. Je me fais beaucoup de mauvais sang pour vous! Je dois vous dire que j’ai fait un voyage merveilleux. En 2 heures, j’ai traversé la Méditerranée et la France, et en mangeant un bon petit-déjeuner. Il faisait plus froid à Alger le matin de mon départ qu’à mon arrivée à Orly où ma petite fille m’attendait avec son amie et son auto. Nous avons traversé Paris avec un soleil magnifique. Il paraît qu’il fait très froid ces jours-ci malgré le soleil mais je ne m’en aperçois pas car l’appartement deMady est chauffé.
Mon petit-fils a un trajet si dangereux à faire que je crains tout pour lui, le pauvre. (C’est de moi qu’il s’agit. Elle s’affolait de ce que je doive, pour aller à l’école, prendre le train et le métro tous les matins et tous les soirs…) Avez-vous vu Berthe? A t’elle débarrassé ses affaires? […] (Elle demande des nouvelles de tous les voisins…) Votre amie Françoise.
Le bidonville de Sarcelles (photo Mad)
Mostaganem le 6 mars
Chère grand-mère, […] Inutile de te parler de l’atmosphère qui règne ici. On enterre «au galop» souvent sans fleurs ni couronnes. Les prêtres eux-mêmes n’ont plus droit aux palabres et à 9h30 tout doit être terminé. Pourtant il y a trois ans encore les victimes, pour les mêmes motifs, avaient droit aux discours du général et du préfet, à la médaille, de la valeur militaire à la légion d’honneur… Au respect de la France! […] Pierre.
Alger le 11 mars 1962
Ma très chère amie.
Comme vous le savez lundi nous nous sommes réveillés en fanfare. Pour la première fois j’ai eu peur et remercié le ciel de m’avoir pris ma mère. Tout le haut de la rue de Tanger, la rue Villegaignon, a été esquinté, le beau magasin de vaisselle réduit en miettes. On ne voit plus que murs calcinés, rideaux gondolés. Pour la troisième fois dans la maison, les carreaux ont été cassés. Chez moi il n’y a rien eu, c’est surtout l’angle de la maison qui a souffert. Mais, comme chez mes patrons les grands carreaux ont été cassés. J’ai passé la matinée à ramasser les vitres, quand j’en ai eu fini, j’avais le lumbago.
Les informations vous relatent les faits bien imparfaitement. Quand on vous dit qu’un homme a été tué place Dutertre et pendu tout nu à un arbre. On lui met une étiquette ainsi libellée : «J’ai tué, on m’a tué, j’ai payé » Evidemment tous ces attentats sont déplorables. La rue Bab El Azoun est complètement déserte. On s’apitoie sur les victimes d’Issy-les-Moulineaux, mais (pas sur) nous qui depuis 7 ans vivons ces heures tragiques. Il serait grand temps que tout cela cesse. […]
Donnez-moi de vos bonnes nouvelles. Affectueusement. Nini.
Alger le 12/3/1962
Ma chère mémé. J’ai reçu votre lettre qui m’a fait bien plaisir que vous ayez fait un bon voyage, je vous assure que j’avais peur. Pour lecœur, il me tardait de recevoir de vos nouvelles, tant mieux! Vous pouvez remercier Dieu que vous avez une gentille petite fille. Au moins pour le moment, vous avez l’esprit tranquille. Ici, de plus en plus les ambulances! La place du Gouvernement vous ne la reconnaîtriez plus, c’est plein de fils barbelés. Sitôt que vous êtes partie, je suis allée chez vous. J’ai vu Lilette et sa mère.[…] Martin a eu peur d’aller chercher la table. Elle est toujours chez la concierge avec la corbeille. J’aurais dû le prendre pendant que vous étiez là mercredi. Je me suis dit, je vais aller voir, au moins prendre la corbeille. J’arrive sur la place, j’entends des coups de revolvers. Heureusement pour moi que je n’étais pas rentrée sinon je ne pouvais plus sortir. Ils ont aussitôt tout encerclé de fils barbelés. Je ne peux en raconter davantage. Je suis repartie et vite. J’y suis retournée le samedi 10. Je suis allé chez André demander après Melle D.. La dame m’a répondu que M. D. avait quitté le 1er Mars. Je suis monté. Personne ne m’a répondu. De dehors, aux vitres on ne voit que des chiffons. On ne voit personne. Je crois bien qu’elles sont parties.
