Le courage d’une femme
Posté par Caillou - 29/11/08 à 06:11:34- Il a été expulsé début janvier.
Elle est là, de l’autre côté de cette petite table de bistrot, nos deux cafés, mon bloc. Elle ne cherche pas ses mots car elle les a déjà beaucoup donnés. Elle sait ce qu’elle veut me dire et me regarde, droit dans les yeux. Ce qu’elle a me raconter, son histoire, c’est sa seule richesse, maintenant que tout s’est effondré. C’est plutôt moi qui cherche mes mots, hésite à poser mes questions. Elle, elle n’a plus rien à perdre !
- Mon copain est arrivé en France, à Marseille, à l’âge de 14 ans, au début des années 80. Il est venu tout seul. Comme il était mineur, errant dans les rues, il a été recueilli par une association, il a fait un peu d’apprentissage puis il est monté à Paris. Dans les années 90 il est venu s’installer à Toulouse, il a rencontré une Française, ils ont eu deux enfants … Un garçon qui a maintenant 7 ans, et une fille de 5 ans, tous les deux scolarisés, à Muret.
- Ils ne s’étaient pas mariés ?
- Non. Je ne savais pas pourquoi ils ne s’étaient pas mariés mais il m’a toujours dit qu’elle ne voulait pas. Et puis j’ai su qu’elle avait fait une demande de mère isolée à la CAF… Plus tard elle a épousé un étranger en mariage blanc contre de l’argent. Enfin, ils n’étaient plus ensemble… Il m’a rencontré, a emménagé chez moi. Depuis il voyait ses enfants toutes les fins de semaine, il les habillait. Nous vivions ensemble. D’ailleurs je suis très lié avec ses enfants.
Mais il a toujours été sans-papiers… Il devait faire un dossier de régularisation. Je voulais l’aider. Il faut dire qu’il ne sait ni lire ni écrire… Ce qui ne l’empêchait pas de travailler, beaucoup pour des artisans du quartier Arnaud Bernard, des restaurants, des pâtissiers. Il gagnait donc sa vie sans pouvoir justifier de ses salaires. La mère des enfants lui faisait du chantage au fric en permanence… Mais je vous assure qu’il s’en occupait bien, de ses enfants !
- Donc vous viviez ensemble. Vous faites quoi dans la vie ?
- Je suis éducatrice. On a plein de preuves qu’il vivait avec moi, des attestations, des photos, mais le tribunal administratif n’en a pas tenu compte, ils ont jugé qu’il s’agissait d’une relation inventée !
- Comment cela est-il arrivé ?
- Il s’est fait prendre lors d’un contrôle routier. Vérification d’identité puis directement envoyé au centre de rétention de Cornebarrieu. C’était le 17 décembre. Cela n’a pas traîné, il a été expulsé le 3 janvier. La légalité de son expulsion a été jugée le 27 décembre au tribunal administratif, sans qu’il soit même présent ! Et l’avocat a plaidé sans avoir été le rencontrer au centre de rétention ! Juste entre Noël et Nouvel an.
J’ai tout essayé pour les empêcher, les retarder, rien à faire. Pendant toute cette histoire nous avons été soutenu par une association du quartier Arnaud Bernard, le collectif « 17 » et la « case de santé ». Pétitions, tracts, réunions, collecte, radios locales, une banderole a même été accrochée sur la place. Rien n’y a fait. Toute cette publicité n’a servi à rien. Il y a eu des pétitions de mes collègues de travail, du Réseau Education sans Frontières, des commerçants d’Arnaud Bernard, des promesses d’embauches : rien. La mère des enfants se casse le tibia, elle est immobilisée. Des certificats montre que la présence du père est obligatoire : rien. Je prouve qu’il vit avec moi, chez moi, qu’il a donc une adresse, des garanties de représentations : rien. Les magistrats ne se sont basés que sur la « garde-à-vue ».
- Mais avec 2 enfants nés en France et scolarisés, vivant en concubinage, travaillant, pourquoi cet acharnement ?
- Il faut dire qu’il a fait des conneries à Paris. Une petite escroquerie à la carte bancaire. Moi on m’a dit que cette condamnation, précédant les naissances de ses enfants, annulait la prise en compte du bien être des gosses. De toute façon je n’ai rien compris. Il a fallu que je paye l’avocat que la mère avait désigné, sans aller à aucun rendez-vous. On ne m’a rien expliqué. En tant que compagne, je n’avais aucun droit.
- Vous avez pu aller le voir quand même ?
- Oui. J’ai été le voir tous les jours. La première fois, j’avais apporté des vêtements, mais comme il était 18h c’était trop tard, je n’ai pas pu le voir et ils n’ont pas accepté que je laisse le paquet de linge. Le lendemain, le gardien a refusé que je le visite parce que, d’après son propre règlement, comme il y avait eu des problèmes avec les détenus, les visites étaient suspendues. Le 31 décembre, j’ai attendu, dehors, dans le froid sous prétexte qu’il y avait déjà trop de visiteurs, alors qu’en fait, il n’y avait personne. Toutes les fois c’était des humiliations. Des problèmes avec les caméras, des ouvertures de portes à coup de pied. Ils ont fait retirer la ceinture du petit, de 7 ans, sous prétexte que cela faisait sonner le portique de sécurité. Vous imaginez le gamin ? Tout cela pour pouvoir voir son père quelques minutes. À chaque visite des attentes interminables, des vexations, surtout le week-end. Par exemple le Centre de rétention exige les passeports des enfants, les garde, puis à la visite suivante les redemande, alors qu’ils sont dans le tiroir et que c’est les mêmes flics et qu’ils nous connaissent parfaitement. D’ailleurs ils ont perdu le passeport du petit et cela m’a empêchée de l’emmener avec moi et sa sœur quand quelques mois plus tard j’ai été voir son père en Algérie.
Pendant sa détention, il a énormément maigri. À Cornebarrieu, la nourriture est immonde. Ils vivent à deux dans des chambres, ouvertes en permanence sur un petit couloir… et ils n’ont rien à faire, pas de livre, juste une télévision, dans une salle et comme elle est gérée par les gardiens c’est la « star-académy » avec le son à fond ! Donc ils traînent à une quinzaine et dorment énormément. De toute façon ils demandent presque tous des somnifères. C’est l’angoisse et la déprime totales. Ils parlent peu entre eux. Il y a des drames terribles. Une femme, raflée, est arrivée au centre pieds nus, avec deux enfants. Elle a pété les plombs et agressé un gardien. Du coup elle a été internée et les enfants ont été placés…
Pour aller le visiter il y a juste 2 bus, qui sont très loin, et ce n’est pas sûr qu’on pourra entrer. Il faut imaginer toutes ces caméras, le bruit des avions toutes les 10 minutes qui décollent ou se posent sur les pistes de Blagnac. C’est l’horreur !
Il a été expulsé par bateau, de Marseille. La veille j’ai pu aller le voir une dernière fois, mais comme j’étais avec 2 copains, les flics ont refusé qu’il ait deux visites séparées et je n’ai pas pu rester seule avec lui, pas un moment d’intimité, alors que le lendemain, il partait pour un pays dont il ne connaît pratiquement rien, dont il ne partage plus la culture. Il ne parle même pas l’Arabe ! J’ai juste pu lui passer un peu de fric.
Donc maintenant il vit, si l’on peut appeler cela vivre, sans aucun boulot possible, hébergé par son frère, dans une baraque d’un bidonville de la banlieue d’Alger. Quand il peut aider son frère, il gagne 6 euros par jour et ne peut donc plus rien faire pour ses gosses !
J’ai essayé de construire un dossier d’abrogation de « l’interdiction à vie » d’entrée sur le territoire, dont il est l’objet. Mais c’est un parcours administratif effroyablement compliqué. Par exemple un extrait de casier judiciaire pour un étranger, cela ne peut pas se demander par Internet ?
J’ai été à Alger pendant les vacances scolaires en emmenant sa fille. Nous y sommes restés 10 jours. J’ai découvert là-bas que nous n’avions ni lui ni moi notre place en Algérie. C’est un pays stressant avec une religion trop pesante. Nous n’avons pas les mêmes codes. Par exemple sa famille, devant ce drame, dit que c’est « la volonté de Dieu » ! Il n’y a aucune intimité dans une famille algérienne. Dès que j’ai parlé de mariage, pour qu’il puisse revenir en France, toute sa famille s’est mise à parler de ma conversion à l’Islam, comme si c’était cela l’important. Nous avons été une fois à l’hôtel mais en prenant 2 chambres, car nous n’étions pas mariés, et ils venaient vérifier que je dormais bien dans celle de sa fille !
J’ai essayé le mariage, il faut remplir un dossier administratif de 4 pages et passer un entretien pour le « certificat de capacité à mariage ». C’est une mesure de Sarkozy, récente. Mon dossier est prêt. J’espère que cela va réussir. Mais construire un tel dossier avec la Méditerranée au milieu c’est mission impossible ! C’est du ping-pong avec les administrations pour réunir les documents, pour remettre le dossier au consulat, pour obtenir des rendez-vous, c’est des heures de téléphone, de fax, de mails, et il faut savoir que le téléphone est très cher en Algérie ! Et puis, mon copain ne sait ni lire ni écrire.
On s’est regardé, longuement. Dans cette pâtisserie cafétéria, derrière la médiathêque de Toulouse où nous venions de passer une heure, au milieu des bruits des consommateurs pressés, elle venait de me dire que l’injustice du monde l’avait touchée mais qu’elle était toujours debout, amoureuse, fragile peut-être, mais tout entière refermée sur son courage, comme une main qui se referme en poing ! Elle ne cèderait pas. J’espère qu’elle et lui finiront par gagner le droit de vivre ensemble. En tout cas, pour son courage, chapeau !
Caillou, 22 septembre 2008
Disparaître en Indochine - 7°
Posté par Caillou - 14/11/08 à 04:11:45Devant aller à Paris pour retrouver le commissaire Blanchard,
dans les archives de la police nationale,
je dois suspendre, pour l’instant, ce palpitant feuilleton…
En attendant la reprise, dans une dizaine de jours,
vous pouvez consulter ces deux cartes de l’Indochine Française.
À très bientôt.
Caillou
La premiere est une carte géographique de 1937 trouvée sur http://belleindochine.free.fr
La seconde est une carte des langues d’Indochine trouvée sur http://www.muturzikin.com
Disparaître en Indochine - 6°
Posté par Caillou - 13/11/08 à 08:11:16Chapitre 6
- Je suis arrivé à Paris, il y a quatre ans. C’est mon fils qui m’a fait partir du pays, mais je crois vous l’avoir déjà dit. Arrêtez- moi si je me répète, vous savez, je me sens vieux
Il avait les larmes aux yeux et ne parlait plus que pour cacher sa tristesse, ne pas la laisser le submerger. Il venait de perdre son ami une seconde fois. Thierry prit la main droite dans les siennes et lui donna silencieusement tout ce qu’il pouvait de réconfort. Ils étaient tous les deux assis sur ce pauvre canapé. Puis le vieux monsieur se mit à raconter.
- J’ai connu Adrien lors des événements de la prise d’Haiphong par la flotte française. Vous savez, je ne suis pas vietnamien. Vous, les Français, vous nous confondez tout le temps. Je suis un chinois, un commerçant chinois du port. Ma famille est dans le commerce depuis très longtemps et nous sommes installés dans le Tonkin depuis tellement de générations que je ne saurais pas vous dire la date de notre arrivée dans ce pays.