Vous le saurez par (illisible)sûrement vous devez lui écrire. Peut-être qu’elles sont parties en France. Enfin, adieu ma table. Je me suis dépêchée à descendre. Aussi je n’y retourne plus j’ai eu trop peur. […] Les facteurs ne passent plus. Il faut chercher le courrier dans les cinémas. Ils ont tué 4 facteurs c’est pourquoi qu’il faut chercher son courrier. Moi c’est chez Celti. […] Je vous écris et les ambulances passent. Enfin à la volonté de Dieu. Berthe.16 mars 1962
Chère tante. […] Depuis quelques jours, nous sommes gâtés par la température, un véritable temps de mars, un jour avec un soleil de plomb, le lendemain un froid de canard avec de la pluie et du vent. Avec cela les affaires qui ne s’arrangent pas. Je crois que vous êtes partie au bon moment. Votre ancien quartier est complètement désert. La place est entourée de barbelés ce qui lui donne un aspect plus propre. Les jours passent malgré tout sans que nous en rendions compte en s’abrutissant au travail. J’ai téléphoné hier à la société de transport, pour savoir s’il pouvait me renseigner sur vos malles. Ils vous conseillent de vous adresser à l’adresse suivante […] Les (illisible) vont bien, nous nous voyons plus rarement en raison des événements. […] Nous avons eu, il y a quelques jours un réveil détonnant : 104 plastiquages disent les uns, 117 disent les autres. Dans notre rue, une charge placée à quelques mètres de notre immeuble nous a brisé pas mal de vitres. L’école a eu également un nombre important de vitres à remplacer. Voilà donc quelque nouvelle qui vous permettent de revivre le climat que vous venez de quitter. En attendant le plaisir de vous lire… Roger
Le 18 Mars 1962. Chère tante. Nous avons bien reçu, le soir de votre départ d’Alger votre télégramme nous annonçant votre arrivée à Orly et, depuis peu, votre lettre du 20 février, qui a séjourné plusieurs jours dans les sacs du service des postes. Depuis une dizaine de jours, le courrier n’est plus distribué. Il nous faut le retirer, par groupe d’immeuble, dans des centres de tri. C’est la belle vie qui continue… […] Vous allez pouvoir oublier ce coin de la rue Saintes qui maintenant est complètement désertée, et pour cause! Laissez vous gâter et dorloter, pour vous le reste ne doit plus compter.[…] Roger
Mosta le 21 Mars (1962)
Chère grand-mère […] Ici c’est le printemps, mais le printemps sous la pluie, le vent, les coups de mitraillette et les incendies à chaque coin de rue.
Dire que c’est nous maintenant les criminels, les galeux, les fascistes, qu’une bonne majorité des Français voudrait bien voir crever en vitesse parce qu’ils croient que pour eux ce sera la paix. Pauvres idiots après l’Algérie ce sera encore la guerre, mais nous n’aurons jamais pour eux l’attitude révoltante qu’ils auront eu pour leur propre armée et pour nous-mêmes. Le dernier bastion du capitalisme ! Tu parles! Le dernier bastion de la propreté, oui! Les pleins d’pognon y’a belle lurette que la France les a recueillis, les autres y peuvent claquer, on n’a pas besoin d’eux! […]Pierre.
Sarcelles (photo Marc)
Cap Matifou le 21 mars 1962
Mady. […] Tout le courrier est interrompu depuis une semaine et je n’ai pas reçu la lettre de toi promise. Aujourd’hui le facteur est passé mais sans s’arrêter. Il ne doit remettre que du courrier venu d’Algérie. J’espère en tout cas recevoirquelque chose de toi dès que le courrier de France arrivera. […] Ce n’est sans doute pas cela que tu attends de moi mais des nouvelles d’ici. On en a peu à te donner. On en sait moins de près que de loin et nous tenons la plupart de nos informations d’Europe N°1. Enfin, le pays est plus calme qu’on s’y attendait, malgré les horreurs d’hier (obus éclatant place du gouvernement), tu dois te réjouir d’avoir enlevé la grand-mère de ce milieu. […] Les gosses ne semblent pas trop se rendre compte de ce qui se passe.Cécile prend toujours les bruits d’explosion pour celui d’une porte qui claque. Les grandes, heureuses de voir leurs vacances avancées font d’interminables parties d’osselets et tressent des scoumounes… J’ai eu François très fatigué (grippe, angine et abcès dans la gorge) en pleine grève générale. Ni toubibs, ni pharmaciens (d’ailleurs, au Cap, après avoir plastiqué 2 fois la pharmacie, on a fini par tuer nos deux petits pharmaciens musulmans). Impossible de téléphoner d’un poste privé, enfin, j’ai pu avoir par l’École, en officiel, une “consultation” à distance avec le médecin du Cap, qui a d’ailleurs confirmé mon traitement. Heureusement qu’avec les gosses, j’ai toujours une pharmacie bien achalandée. Enfin, après avoir fait du 40° pendant 2 jours voici mon François peu près remis sur pied […] Grosses bises à Marc, à la mémé et à toi. Francine.
(Cap-Matifou)
Lundi 26 mars 1962. […] C’est un foutoir invraisemblable. Ordres et contre-ordres, incohérence absolue. Les « autorités « (lesquelles) permettant les départs établissant des « ponts aériens “, l’armée interdisant l’approche de l’aérodrome aux voyageurs non munis de billets lesquels billets sont censé être distribués dans l’aérodrome, et les compagnies d’aviation refusant d’en délivrer etc. On a l’impression sinon d’une connivence du moins d’une convergence “gouvernement – OAS” pour maintenir ici nos braves pieds-noirs avant le “oui” massif attendu. Après quoi ils pourront peut-être aller parfaire leur réputation en métropole ! Mes filles sont très déçues et leur foi dans la toute puissance parentale très ébranlée. Minou disait “j’en ai assez de ce pays de fous. Tout le monde est fou, même…” Et elle s’est interrompue ! Moi aussi je suis désolée. La fin de la semaine a été terrible. On a vécu à l’écouted’Europe N°1 d’heure en heure. Ici tout est calme ou, tout au moins les “incidents” parfois graves n’ont lieu qu’à quelques distances: Fort de l’eau,Ain-Taya , ou même un camp distant de 200 ou 300 mètres seulement où il y a eu des tirs, dont nous n’avons rien entendu. Grève sur grève naturellement, ravitaillement très irrégulier, on a quelques réserves, bien peu mais on n’ose y toucher de peur d’une grève prolongée. Phil s’est rendu ce matin à une réunion urgente en vue d’organiser, de créer, des “ateliers d’urbanisme” avec la même conviction que les gars qui discutaient du sexe des anges ! Francine
Le 7 avril 1962
Chère tante […] Après les événements de Bab El Oued il y a eu ceux de la rue d’Isly qui ont fait de nombreux morts. Maintenant c’est les attentats qui continuent à faire des morts. Nous avons pour notre part été mitraillés alors que nous étions bien tranquillement chez nous. On ne distribue plus le courrier à domicile. Il faut aller le retirer par immeuble dans les centres de distribution installés par quartier. Nous n’avons pas trop souffert pendant les événements de Bab El Oued. En faisant la chaîne on pouvait avoir du pain et du lait. Les derniers jours, les légumes se faisaient rares, mais avec les réserves ont a pu s’arranger. Nous avons souvent pensé à vous pendant ces moments. Comme vous avez bien fait d’avancer votre départ! Tout le coin de la place du gouvernement est bouclé, il nous aurait été matériellement impossible de venir vous voir et de vous ravitailler. Ainsi vous pourrez au moins finir vos vieux jours dans la paix. Ce que nous ne sommes pas près d’avoir.
Les enfants vont bien, ils sont aujourd’hui avec nous et nous chargent de vous embrasser. Nous n’avons pas revu Berthe depuis sa dernière lettre… Quant aux M. ils vont bien malgré la grosse peur qu’ils ont eu le jour de la fusillade. Paulette qui était parti à son travail n’a pas pu rentrer chez elle de la nuit. Elle avait traversé tout Bab El Oued sous une pluie de balles, mais, arrivée rue Montaigne elle n’a pas pu aller plus loin. Elle a été recueillie par une dame qui l’a fait rentrer chez elle et lui a offert l’hospitalité jusqu’au lendemain. Elle a pu avoir ses parents par le téléphone et les tranquilliser.
Il n’y a rien eu de sensationnel à Kouba. Je n’ai pas pu avoir Jean-Pierre au téléphone, je vous promets de le faire dès que possible.
Nous vous embrassons tous très affectueusement. Roger
Le bidonville de Sarcelles (photo Mad)
Alger le 29 avril 1962
Ma très chère amie. Vous me manquez terriblement. J’étais accoutumée à venir vous parler de tous mes ennuis. Dieu sait qu’ils ne manquent pas, mais je me réjouis de vous savoir loin de cet enfer qu’est devenu Alger. Ne parlons pas de votre quartier. Les autobus ne passent plus rue Bab Al Azoun. Le (illisible : peut être «gagne-petit?) est allé s‘installer rue Michelet. Pour ma part, depuis votre départ , j’y suis allée une fois, je voulais m’acheter un chapeau, je n’ai d’ailleurs rien trouvé. […] J’aurais voulu vous envoyer des dattes. Pour l’instant elles ne sont pas belles. Elles sont sèches et véreuses. […] En ce moment les oranges sont délicieuses. Vous vous régaleriez.[…]
Le frère de ma nièce est mort trois jours après le mariage de sa sœur. Il aurait eu 41 ans en juillet. Le samedi matin 10 mars, il a accompagné sa sœur à l’autel et le mardi matin, quand on est allé le réveiller, on l’a trouvé mort, dans la position du sommeil, les yeux fermés, le bras replié comme s’il dormait. Il a eu une crise cardiaque. La veille, devant lui, deux personnes avaient été tuées. Un commandant en retraite, que tout le monde estimait, une personne en voulant le secourir a été aussi mortellement blessée. On pense qu’il n’a pas pu résister à ce choc.
En fait d’émotion, nous sommes servis. Alger est d’un triste! Tous les mozabites sont fermés. Les uns ont été tués, les autres sont partis dans leurs pays. (Je pense, mais c’est à vérifier, qu’elle veut dire que toutes petites épiceries tenues pas des musulmans mozabites sont fermées - Leur pays: le sud Algérien) On se demande comment on va sortir de ce chaos. Et vous, comment allez vous? N’avez-vous pas eu trop froid? J’ai passé de tristes fêtes de Pâques, seule dans mon lit avec la fièvre pour compagnie. J’ai dû quand même me lever pour aller faire mes commissions. Pour moi, rien de changée, ma vie continue, aussi triste que toujours. Donnez-moi vite de vos nouvelles. Je vous embrasse. Nini.
Le 2 mai 1962
Chère tante. […] Ici la vie continue au milieu des explosions, des attentats de toutes sortes. Nous nous demandons quand et comment cela finira.
Nous avons eu une assez longue période de mauvais temps qui rendait la vie encore plus triste.[…] Roger et Jeannette
Sarcelles (photo Marc)
6 mai 1962
Chère tante. […] De Berthe point de nouvelles. Je n’ai pas pu lui téléphoner, n’ayant pu me rendre à mon bureau de toute la semaine en raison des événements, le quartier étant bouclé. Nous voulons croire que rien de grave ne lui soit arrivé. Ce matin, vers midi, nous étions à table avec les enfants lorsqu’une forte explosion nous a fait tous sauter. C’était une forte charge d’explosifs qui venait de sauter à l’intérieur du collège qui fait face à notre immeuble. Après un instant d’émotion, nous nous sommes remis à manger. C’est vous dire que l’on s’habitue à tout. Je pense que dans votre ancien quartier, il n’y a plus personne, du reste il est bouclé en permanence.[…] Jeanne.