Mais les Hans ne nous ont jamais admis. Les Vietnamiens, qui sont d’excellents agriculteurs, ont toujours considéré les commerçants chinois comme des parasites. Un peu comme vous, en Europe, vous jugiez les juifs responsables de tous les malheurs. Pendant la guerre, nous avions subi les exactions japonaises. Enfin, en 1945, nous pouvions reprendre nos activités commerciales. Ce fut une bonne époque pour nous, car les troupes nationalistes de Tchang Kai-Chek, qui occupaient la frontière nord depuis plusieurs années, avaient profité de l’effondrement nippon pour occuper Hanoï et Haiphong. Leur ravitaillement nous assurait donc un bon commerce avec les lignes maritimes qui renaissaient. Mais, en 1946, elles durent quitter leurs garnisons et repasser la frontière pour rentrer en Chine. Les Vietnamiens, qui avaient entre temps proclamé l’indépendance, nous voyaient comme des minorités peu sûres. À cette époque, nous ne sortions plus du quartier chinois d’Haiphong. Tout était prétexte pour nous humilier. Le racisme anti-chinois nous forçait à raser les murs. La situation était donc de plus en plus tendue lorsque, le 20 novembre, les forces du Viet-Minh se mirent à tirer sur un bateau de la marine française à la sortie d’une darse, dans le port. Au même moment deux militaires français étaient assassinés rue du Maréchal Pétain, en pleine ville, des coups de feu tirés depuis le Théâtre, ensuite ce furent des coups de mortiers qui entrèrent dans la danse. D’un seul coup, la guerre. Les affrontements entre l’armée française et le Viet-Mihn ont duré jusqu’au lendemain puis une trêve. Mais cela n’a pas duré longtemps. Après un ultimatum du colonel des Français, auxquels les Viets n’ont pas répondu, les vaisseaux français ont bombardé la ville et leur artillerie a fait des dégâts considérables. La bagarre a duré plusieurs jours. Nous étions cachés dans un ancien silo à grains, mais nous n’en menions pas large. Nous ne pouvions rien voir, mais nous entendions le bombardement sur la vile et surtout sur les villages qui entouraient l’aérodrome de Cat-Bi. Et puis, nous avons entendu tellement de cris que nous sommes sortis de notre cachette. Les parachutistes nettoyaient le quartier chinois. Cela faisait trois jours que nous étions cachés, c’était le 26 novembre 1946. Avec ma famille et les autres chinois du quartier, nous étions coincés entre les militaires français qui avançaient, qui nous avaient délogés et les soldats vietnamiens qui tiraillaient un peu partout en reculant vers le centre ville. Ils avaient posé des mines dans les ruelles, des barricades et ils mettaient le feu aux maisons pour retarder l’avance française. Nous étions terrorisés et nous courions comme des fous, ma femme, mes deux gamins et moi-même le long d’une maison en feu. Je ne sais pas où étaient passés les autres. Je tenais mon fils aîné dans mes bras. Le bébé était dans le dos de sa mère et nous courions. De l’autre côté de la rue, les balles sifflaient de partout. Nous avions les parachutistes derrière nous. Nous étions pris entre deux feux. Nous sommes arrivés au coin de la maison en flammes. Cela brûlait de partout. Un homme se tenait là, juste au coin. Il m’a tiré vers lui et nous a entraînés vers une camionnette bâchée en nous hurlant de grimper à l’arrière. J’ai poussé mon épouse par-dessus la ridelle et jeté mon fils aîné puis j’ai sauté à l’intérieur de la plateforme. Il a refermé la bâche et tout de suite après il a démarré. J’étais persuadé qu’à la sortie du quartier nous serions refoulés et resterions enfermés dans notre ghetto, coincés entre les parachutistes et les Vietnamiens, mais ce n’est pas ce qui s’est passé. Dans l’avenue qui mène au port, la camionnette a juste ralenti puis a foncé vers la ville. Nous n’entendions plus que le bruit du moteur et les vibrations de la route. Après une vingtaine de minutes, la voiture s’est garée. L’homme a fait le tour du véhicule et a soulevé la bâche. Nous étions sur la route de Hanoi. La ville et le port de Haiphong étaient recouverts d’une immense colonne de fumées noires. Nous sommes descendus de la camionnette, ma femme et moi, et je m’apprêtais à faire descendre les enfants lorsque le blanc m’a dit, doucement, très calme, d’attendre un peu. C’était un civil, français sans aucun doute, assez grand, les yeux bleus, avec une courte barbe, un peu rousse. Je tremblais d’énervement et d’angoisse. Nous regardions la ville.
Alors il m’a dit qu’il avait à faire à Hanoi et que si je désirais m’y réfugier il pouvait m’y amener. Cela m’arrangeait beaucoup vu que mes cousins y vivaient et que c’était vraiment le mieux pour nous que d’aller habiter chez eux pour quelque temps.
Ma femme et moi nous l’avons remercié de nous avoir sauvé la vie. Mais je lui fis remarquer qu’il y avait peu de chance que les miliciens vietnamiens nous laissent entrer à Hanoi, lui un civil français, et nous, des commerçants chinois, qu’il devait y avoir des postes de garde en état d’alerte un peu partout. Mais votre oncle, car je suis certain que c’était lui, me répondit que cela n’avait pas une grande importance. Il me demanda de monter à l’avant, dans la cabine, à côté de lui pendant que ma femme et les enfants se pelotonnaient sous une couverture militaire à l’arrière. Et nous avons continué notre route. La nuit était tombée. Effectivement les multiples arrêts aux postes militaires Viet-Minh ne posèrent aucun problème. À chaque fois qu’il montrait ses papiers les miliciens ouvraient les barrières et ne me demandaient rien. Ils nous laissaient passer, avec même, une prudente réserve. Je n’y comprenais rien et finis par lui demander pourquoi les combattants vietnamiens, d’habitude si tatillons, le laisser aller si facilement, et ce alors que les combats avaient commencé. Pourquoi lui, un civil français pouvait se déplacer alors que tous les coloniaux qui étaient restés au pays étaient considérés comme des espions de l’armée française. Il se mit à rire et me répondit que les Viets n’avaient rien à craindre de lui, qu’ils le connaissaient bien et qu’il avait fait avec eux de très bonnes affaires. On ne s’entretue pas entre associés. J’ai immédiatement pensé que c’était un trafiquant du marché noir. Je peux vous le dire, Le marché noir est chez nous une culture locale. Tout s’achète, tout se vend, et tout passe. Même le régime communiste n’a pas pu abattre complètement les combines. J’y avais moi-même beaucoup trempé, mais je ne l’avais jamais rencontré auparavant ni même entendu parler d’un trafiquant européen roux.
Après plusieurs heures de route, nous arrivâmes à la capitale du Nord. C’était très tard. Il nous déposa chez mes cousins et je lui proposais de passer la nuit chez eux.
C’est dans la nuit, quand tout le monde dormait, qu’autour d’une dernière tasse d’alcool de riz, il me dit qu’il s’appelait Adrien Lecourt et que toute sa famille était repartie en France. Il me raconta aussi qu’il était né au Vietnam et avait travaillé pendant pas mal d’années dans une mine de cuivre des environs de Da-Nang, que les Français appelait Tourane.
Le lendemain, quand je me suis réveillé il était déjà parti.
- Et vous ne l’avez jamais revu ?
- Non. Mes cousins m’ont dit qu’il était parti vers le Nord, vers Cao-Bang. Par contre j’ai entendu parler de lui quelques années plus tard.
- Dans quelles circonstances ?
- À Hanoi. À la fin de l’année 1948. Pendant longtemps nous n’avons pas pu rentrer chez nous à Haiphong. Je ne me faisais pas trop de soucis car c’était tout un stock que j’avais là-bas, mais c’était dans un hangar sur un des quais du port et je savais le port bien gardé. Nous avions perdu la maison, mais ce n’était pas trop grave.
Nous avions surtout risqué d’y perdre notre peau ! Financièrement l’entraide familiale nous permettait de tenir. Aussi j’aidais mes cousins et j’attendais que nous puissions rentrer chez nous.
Seulement, la situation bougeait tout le temps. Le 19 décembre 1946, à Hanoi, le Viet-Minh a attaqué d’un coup tous les bâtiments officiels encore occupés par les Français. Cette fois la guerre était définitivement déclenchée. Avec de l’artillerie et une armée beaucoup plus puissante, les Français ont repris la capitale Tonkinoise et s’y sont installés pour 7 ans.
Un de mes cousins fut alors arrêté, pour trafic de marché noir, je ne me souviens pas de la date, mais c’était vers la fin 1948. Finalement il fut relâché très rapidement et c’est lui qui m’a raconté qu’il avait été interrogé par un commissaire du nom de Blanchard. Celui-ci l’avait surtout questionné sur un type qu’il recherchait, un certain Jérôme. Mon cousin n’en avait jamais entendu parler mais le flic qui lui posait toutes ces questions pensait qu’ils étaient en relation. Il lui décrivit ce Jérôme comme un Français, roux, parlant aussi bien le tonkinois que le chinois et le khmer. Et il en conclut que l’homme qu’il recherchait était ce type qui m’avait sauvé la vie à Haiphong et qui avait dormi chez lui 2 ans auparavant. Bien sûr il n’a rien dit à ce commissaire, mais, dès sa libération, il me rapporta l’interrogatoire. Je suis presque sûr que la police française recherchait votre oncle mais ne connaissait pas son vrai nom.
- Votre cousin en était certain ?
- Oui. Mais par contre il ne pourra pas vous le répéter car il est mort pendant le voyage qui devait l’emmener en occident. Il a disparu en Mer de Chine en 78. Il n’y eut aucun survivant du bateau qu’ils avaient affrété !
- C’était un boat people ?
- Mais ici, nous sommes tous des boat people. Je dois à la France qui a recueilli mon fils aîné, d’être à Paris maintenant. Vous savez, jeune homme, toutes ces années ont été très difficiles pour nous autres. Je suis retourné à Haiphong et j’ai repris mes affaires jusqu’à la défaite des Français à Dion Bien Pu. Puis je me suis réfugié en Cochinchine, dans les environs de Saigon, à Colon. Ensuite cela a été la dictature de Diem et l’arrivée des Américains. Pendant quelques années, nous avons fait de bonnes affaires. Mais la défaite américaine puis la chute du Sud Vietnam a signé notre ruine. Dès cet instant, nous avons voulu fuir le régime totalitaire des communistes, fuir le pays, par tous les moyens. Mon fils est parti le premier, et j’ai finalement pu le rejoindre en France. Ces deux guerres ont tué ma femme. Et maintenant je suis ici, tout seul à regarder passer les gens. Je ne peux plus voir qu’avec le regard du passé.
Thierry ne savait pas quoi dire. Ce vieux monsieur ridé avec sa chemise blanche boutonnée jusqu’au col, sans cravate, et son chapeau noir attendait de lui des nouvelles d’un Français qui lui avait sauvé la vie et il n’avait rien à lui dire.
Cette longue histoire de guerre lointaine ne lui avait rien appris. Il n’en savait pas plus sur Adrien et tout ce voyage lui semblait désormais inutile. Alors il remercia M Wang et s’en alla chercher une chambre d’hôtel dans le quartier latin.
À suivre…
Caillou, 1984.
Disparaître en Indochine - 5°
Posté par Caillou - 12/11/08 à 08:11:00Chapitre 5
Ahurissant !
Au sortir de la station de métro, en remontant vers l’air libre, Thierry avait la tête en l’air et se tenait à la rampe de l’escalier. Incroyable. À des hauteurs vertigineuses, les tours dominaient tout l’espace. Quand il était entré dans le métro, à la gare Montparnasse, en tournant le dos à la tour, Paris avait encore des allures de cartes postales. Une ville qu’il semblait connaître, avec ses vieux immeubles aux toits de zinc, les bistrots accueillants et les bancs de bois sur les larges trottoirs. Mais maintenant c’était une sorte de New York qu’il découvrait. Un New York asiatique ! Des enseignes en caractères thaï, chinois ou malais décoraient les devantures des innombrables magasins de toute sortes qui formaient les rez-de-chaussée des buildings. Partout l’Asie était chez elle, jusque dans les affiches dont les rares passants européens ne pouvaient déchiffrer que les images. Thierry ne savait plus où diriger ses pas. Le spectacle était étrange et un peu menaçant. Tout un quartier de la capitale, jusqu’à la porte d’Italie était une ville chinoise ultra-moderne.
Il chercha longuement l’impasse des Bougainvilliers, au milieu de ces grandes avenues sans fins, dont les passants semblaient tout juste débarqués de quelques jonques égarées en mer de Chine, boat people aux visages sans expression. L’impasse s’avera être en fait un parking au pied d’un grand ensemble de tours colorées et étincelantes. Le soleil se réfléchissait dans les baies, les miroirs et les marbres. Il eut beaucoup de mal pour trouver l’entrée de la résidence puis l’appartement 527, au cinquième étage, à droite de l’ascenseur. La porte n’avait pas de paillasson. Il sonna.
C’est un garçon d’une dizaine d’années qui lui ouvrit la porte de l’appartement. D’un air inquiet, il lui demanda ce qu’il désirait, avec un accent parisien qui détonnait sur ce beau visage asiatique.
- Je voudrais voir M. Wang Kien-Feng. Il m’a envoyé une lettre. Je suis Thierry Lecourt.
Le garçon lui sourit, beaucoup plus rassuré.
- Ah, oui, je sais. Le grand père n’est pas là. Il est parti se promener, mais il devrait revenir vers cinq heures. Si vous voulez l’attendre, il ne va pas tarder.
Il le fit entrer dans la salle à manger tout en lui expliquant qu’il ne se passait pas de jour sans que des démarcheurs sans scrupule essayent de vendre tourtes sortes de choses aux vieux désœuvrés qui restaient souvent seuls dans les appartements, attendant que leurs familles reviennent avec le soir et la sortie du travail.
Thierry fut attiré par la grande baie lumineuse d’où il découvrait une grande partie du treizième arrondissement. Et dire qu’il avait fallu cette histoire pour qu’il monte à Paris, où même pendant le service militaire il n’avait pas mis les pieds autrement qu’en transit entre deux trains de permissions.
Le gamin sortit de la pièce et disant qu’il allait faire ses devoirs, qu’il n’aurait pas à attendre.
Paris, le centre, Paris où tout se passait vraiment… Et maintenant cette ville chinoise totalement inconnue. Demain il irait faire une grande balade sur les quais et dans le quartier latin. Surtout qu’il faisait beau. Il n’aurait pas souvent l’occasion de revenir dans la capitale.
Lorsque M. Wang entra dans la salle à manger Thierry était encore perdu dans la contemplation des toits et du soleil couchant. Il sursauta quand le vieux monsieur rompit le silence par un petit toussotement.
- Bonjour Monsieur. Vous vouliez me voir ?
- Bonjour. Je suis le neveu d’Adrien et le petit-fils d’Étienne Lecourt. Vous m’avez écrit par l’intermédiaire du journal régional.
Le vieil homme, petit et ridé, avec un grand chapeau de feutre, s’exclama :
- Ah que je suis content de vous voir, vous avez donc bien reçu ma lettre, je suis très heureux de faire votre connaissance. Alors vous êtes son neveu ! Dites-moi tout de suite : comment va-t-il ?
Le vieux monsieur lui désignait le canapé.