Une lettre du propriétaire de l’appartement d’Alger:
Alger le 8 mai 1962
Chère madame. J’ai reçu seulement hier votre nouvelle adresse. […] En raison des événements survenus depuis votre départ d’Alger, votre lettre du 2 mars ne m’est pas parvenue et moi-même n’ai pu vous répondre du fait que je n’avais pas votre adresse. Le lendemain de votre départ, j’ai eu d’abord de gros ennuis à mon bureau, les personnes à qui vous aviez vendu vos meubles, en les emportant avec les lustres, ont arraché l’installation électrique et même coupé le téléphone. Ceci est un premier déboire car dans les jours qui ont suivi votre appartement a été occupé de force et, quelques jours après la porte de séparation avec mon bureau a été forcée et mes 2 pièces occupées, mon mobilier de bureau, mes papiers etc. bouleversés et mes machines à écrire ont disparu. Je n’ai pu retourner à mon bureau depuis car l’entrée de la rue Sainte est barrée, encore actuellement.
Voilà la situation et moi-même ainsi que mes 2 sœurs sommes maintenant hébergés chez mon beau-frère provisoirement. Nous n’allons que très rarement rue Bab El Azoun et en outre les 2 pièces de mon bureau rue Sainte ont été occupées par les mêmes personnes qui ont pris votre appartement.
Je vous demande donc dans votre intérêt d’écrire vous-même au service téléphonique des PTT pour leur indiquer que votre appartement ayant été occupé depuis près de 1 mois et demi vous demandez que votre ligne soit annulée. Ne faisant plus rien et un peu désemparé actuellement j’attends, si possible, des jours meilleurs. Je termine madame, en vous embrassant et mes 2sœurs se joignent à moi pour cela.
Mosta 23 mai
Chère grand-mère. […] En effet, pas question de prendre des vacances cet été, nous avons ici d’autres distractions. Maintenant c’est une cohue générale, car il n’y a pas assez de moyens de transport. […] Comme tu le penses, je suis on ne peut plus heureux que tu te sois décidée à partir, à la bonne époque, sans attendre la période chaude. Quel soulagement de te savoir à Paris avec Mady. Je sens d’ailleurs à tes lettres que le moral est bien meilleur que celui que tu avais Place du Gouvernement. […] Pierre.
Alger le 26 mai 1962
Ma chère mémé. Tu devais désespérer de revoir un jour mon écriture, mais depuis 3 mois, que tu as quitté le rivage algérien, bien des événements se sont passé qui m’ont incité à rentrer physiquement et moralement dans ma coquille, suivant en cela l’exemple de nombreux Algérois. Je ne pouvais néanmoins laisser passer la traditionnelle “fêtes des mères” sans t’adresser mes plus affectueuses pensées et mes vœux bien sincères de santé et de sérénité dans cette douce France qui n’a pas l’air de comprendre les parias et les desperados que sont devenus une grande majorité de ses fils d’outre-mer.
J’ai appris avec beaucoup de soulagement que ton baptême de l’air en Caravelle s’était passé dans d’excellentes conditions, car, il faut bien que je te l’avoue, je t’ai quitté avec beaucoup d’appréhensions sur le terrain de Maison-Blanche, appréhension injustifiée puisque tu as gaillardement fait la pige au grand cerf-volant. […] Quant à nous nous avons été dans l’obligation de quitter provisoirement Kouba pour être hébergés par Madeleine dont nous avons transformé le logement en une sorte de caravansérail […] K. ne va plus en classe depuis une quinzaine de jours en raison de l’insécurité générale et elle le regrette énormément car elle était arrivée à emporter la 7e place aux dernières compositions malgré son année d’avance sur ses condisciples. J.P.
28 mai 1962
Chère tante. Avant-hier nous avons eu la visite de Berthe. Elle va bien et nous a dit qu’elle doit vous écrire. Il lui est maintenant difficile de se déplacer étant donné que le couvre-feu est toujours fixé à 20h30. Les cars ne circulent plus à partir de 18h. […] Non, ce ne sont pas nos bureaux qui ont été plastiqués. Nous avons du reste quittéBelcourt et nous nous sommes installés rue Sadi Carnot car les employés refusaient de venir travailler dans ce quartier. […] Vous ne reconnaîtriez pas Alger qui est devenue une ville morte à 5 heures de l’après-midi. Les rues sont désertes. Micheline, qui avait fait une très bonne année scolaire et devait présenter le B.E. ainsi que l’examen d’entrée en Normale ne pourra pas le faire. Les examens sont supprimés. Nous avons écrit à Nice pour voir s’il était possible de la faire inscrire, nous n’avons pas reçu de réponse. R et J.
Mosta, le 5 juin.
Chère grand-mère. Il est 5h30, je viens d’être réveillé par le chahut de plusieurs centaines de militaires qui ont bouclé le pâté de maison. Perquisition sans doute! […] Depuis un mois, je n’ai pas pris un seul repas à la maison, c’est pour te dire que la solitude ne me pèse absolument pas. […] Le club des célibataires grandit à vued’œil, il ne restera bientôt plus que des hommes ici.[…]
Le bidonville de Sarcelles (photo Mad)
Alger le 6 juin 1962
Ma bonne mémé. […] Alger a bien changé depuis que vous êtes partie. Je suis à la veille de partir aussi. […] Voilà, nous sommes tous dispersés. Il faut espérer qu’on se reverra, si Dieu le veut. […] Pour les événements, vous écoutez à la radio, en tout cas cela semble bon. Nous commencions à nous inquiéter. Quand la nouvelle mairie a sauté tout a tremblé. C’était ce qu’il y avait de mieux à s’entendre. (S’entendre c’était ce qu’il y avait de mieux à faire) Et les disparus! Les pauvres! Que Dieu fasse que l’entente dure toujours, que cette tuerie soit finie! Il y en a assez! Roger est descendu de Dar Es Saada, il a même eu de la chance. Il a tout passé à son voisin, un indigène bien gentil. Comme il a une grande famille, ils feront un seul appartement des deux, ce qui reste à payer c’est lui qui finira. Voilà, de ce côté-là il est tranquille. Un copain du gouvernement général est parti et lui a laissé son appartement. C’est grand. […] Le courrier ? Ils doivent avoir des lettres perdues. Les facteurs vont reprendre leurs services. Il fallait aller au cinéma pour chercher le courrier et 2 fois par semaine. Penser, bien des personnes se sont plaintes. […] Votre fille qui vous aime à tous et qui vous embrasse bien tendrement. PS: Je ne sais qui habite chez vous, j’ai vu du linge étendu aux fenêtres.
Alger le 16 juin 1962
Chère Madame. Quelques lignes pour vous donner de nos nouvelles, nous sommes tous en bonne santé, malgré ce qui se passe. JP. et Juliette ont pu déménager leurs meubles et j’en suis très heureuse. Comme je vous le disais dans ma précédente lettre, j’avais bien peur pour eux. Les voilà plus tranquilles à présent. Je garderais leurs affaires chez moi et JP. n’aura plus à faire tout ce chemin qui n’est plus sûr du tout. Juliette et les petites vont partir chez les grands-parents à Paris. Ici cela n’est guère tenable pour les enfants, c’est tout juste tenable pour les grands. Qui aurait pu imaginer chose pareille. Il y a des jours où je suis à plat, mais j’espère toujours des temps meilleurs. Le contraire serait injuste. […] Nous ne savons pas si nous irons en France car nous attendons l’autorisation de voyage pour Pierre. C’est assez difficile pour partir, et surtout pénible. Il faut faire des stations debout pendant des heures et quelquefois des jours! Incroyables!
Sarcelles (photo Marc)
<> Mosta le 18 juin (1962)
<>P’tite sœur. C’est triste, très triste. La panique et la peur se sont emparées de tous. Aucune discipline, aucune dignité. Je ne peux faire aucun pronostic sur la situation actuelle. Certes un jour, tout s’arrangera mais les lendemains qui chantent ne sont pas pour demain. Bien reçu ta lettre. J’y réponds en vitesse car dans cette pagaille les gars comme moi ça devient des types intéressants. Papa est chez les mamies depuis 15 jours […] Pierre
Vendargues le 28 juin 1962
Ma vielle Mady. […] Nous sommes ici depuis 9 jours. Les filles et moi. Nous sommes mêlés avec horreur à la foule larmoyante des expatriés. Le larmoiement n’excluant pas (on est Algérien ou pas !) les milles ruses naïves, désinvoltes ou distinguées – selon la catégorie sociale - pour chiper la place dans les multiples “chaînes”… Une pagaïe monstre : notre avion ayant été supprimé, il fallait faire la chaîne pour se renseigner sur l’endroit où l’on pourrait nous renseigner sur le nouveau départ ! mais avant de se renseigner sur l’endroit où l’on pourrait nous renseigner sur l’endroit… longue valse, avec deux énormes valises (trousseau d’hiver et d’été complet pour les 3 filles et moi). Et encore, nous étions des privilégiés qui avaient pu obtenir leurs places par l’intermédiaire de gens “bien placés “… 13 heures de voyages et d’attente au total, avec uneCécile déchaînée et les deux aînées fatiguées et maussades, furieuses de l’attitude de la benjamine qui nous “faisait remarquer “.
Mais tout ceci est passé. Avons trouvé les parents en assez bonne santé […] Je fais de multiples démarches en vue d’une éventuelle installation ici. Francine.
Mosta le 3 juillet (1962)
Chers vous tous […] Aujourd’hui c’est la fête de l’Indépendance, les Européens qui embarquent sur le quai, d’un côté et de l’autre les youyous et l’Algérie ya ya! Pour l’instant les Arabes ne pensent qu’aux gâteaux, aux fleurs, aux discours etc. Demain ils penseront à croûter et ce sera plus grave.
Aucune exaction à déplorer. De ce côté, tout est calme, trop calme même. Le GPRA va-t-il étonner le monde par la bienveillance de son peuple à l’égard des Européens? Je suis de ceux qui pensent que l’Arabe a besoin de l’Européen pour vivre mais il n’a pas besoin de tous les Européens. En attendant, les employeurs sont partis et les employés n’ont plus d’embauche. Certes, tout finira par s’arranger mais ce n’est pas demain la veille. […]
Moi je vis bien trop intensément pour jouir de quoi que ce soit. Je n’ai même plus le temps d’écrire et très peu de temps pour dormir, car si je n’ai pas beaucoup de bateaux, j’ai à m’occuper du départ de tellement de gens que j’en suis écœuré. […] Ma vedette est prête à prendre la mer d’un moment à l’autre en cas d’incident et, pour prévoir cet incident à temps, il ne faut pas dormir. […] Pierre
Le 3 juillet 1962
Chère tante. Vous avez certainement suivi, par la radio, les événements d’Algérie. Je ne vous apprendrais donc rien sinon que nous avons passé un mois de juin très mouvementé. Nous avons traversé des périodes d’espoir et de désespoir. Le calme est ensuite revenu mais pour combien de temps?
En effet déjà des nuages se montrent à l’horizon que nous réservent-ils ? Dieu seul le sait. Depuis quarante-huit heures, nuit et jour, des hommes des femmes des enfants sillonnent toutes les artères de la ville hurlant leur joie.
Ce spectacle mériterait d’être vu par les métropolitains, ils prendraient ainsi une grande leçon de patriotisme, car ils en ont bougrement besoin.