- Mais je ne peux pas vous le dire Monsieur Wang ! Je ne l’ai même pas connu mon oncle Adrien ! Il a disparu en Indochine à une date ANTÉRIEURE à celle que vous donnez dans votre lettre. Je suis stupéfait de ce que vous écrivez. Je n’y comprends rien.
Le regard du vieux monsieur se ternit d’un seul coup.
- Oh, comme j’avais espéré le revoir ! Je vous ai écrit parce qu’il m’avait sauvé la vie. J’aurais tellement voulu…
Avec un pauvre sourire fatigué, il regardait Thierry puis il baissa la tête.
- Vous dites avoir rencontré mon oncle en 1946, à la fin novembre, or ma famille a toujours cru qu’Adrien avait disparu en mai 1944 à Tourane. Je sais bien que vous espériez le retrouver, que mon ignorance vous déçoit, mais maintenant, Monsieur Wang, il faut me dire ce que s’est passé à Haiphong en novembre 46. Êtes-vous vraiment certain qu’il s’agissait d’Adrien Lecourt ?
- Mon jeune ami, ce que vous me dites me navre. Je suis un vieil homme fatigué que son fils a absolument voulu emmener vivre avec lui en France, mais qui aurait mieux fait de rester vivre au Vietnam le peu d’années qui lui restent. Je suis désolé pour vous et pour votre famille. En voyant le nom de Lecourt sur une annonce nécrologique d’un journal ramassé sur un banc de la gare d’Austerlitz, il y a eu tellement de souvenirs qui me sont brusquement revenus. Vous savez, pour moi, les journées sont longues ici. Il est rare que mon petit-fils me tienne compagnie. Souvent je vais à pied jusqu’à la gare et je regarde les trains qui partent, les voyageurs, la foule… Et cela me fait rêver. Vous, les Européens, vous allez si vite, partout, tout le temps. Et moi, maintenant, du temps, j’en ai trop.
- Écoutez. Je vais vous montrer une photographie de mon oncle. Elle a été prise sept ans avant la date de votre rencontre. Regardez-la bien. Est ce que c’était lui ?
Monsieur Wang pris l’image et la regarda longuement puis il désigna Adrien et dit :
- Oui, je vous assure, c’est bien lui qui m’a sauvé la vie à Haiphong en 1946.
À suivre…
Caillou, 1984.
Disparaître en Indochine - 4°
Posté par Caillou - 11/11/08 à 10:11:21Chapitre 4.
Rue des Fontaines il se gara devant la maison et se dirigea, en face, chez Mme Taillefer.
Elle était absente. La sonnette résonna dans le vide. De l’autre côté de la rue, la maison d’Étienne se devinait, derrière les hautes grilles et la haie de laurières. La rue était déserte. Avec la pluie incessante et la solitude, l’endroit lui paraissait complètement désolé, en contradiction avec les souvenirs gais et heureux des après-midis de son enfance. De part et d’autre de la rue, les grilles des villas cachaient imparfaitement les jardinets dégoulinants. La pluie cachait même les odeurs. Il remonta dans la voiture et tout en allumant une cigarette il jeta un coup d’oeil dans le rétroviseur. La perspective fuyante lui semblait interminable. Puis il démarra. Il était temps de rentrer à Toulouse.
Il devrait aller voir ce chinois de Paris, mais comment s’y prendre. Cela ne serait pas facile, en tout cas, d’obtenir de la banque quelques jours de congé sans solde. Ses vacances étaient épuisées depuis septembre… L’immense paquebot toulousain, avaleur d’hommes de sueur et de larmes relâchait difficilement ses salariés ! Surtout dans cette période de fin d’année.
Emploi sans intérêt, mal payé, et aux horaires lourds, mais emploi quand même… Son travail, assis derrière le guichet grillagé, ne serait pas facilement remplaçable avant plusieurs semaines. Le responsable exigerait donc de très sérieuses raisons pour lui accorder quelques jours d’absence.
Il savait bien qu’il devait fuir ! Mais si partir, c’était chômer un peu, partir sans l’héritage du grand-père, c’était la certitude de chômer plusieurs mois, peut-être même plus. Tellement de gens dans la merde, prêts à tout pour prendre sa minable place ! Et voilà qu’au moment même où il allait enfin pouvoir se tirer, une lettre l’empêchait de rentrer en possession de la maison, de la vendre et de constituer son capital de départ pour son projet de boutique. Juste une petite lettre pour revoir un vieux copain perdu de vue et tout son avenir d’effondrait !
Adrien, l’oncle, il en avait entendu parler dans son enfance ! Disparu bien avant sa naissance c’était «l’aventure» de la famille, celle que l’on se raconte régulièrement aux repas de fêtes, de communions, entre les chansons et les liqueurs. L’oncle Adrien n’était plus qu’une histoire figée dans la mémoire familiale. Et ce souvenir voilà qu’il refaisait surface. Tout le monde avait entre temps disparu. Sa mère, sa sœur, puis son père. De toute la famille d’Adrien il ne restait plus que lui, son neveu, qu’il n’avait même jamais connu. Thierry se souciait peu de cet oncle dont il avait toujours entendu parler comme d’un adolescent et qui aurait maintenant, s’il avait vécu, autour de 65 ans.
Sa mère lui avait raconté ses souvenirs de toute petite fille, elle qui avait cinq ans quand elle avait vu son grand frère pour la dernière fois. En 1939 Etienne avait embarqué toute la famille sur un bateau dans le port de Tourane et n’avait laissé derrière lui qu’Adrien. Il fallait bien laisser quelqu’un à la mine, le fils aîné avait 16 ans et il poursuivait ses études au lycée de Tourane. Il était donc trop jeune pour être un danger mais assez mûr pour empêcher que l’entreprise ne soit complètement abandonnée. De toute façon ils allaient revenir rapidement. La guerre qui s’annonçait ne durerait pas et la colonie indochinoise aurait encore longtemps besoin de techniciens français.
Dans l’album de famille il avait bien souvent regardé cette série de photographies datant d’avant la guerre où les trois enfants souriaient en fixant l’objectif. Ce jeune adolescent n’avait fait de mal à personne. Il était grand, un peu voûté, et bien que les clichés soient en noir et blanc, il devinait bien qu’Adrien était roux. Roux, également, l’oncle Henry, le frère cadet. Une marque de fabrique ! Mais ces dernières photos, qui dataient de l’été 1939, ainsi que toutes les autres, encore plus anciennes ne permettaient pas de voir un Adrien en 1944, devenu un homme de 21 ans.
Thierry avait souvent entendu le récit de ce départ d’Indochine. Étienne, avait compris, avant tout le monde, que la situation mondiale ne pouvait que s’aggraver. Après la crise de 1929, l’extension communiste partout en Europe, puis en Asie, l’isolement de la Russie soviétique, la montée puis la victoire des fascismes en Italie, en Allemagne, en Hongrie, en Espagne, et, tout près d’ici au Japon impérial, le chômage, les émeutes et la militarisation, il lui paraissait évident qu’il fallait mettre la famille à l’abri. Quitter la colonie, le temps que cela s’arrange puis revenir plus tard, reprendre la mine, les deux enfants plus petits bien éduqués dans de bons lycées à Toulouse. Mais de là à penser que la guerre allait durer six ans ! Alors ils étaient tous partis sur le cargo « Bayard » avec une joie formidable : aller en France !
Déjà l’immense masse de ferrailles vrombissait, se secouait, s’éloignait du quai huileux. Et la petite fille de cinq ans qui voyait, là-bas, tout en bas, le jeune homme en costume de lin blanc qui agitait son mouchoir rouge à carreaux et qui participait quand même à son allégresse, dans l’agitation des grands départs …
Ils se tenaient serrés, les uns contre les autres, accoudés au bastingage, tandis qu’ils regardaient rapidement s’amenuiser Adrien et qu’ils découvraient l’immensité bleuâtre de la chaîne Annamite. La mer se creusait au sortir du port. Ils partaient, ne reviendraient plus et ne reverraient jamais l’adolescent, maintenant toute petite tache blanche perdue dans ce paysage qu’ils ne reconnaissaient pas et où ils avaient pourtant toujours vécu.
Etienne était sûr que les ouvriers annamites et le contremaître, leurs familles et tous les villageois considéreraient Adrien comme le maître et que tout irait bien. Il avait travaillé comme un fou pendant des années pour posséder cette mine . Elle lui avait mangé toute son énergie, mais il en était fier.
Arrivé en Cochinchine en 1920, à 18 ans, pour y faire fortune, il ne l’avait pas trouvé. Mais avait construit sa vie dans l’aisance coloniale, sans luxe, mais sans comparaison avec la misère générale des coolies et des paysans qu’il embauchait. Du Tonkin, vers Bac-Thaï, puis toujours dans le fer mais vers Haï-Hung, il avait travaillé chez les autres jusqu’à pouvoir s’acheter cette mine de cuivre, en 1924, dans la montagne au-dessus de Tourane, celle que les nhaqué appelaient Da-Nang.
Il avait chopé des saloperies d’amibes, des fièvres qui le couchaient, de temps à autre, pour des jours et des jours de délire. Il avait lutté pendant toutes ces années, bien plus qu’il n’aurait du, pour construire tout cela.
En 22, pas encore à son compte, il avait épousé Artémise Dumas, la fille d’un négociant en vin de Saïgon, qu’il n’avait jamais appelé Artémise. Cette grand-mère de Thierry on l’appelait « Artem », en faisant traîner le « e » muet. Mais là aussi il ne l’avait pas connue, puisque né après sa mort, en 1963, la famille Lecourt ayant déjà pratiquement disparu.
Quand Thierry revint à l’appartement, Nathalie l’attendait en lisant, accoudée sur la table de la cuisine. Il lui raconta l’entretien et les conclusions du notaire. Il allait falloir attendre pour voir leur situation s’arranger et les rêves se concrétiser. Elle l’écoutait, le visage légèrement penché vers l’épaule, les yeux verts, brillants, avec ses tresses et le tee-shirt blanc qui baillait de partout. Le café fumait dans sa tasse. Thierry sentait l’eau de pluie et la déception. Alors elle sourit et s’écria :
- Fiches le camp, pars tout de suite. Je téléphonerais à ton petit chef de scribouillard que tu as été obligé de partir à Paris, au chevet de ta sœur gravement malade. Va voir ce chinois et essaye de le dissuader de confirmer sa lettre. Il a juste à dire qu’il s’est trompé et qu’au vu de la seule photo que tu as de ton oncle, il ne s’agissait pas du même homme ! Ou que c’était une autre date, ou autre jour, un autre endroit ! Je ne sais pas. Débrouilles toi !
- Mais je n’ai pas de sœur !
- Ton chef n’en sais rien ! Tu ne leur dois rien. Fous le camp et téléphones moi dès que tu auras des nouvelles. Je t’aime imbécile !
À suivre…
Caillou, 1984
Disparaître en Indochine - 3°
Posté par Caillou - 09/11/08 à 03:11:55Disparaître en Indochine - Chapitre 3
Thierry était muet. Il l’avait aimé le vieil Étienne et sa mort solitaire l’avait vraiment chagriné et il n’avait pas, tout d’abord, réalisé que sa disparition allait d’un coup lui donner plus d’aisance financière, lui permettre de réaliser des projets, le rendre un peu moins pauvre. La maison de la rue des Fontaines représentait une très belle somme. Il en avait besoin, vite, et ce vieux monsieur chinois venait de tout mettre par terre ! Et puis, par-dessus toute cette histoire d’héritage, une question, bien plus importante, se faisait jour. Et si l’oncle Adrien était encore vivant ? Mais c’était impossible. Il aurait eu… 65 ans ! On ne reste pas toute une vie sans donner de ses nouvelles ! Et s’il avait eu des enfants ?
Maître Viannet, en se levant, interrompit toutes ces réflexions. Il allait bien falloir en rester là, au moins temporairement. Thierry lui demanda :
- Mais que va-t-il se passer maintenant, concrètement ?
- Je vais écrire à ce monsieur et lui demander de confirmer ses dires, par écrit, devant un huissier ou dans un commissariat de police, et si sa déposition est valable, il nous faudra demander une enquête.
- Qui prendra combien de temps ?
Le notaire était embêté. Il leva les mains en signe d’impuissance.
- Oh, certainement plusieurs mois, peut-être plusieurs années. Une recherche de personnes disparues en vue d’héritage, c’est épouvantable. Si on trouve des descendants, il leur faudra prouver leurs degrés de parenté avec Adrien Lecourt. En espérant que d’autres, mal intentionnés, ne se mêlent pas à la partie. Dans ce genre d’histoire, les parentés sont difficiles à prouver et il y a des filous partout. On peut arriver à des situations où les recherches engagées et les procès qu’elles entraînent coûtent plus cher que l’héritage escompté.
Dans votre cas, il ne doit s’agir que de la maison. Si le témoignage de ce monsieur est exact et que nous nous engageons dans une recherche trop coûteuse, il vaudra mieux pour tout le monde que votre oncle Adrien soit encore vivant. Dans le cas contraire et s’il a eu des enfants, je crains qu’il ne vous faille abandonner cet héritage avant qu’il ne vous coûte trop cher. Mais nous n’en sommes pas encore là !
Le jeune homme se leva de son siège, lentement, un peu intimidé par cette tirade et demanda :
- Puisque ce Chinois m’écrit, je peux peut-être entrer en contact avec lui, aller le voir, me renseigner moi-même, faire quelque chose ?