Il est aussi une scène qui a été filmée à Oran, et qui mériterait d’être largement diffusé en métropole. Elle s’est passée le premier juillet au soir. Les Européens d’Oran, pour qui l’amour de la France ne faisait aucun doute, ont rassemblé tous les drapeaux français et les ont brûlés sur la place des Victoires au pied du monument aux Morts.
Nombreux sont les Français qui se demandent s’ils ne vont pas opter pour la nationalité algérienne tellement ils sont écœurés. Voilà où nous en sommes arrivés. Heureusement encore que les Morts ne se relèveront pas pour nous demander des comptes.
Bab-el-Oued est complètement mort. 80% des magasins sont fermés. Qui a connu ce quartier il y a seulement six mois ne le reconnaîtrait plus maintenant. Tous les magasins de l’avenue de la Marne sont fermés à 99%.
Dans la rue d’Isly et la rue Michelet il faut compter 80% de magasins fermés. Les gens font encore la chaîne pour partir en France. Certains sont revenus, d’autres attendent de voir plus clair pour revenir ou se fixer définitivement en France. Dans cette dernière éventualité, ils devront trouver à ce loger et ensuite découvrir du travail ce qui ne sera pas des plus facile à obtenir.
Et puis s’adapter au climat et surtout a la mentalité du pays, ce qui sera le plus difficile,car si l’on en croit ce que l’on raconte, les “Pieds Noirs” ne sont pas aimés dans toutes les régions de France. Je ne vous en dirais pas davantage sur ce chapitre pour ne pas ètre trop méchant à l’égard des métropolitains pourtant j’en ai gros sur le cœur.
Les M. doivent vous écrire ils vont bien tous trois et ont décidé de demeurer en Algérie en attendant. Ils partiront si la vie devient impossible. Ils vous adressent leurs amitiés. R et J.
Mamichka (photo Mad)
<> Alger le 8 juillet 1962
<>Ma très chère amie. Excusez mon très long silence mais étant donnés tous les événements de ces derniers temps je vous avoue que je n’avais pas envie d’écrire. Je tenais à voir Berthe pour vous donner de ses nouvelles. Elle est venue me voir et elle m’a dit être très occupée. Madame M. est en france. […] Elle n’a pas pu avoir la petite table que vous lui aviez donnée. Quand elle y est allé la porte était fermée. Elle est allé chez (illisible) demander la fille à Lilette, on lui a répondu qu’elle n’y travaillait plus. Avez-vous de leurs nouvelles?
<> Beaucoup de vide dans mon entourage. J. a quitté Alger. Son mari voulait se faire muter à Toulouse. Quel dommage ! Laisser un bel appartement si bien agencé. Je ne peux pas penser qu’elle ne reviendra plus. Dans la maison trois locataires sont partis. Dont 2 vieux qui auraient mieux fait de rester chez eux. L’un a du se faire hospitaliser en arrivant à Marseille!
<> Certains vont certainement revenir? Ce n’est pas ce qu’ils feront de mieux.
<>En ce moment, avec les fêtes c’est infernal. Des tams-tams et des youyous jusqu’à trois heures du matin. Lisez-vous l’Aurore? C’est un des journaux les mieux informés et encore, il est en dessous de la vérité. Si je ne suis pas morte d’ici là j’essairai de venir vous voir l’année prochaine et je pourrai vous raconter tout ce qui nous est arrivé. […] Je vous embrasse tous trois affectueusement. Nini.
<>
Mosta le 17 juillet (1962)
Chère grand’mère […] Ici la situation politique est calme mais la situation économique est en ruine. Le trafic du port est en baisse de 60% et je me contente actuellement d’une moyenne de 60 000frs par mois, ce qui n’est pas lourd. Je ne pense pas à une reprise avant octobre. Malgré ce chômage ce qui me fait enrager c’est que je ne peux pas prendre de congés. D’abord par ce que des décisions importantes peuvent être à prendre d’un jour à l’autre , ensuite par ce que les communications téléphoniques et télégraphiques entre la France etl’Algérie sont presque impossibles, et pour finir, par ce que je risque fort de retrouver mon appartement pillé ou occupé. Nous verrons plus tard.
La santé n’est pas mauvaise, c’est toujours ça et le beau temps étant revenu nous pouvons toujours prendre des bains et aller aux oursins. […] Pierre
Alger le 28/7/62 Chère (Tante?)
[…] Je ne suis toujours pas décidé à quitter l’Algérie malgré que la situation soit loin d’être clarifiée et malgré les enlèvements journaliers d’Européens. Je préfère encore tous ces risques que d’aller me jeter sous les griffes de ceux qui (illisible) tout fait perdre et qui seront trop heureux d’avoir encore ma peau. Nous avons vu Berthe tout dernièrement qui n’a pas pu réaliser son projet de départ. Elle reste donc ici pour l’instant. Avez-vous essayer d’obtenir les indemnités qui sont accordés aux réfugiés algériens? Vous y avez droit même si vous avez quitté l’Algérie en avril. Vous avez tout abandonné ici il est juste que vous soyez indemnisée. Vous avez droit au remboursement de votre voyage(illisible) premier secours de cent mille ancien francs. Vous pourriez vous renseigner au services des rapatriés d’Algérie qui existe dans toutes les villes de france. Il n’y a pas de raison que vous perdiez cet avantage. Mes frères ont tous quitté l’Algérie et se trouvent à Nice. R. et L sont en instance de départ en congés en attendant leur mutation. Quand à G il était au dernières nouvelles à Alès. Nous ne savons pas s’il va revenir ou s’il restera en France. Ce qui il y a de certain c’est qu’il a été très fatigué et a même dû entrer en clinique. Les enfants, sauf Roger, sont dans une colonie en Seine et Oise pour jusqu’à fin août probablement. Pour nous la santé va maintenant, heureusement car il n’y a plus de docteurs sur la place. Vont-ils revenir? […] Roger et Jeannette.
Dans une lettre que tu envoies au service des rapatriés d’Algérie de Pontoise tu écris : Je me permets d’attirer votre attention sur le fait que ma grand mère, presque aveugle, à demi impotente, vit entièrement à ma charge, les 7 ans de guerred’Algérie et ce voyage ayant épuisé ses ressources. Or j’élevais déjà mon jeune fils entièrement seule avec mon salaire pour tout revenu. C’est effectivement d’une guerre que tu parles et pas événements !
Alger le 11 septembre 1962
Bien chère mémé. […] Melle M. est partie la semaine dernière pour Nice. Mr M., notre concierge est parti aussi, chez sa fille. Mon Docteur, qui devait rentrer le 1er septembre n’est pas revenu. Le pharmacien est parti sans tambours ni trompette. Dans la maison du docteur où je suis allé, ils ont occupé les appartements. C’est des gens de la montagne. ChezMr B. (ils sont en vacances) toujours à côté de nous, il y a 3 appartements avec tout dedans… ChezMelle M. c’est un monsieur qui a pris l’apprtement, un européen. Ah, joubliais, Mme M. aussi est partie. Il y a eu des départs dans toute la ville. Nous ne voyons que des cadres dans les rues. (Je pense que ces cadres sont des panneaux qui ferment les vitrines et les fenêtres?) Sur ma dernière lettre je vous écrivais que ma tante L. de Zeralda s’est cassée la jambe. Elle est completement alitée. Nous ne sommes pas beau avec tout les événements. Elle a vraiment pas de chance. On la déplace avec une ambulance. il ne reste plus personne àZeralda. M. rentre cettesemaine chez lui à la Redoute. M et G sont en France depuis quelques jours, surtout pour les enfants : Henry étudiant en médecine et Lucie au lycée. Ils ont acheté un appartement à Marseille, près de l’hôpital: 8 millions. À louer on ne trouve pas facilement. Ils ont tout laissé à Zeralda, maison, terres, ça fait pitié et il faut sauver sa peau. Pour le moment, surtout dans les villages, tous les Européens sont partis. […] Berthe.
Mostaganem le 21 octobre.
Mes chers vous trois. […] A Mostaganem j’ai été heureux de retrouver mon appartement et mon chien en bon état, mais dès que j’ai repris contact avec les amis c’est la même ambiance malsaine, dégoûtée et triste. Rien de changé ici sauf sur le plan économique où c’est pire que le mois dernier. Une innovation : les paquebots quittent l’Algérie en emportant des multitudes d’Arabes pour la France. […] Le temps ici est magnifique et aujourd’hui dimanche, si je n’avais pas tant de paperasses en retard, j’aurais été volontiers a la pêche, pour oublier un peu que les gens continuent a faire des cadres et emballer leurs meubles. […] Pierre.
Mamichka (photo Mad)
<>
Le 14 novembre 1962
Ma bien chère amie. Excusez mon long silence, ceci est du à mon état. Je suis très fatiguée. mes patrons ont quitté l’Algérie. Il a fallu voir le déménagement, vider les placards, les tiroirs, les armoires. Dieu sait s’il y avait des saletés amoncélées depuis 40 ans! Il s’en est passé des choses depuis ma derniere lettre!
Mes patrons n’ont pas été épargnés : rançon, pillage, attentat (rue Denfert Rochereau trois A.T.O. ont fait descendre de sa voitureMr Sorin, c’est le mari de la cadette) ils lui ont fait lever les bras et lui ont tiré à bout portant dans le ventre. Ensuite on lui a tiré dans la tête pour l’achever, heureusement on l’a manqué. Ils lui ont volé 150 000 francs qu’il avait dans son portefeuille. Par miracle il s’en est sorti!
Ensuite c’est mon patron. Ils sont entrés chez lui à la ferme à 8 heures du matin, on lui a mis un revolver dans le dos et obligé a remetre tout l’argent qui était dans le coffre, soit 2 millions. C’était la fin de la vendange, il devait payer les ouvriers. Quand il allait dans un chantier les ouvriers le recevaient à coups de cailloux. Vous pensez s’il en a eu assez et s’il a quitté l’Algérie sans regrets. Tous les commerçants européens qui étaient aux alentours du Marché de la Lyre ont été tués. Quant à la charcutière chez qui je me servais, elle a été assassinée dans sa villa àel-Biar, elle avait un trop beau bracelet et pour s’en emparer on lui a coupé la main.
C’est vous dire qu’ici plus personne ne tient à rester. Ma nièce a quitté Alger sans même me dire au revoir, aussi, quand elle m’a écrit je ne lui ai pas répondu. Je ne sais absolument rien de mes cousins. J’ai écrit mais n’ai pas eu de réponse. […] Tous sont partis. Ma cousine Yvonne est à Nimes. […] Inutile de vous dire la peine que j’ai. Il n’y a qu’Arlette qui ne m’a pas abandonnée. Elle m’a offert d’aller vivre avec eux à Clermont-Ferrand. Ca me coute beaucoup, il faudra pourtant que je m’y résigne. Berthe vous embrasse, elle n’a pas le temps de vous écrire. Pour la Toussaint nous n’avons même pas eu la consolation d’aller au cimetière, il n’y avait ni taxis ni autobus. On est allé le lendemain. D’ailleurs beaucoup de tombes sont maintenant abandonnées. Quelle tristesse! Dans l’espoir d’avoir bientôt de vos bonnes nouvelles je vous embrasse affectueusement. Nini.