- Bien sûr, c’est même une bonne idée, mais attention Monsieur Ranchin, ne parlez pas d’héritage à qui que ce soit. Ne donnez pas l’impression à votre interlocuteur qu’il peut y avoir de l’argent là-dessous, ne donnez pas de mauvaises idées à des gens qui n’en ont peut-être pas. Je vais lui écrire, officiellement. Je vous aviserai de mon côté, donc tenez-moi au courant de vos démarches. Je me tiens à votre disposition.
En partant, Thierry lui demanda s’il avait un trousseau de clef de la maison de la rue des Fontaines, mais le notaire lui répondit qu’il lui semblait que c’était la voisine qui l’avait gardé : « Madame Taillefer, qui habite en face. »
La pluie repartait de plus belle et, devant l’étude, il se mit à courir pour rejoindre sa voiture. Tant qu’à être à Muret il allait visiter la maison du grand-père.
À suivre…
Caillou, 1984
Disparaître en Indochine - 2°
Posté par Caillou - 08/11/08 à 03:11:49Disparaître en Indochine - Chapitre 2
Il s’engagea sur la rocade qui menait à Muret sous une pluie battante. Maître Viannet avait son étude dans le vieux quartier de la ville, près de la cathédrale. Thierry se rappelait très bien l’endroit. La plaque dorée surmontant le fronton du porche. Maison bourgeoise où il s’était déjà rendu une fois, avec sa mère et son grand-père, plusieurs années auparavant. Il trouva une place libre, juste en face, devant une banque concurrente. Il jeta un coup d’œil sur les employés qui s’affairaient, derrière la vitre, préparant l’ouverture, puis il courut sous la pluie, se réfugier sous le porche de l’étude notariale.
Quelques instants plus tard il pénétrait dans l’antichambre, surpris par le curieux mélange de cuir et de salle d’attente, un peu médicale, froide, nue et fonctionnelle. La secrétaire lui désigna un fauteuil en lui demandant de patienter quelques minutes, Maître Viannet étant occupé au téléphone. La table basse qui trônait devant lui était jonchée de revues fiduciaires et politiques, bien sûr de droite. Il en parcourut une, prise au hasard, sans vraiment la lire. On lui avait parlé de silences feutrés, il se serait cru chez un dentiste. Tout autour, les rayonnages emplis de dossiers recouvraient les murs. Les tranches, toutes imprimées, comportaient en très gros caractères, les chiffres des mois et les années. Il pouvait ainsi remonter le temps, sa naissance, l’avant-guerre, les années de ses parents, l’Histoire… Dehors la pluie tombait toujours. Un véritable déluge qui s’acharnait sur la région ! L’enterrement d’Étienne, sous cette pluie lancinante et glacée, n’avait pas été long et les condoléances hâtives avaient précipité les vieux de la rue des Fontaines vers leurs petites maisons, là-bas, loin du cimetière, là-bas, vers la Garonne brunie et débordante.
- Maître Viannet vous attend, Monsieur Ranchin, si vous voulez bien me suivre ? Il se leva brusquement et il la suivit dans un dédale de couloirs étroits et moquettés. Il fut introduit dans le minuscule bureau du notaire. Celui-ci, debout, lui tendait la main en souriant.
- Désolé de vous avoir fait attendre, Monsieur Ranchin. Permettez-moi de vous présenter mes condoléances. M. Lecourt, votre aïeul, était un vieil ami de mon père… Mais asseyez-vous donc.
Effectivement, Thierry s’en souvenait, le prédécesseur de Maître Viannet, ce devait être son père, se prénommait Alphonse et il venait parfois le dimanche après-midi à la villa de la rue des Fontaines, quand ils y venaient en visite avec sa mère. Cela devait déjà faire pas mal d’années.
Ils parlèrent d’Étienne, qu’ils n’avaient pourtant pas tellement connu, ni l’un ni l’autre. Puis du temps qui avait gâché l’enterrement. De ce temps effroyable que nous réservait la nature, des difficultés que cela occasionnait aux personnes âgées, et au tourisme qui allait encore en souffrir… Le notaire se décida enfin à ouvrir le dossier qui posé sur son bureau portait un titre tracé au feutre rouge
LECOURT SUCCESSION
- M Ranchin, je dois vous annoncer une mauvaise nouvelle. Je supposais qu’étant le seul descendant direct de votre grand père Étienne Lecourt, cette succession ne poserait aucun problème. Nous ne devions donc nous voir que pour en régler les détails. M. Lecourt n’a pas laissé de testament. Je vais donc résumer la situation. Né en 1902, ici même, à Muret, M. Etienne Lecourt épouse à Saigon, en 1922, Melle Dumas, sans établir de régime matrimonial. Ils ont trois enfants : Adrien né en 1923, qui disparaît tragiquement en 1944, mais je reviendrais sur cette disparition, puis Henri qui naît en 1933 et qui décède en 1953, et enfin Anne, votre mère qui voit le jour en 1935 et qui, je suis navré de vous le rappeler, est décédée l’année dernière.
Et bien ! Quel air il prenait ! Thierry ne supportait plus cette componction, ce paternalisme. La mort de sa mère ne le regardait pas !
« Tais-toi » pensa-t’il très fort tandis que le notaire laissait passer un ange de politesse exquise.
- Mme Lecourt, votre grand-mère, ayant elle-même disparue après une longue et pénible maladie en 1964, vous êtes donc l’unique descendant d’Étienne. Tous ces renseignements m’avaient été communiqués par celui-ci lorsque je lui avais demandé de songer à son testament quand il est passé à l’étude, l’année dernière, pour régler un petit problème de copropriété sur un chemin d’accès. J’en avais profité pour lui rappeler qu’il devait y songer. Et il m’avait répondu que n’ayant plus que vous comme famille, il ne lui semblait pas important de s’en préoccuper. Ce qui était vrai. Mais je regrette vraiment qu’il n’ait pas rédigé de testament en temps et en heure…
Je dois vous annoncer une curieuse nouvelle, qui remet beaucoup de choses en question. Le correspondant local du journal La Dépêche m’a remis cette lettre qui semble vous être destinée, ainsi qu’un autre message qui l’accompagnait et que je vais, si vous voulez bien, vous lire. Le notaire, chaussant des lunettes à larges montures, prit dans le dossier une lettre, cachetée, qu’il donna à Thierry et se mit en devoir de lire la seconde, à haute voix, sentencieusement, ridicule et plat.
De
Monsieur Wang Kien Feng
Apt. 527/2 impasse des Bougainvilliers
Paris 13ème
À M Le rédacteur de La Dépêche à Muret.