Le bidonville de Sarcelles (photo Mad)
<> Mostaganem le 28/11/62 […] Ici tout va cahin caha et les gens continuent a expédier leurs mobilier. […] Moi j’ai des bateaux et pour le moment je gagne ma vie. Après et bien Adios et on verra bien! […] Pierre.
Le 30 novembre 1962 le ministère des rapatriés alloue 905 NF à la mamy comme allocations de retour.
Mostaganem 23 décembre 1962
Bonnes fêtes de fin d’année et Joyeux Noël à tous les trois. […] Nous allons, en attendant, tacher de passer les réveillons avec les quelques amis qui restent à Mosta. Chacun apportera son couvert et son assiette car nombreux sont ceux qui ne possèdent plus qu’une chaise et un matelas. […] Pierre
Il a fait tellement froid cet hiver 1962-63. Le givre envahissait les vitres.
L’hiver 62 à Sarcelles (photo Mad)
<>La chaufferie de la ville est tombée en panne. Tu as fait des photos magnifiques de cette glace qui nous envahissait la vue. La Mamichka, qui avait quitté la Haute-Saône 80 ans plus tôt, qui avait passé toute sa vie en Algérie, qui avait tout à fait l’air d’une fatma, elle n’aurait pas pu vivre longtemps dans un tel climat. Elle ne connaissait pas le quartier. À son arrivée d’Algérie, de l’aéroport d’Orly, avec sa grosse malle, tu l’as emmenée à la maison et elle n’a plus beaucoup descendu les escaliers.
Ce vendredi 28 décembre 62
Chère Mme et amie […] Nous pensons souvent à vous et toutes les fois que je passe devant vos fenêtres je lêve la tête, croyant toujours que vous êtes là… […] Vous n’auriez pas pu vivre ici, toute seule… Maintenant c’est calme et l’on commence à respirer plus librement. Beaucoup de monde à Alger, cependant c’est sans animation. Enfin, espérons que les jours prochains seront meilleurs.[…] Que 63 vous soit bénéfique et que ce cauchemar prenne fin. Recevez tous les trois les bons baisers très sincères de nos trois vieux amis d’Algérie. P.
Mamichka (photo Mad)
Et à partir du 12 janvier 1963, soit moins d’un an après son arrivée en France, c’est l’agonie de Mamichka. Quelques pages d’un calendrier où tu as griffoné une sorte de journal de bord: Dimanche 12 janvier 1963 Mamichka ne se sent pas très bien. Triste elle nous quitte pour aller se coucher. Douleur aigue dans la poitrine. Mardi 14 janvier Je téléphone a J. pour lui demander de venir, espérant distraire un peu Mamichka. Mercredi 15 janvier. Le docteur N. ausculte Mamichka (38 température). J’arrete mon travail pour la soigner. Pénicilline et gouttes cédilanide. Jeudi 16 janvier. La fièvre monte (39.1) Nahum conseille Cédilanide puis Héxacycline. Vendredi 17 janvier. (Le docteur) trouve Mamichka beaucoup mieux. Moi pas. B., D., J.P. viennent aux nouvelles, repartent rassurés. Samedi 18. Fièvre. Dimanche 19. Au lieu de J. qui a promis de venir c’est J., C. et C.. Personne ne s’occupe de Mamichka, très déçue, qui va de plus en plus mal. Le docteur appelé demande l’hospitalisation. Je refuse. Lundi 20 Le Kédacort indiqué fait merveille. La grand-mère est parfaitement bien. Je tricote auprès de son fauteuil. Elle me raconte ses souvenirs de jeunesse. Mardi 21. Le mieux s’accuse. Mamichka mange de bon appétit. Excellent début d’après midi mais J.S. arrive aux nouvelles. C. particulierement impossible. La grand-mère va se coucher. Je la vois lucide et gentille pour la dernière fois. Reprends mon travail demain.
Mercredi 22. Retrouvons Mamichka endormie parfaitement calme. Croyons au Gardénal mais c’est le coma. (Je me souviens très bien de cette fin d’après midi. Je suis rentré de l’école le premier. La mamy dormait dans sa chambre et son poste était allumé. J’ai éteint la radio sans la réveiller et quand tu es rentrée je t’ai dit que la mamy dormait. En fait il a fallu 1 ou 2 heures pour que tu t’inquiètes). Le docteur préconise l’hospitalisation immédiate. Jeudi 23. Mémée parle très faiblement, me reconnait. On lui a ôté ses dents, ses cheveux. L’infirmière remporte le bol de bouillon qu’elle n’a pu boire. Memé dit qu’elle veut mourir. Vendredi 24. On m’interdit l’entrée de l’hopital en dehors des heures de visite , (incompatibles avec tes horaires de travail). Samedi 25. Mémée ne reconnaît plus personne. Dimanche 26. Mémé nous embrasse pour la dernière fois. Lundi 27. Mémée meurt a 13h15, sans avoir repris connaissance. On m’a prévenue vers 12 h à mon travail qu’elle était “très fatiguée”. Transport à la morgue avecJuliette. Mardi 28. retrouvé 33 comprimés 0,10 et 18 comprimés 0,05 de Gardénal et 2 tubes vides a la tête du lit de Mamichka. Mercredi 29 janvier. Mise en bière à 15h. Enterrement à Sarcelle à 16h15.
Caillou. 11 novembre 2007
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