J’ai eu, par hasard, l’occasion de lire l’annonce nécrologique de la disparition de M. Étienne Lecourt, de Muret, dans votre édition du 12 octobre. Cette nouvelle m’a profondément surpris et peiné. En effet j’ai eu la chance de rencontrer un homme exceptionnel, qui nous a sauvé la vie, à moi et à ma famille, dans des circonstances que je n’oublierais jamais. Il s’appelait Adrien Lecourt. Je ne l’ai jamais revu. Il m’avait dit qu’il avait encore de la famille dans le sud-ouest, vers Toulouse. Je serai navré d’apprendre, plus de quarante ans après, le décès d’un de ses parents. S’agit-il de son père ? Pourriez-vous s’il vous plaît lui transmettre cette lettre? J’aurais tant aimé revoir Adrien Lecourt, ou avoir de ses nouvelles, savoir ce qu’il est devenu depuis si longtemps. Les très graves événements auxquels je fais allusion se sont déroulés à Haiphong à la fin novembre 1946. Je n’ai jamais eu l’occasion de le revoir. Je vis maintenant en France, depuis quelques années. Je vous remercie par avance de bien vouloir m’aider à le retrouver en transmettant cette lettre à la famille et je vous prie de recevoir l’expression de mes sentiments distingués. »
Le notaire lui donna la lettre.
- Le journaliste m’a transmis ce courrier car il ne connaissait pas votre adresse.
Thierry la décacheta, l’ouvrit. Elle ne comportait qu’une courte note exprimant des condoléances à la Famille Lecourt et demandant des nouvelles d’Adrien. Pas plus d‘informations, en tout cas, que le courrier à la Dépêche. Le jeune homme le montra au notaire. L’adresse de l’expéditeur le laissait rêveur. Ce devait être dans ce quartier de grandes tours, peuplées d’asiatiques, que l’on voyait derrière la place d’Italie. Il n’y était jamais allé, mais la télévision en parlait parfois en l’appelant «China-Town».
Maître Viannet rompit le lourd silence qui s’était étendu dans le bureau :
- Cher Monsieur Ranchin, je suis le notaire de votre famille depuis bien longtemps. Votre grand-père nous avait chargé de ses affaires longtemps avant la succession de mon père. Nous avons dans ce dossier une lettre de disparition officielle de votre oncle Adrien Lecourt. Établie par la gendarmerie de Tourane, elle est datée du 17 mai 1944. En 44 ! Pas en 46 ! D’après les recherches entreprises par la gendarmerie de l’époque, votre oncle avait quitté la mine de cuivre familiale pour échapper à une rafle japonaise. Tous les témoignages des ouvriers présents sur les lieux concordaient pour affirmer que ce jeune homme s’était enfui lorsque les soldats japonais avaient été signalés sur la route d’accès à la mine. La montagne, toute proche, était un refuge facile, à condition, bien sûr, de s’y réfugier très rapidement. Le même rapport de gendarmerie constate que, malgré des recherches longues et difficiles, ils n’ont pu retrouver ni le jeune homme, ni son corps. Mais il faut rappeler que c’était une période troublée. Les incidents fréquents avec la soldatesque impériale permettaient à la gendarmerie française d’envisager son assassinat et l’enfouissement du cadavre. Il a aussi pu être attaqué par un fauve, tombé dans une embuscade et être massacré par des bandits, ou se faire arrêter par les Japonais et, comme européen, être passé par les armes. Plus de deux mois après il n’avait toujours pas été retrouvé. Il a donc été déclaré disparu, comme un grand nombre de « broussards » perdus et dont les disparitions ont été mises au compte de la guerre larvée qui sévissait en Indochine à cette période. Après le délai légal, le calme revenu, cette disparition fut donc considérée comme effective. Votre famille dut entériner cette décision malgré toute la cruauté que cela engageait. Lors de son retour en France, votre grand-père avait donc transmis cette notification avec le dossier familial, que nous avons conservé depuis. Mais il est évident que ce document n’a plus, pour l’instant, de valeur légale. Soit ce monsieur…Wang se trompe et confond la date où il aurait rencontré cet Adrien Lecourt, soit c’était un autre individu qui se faisait passer pour votre oncle, soit celui-ci était encore vivant lors du bombardement d’Haïphong en 1946 ! Quoi qu’il en soit je ne peux plus avant vérification, considérer cette succession comme close. Je suis obligé, avant de la clore, de contacter ce Monsieur Wang et de lui demander de confirmer officiellement ses dires. Il va donc falloir attendre. Si votre oncle était encore vivant en 1946, il a peut-être une descendance que je ne peux léser d’éventuels droits à la succession de votre grand-père.
À suivre…
Caillou, 1984
Disparaître en Indochine - 1°
Posté par Caillou - 07/11/08 à 01:11:42Disparaître en Indochine - Chapitre 1°
Le raclement âcre de la lame de rasoir sur la peau rêche, en levant le menton, sous le cou, avec plein de petits refus, comme le bruit des chaussures que l’on frotte sur un paillasson, et bien non, décidemment cela ne pouvait plus durer ! Thierry, comme chaque matin, se détestait. Le seul moment de la journée où il se regardait était désagréable. L’eau qui gicle et les regards en coin, quand on ne se reconnaît plus, et que l’on se trouve moche et triste. Déjà fatigué…
À 25 ans l’avant-veille, avec la tête que l’on s’imagine à la cinquantaine, Thierry se jaugeait sans aménité, ce matin-là, devant la glace de la salle de bains et il ne se trouvait pas beau. « Gueule d’assassin » murmura-t-il en s’essuyant le visage. Il ne pouvait pas faire trop de bruit car Nathalie dormait encore et il ne voulait surtout pas la réveiller.
Heureusement qu’elle ne le voyait pas comme lui, ce grand arbre sec aux yeux trop enfoncés et aux poils agressifs. Il préférait se voir dans le miroir de son regard à elle que dans n’importe quelle glace. Thierry, sur la pointe des pieds, entra dans la chambre et s’habilla furtivement. Elle était couchée sur le ventre, la joue sur l’oreiller et les draps emmêlés dessinaient doucement les courbes de son corps. Elle dormirait toute la matinée. Qu‘importe, il ne rentrerait que pour déjeuner et elle n’aurait cours que l’après-midi. Autant qu’elle en profite, mais il aurait préféré rester là, dans ce lit qu’il venait de quitter à regret. Il aurait voulu faire l’amour tout doucement, avec lenteur et tendresse, à mi-chemin du rêve et de l’éveil, puis faire griller du pain avec de la confiture de myrtilles.
Jean, polo, baskets, pas de raison de se fringuer. Aujourd’hui il n’allait pas travailler. Pas de raison d’endosser le costume trois-pièces des jours de labeur. Il avait rendez-vous à dix heures chez un notaire, à Muret, le notaire du grand-père… Et c’était bien dommage que ce soit juste ce matin là où ils auraient aimé faire la grasse matinée tous les deux. D’autant qu’ils n’en avaient pas souvent l’occasion.
Il pleuvait, pour ne pas changer, depuis plus de deux semaines. Il laça ses baskets, primitivement blanches, et prit sa sacoche, vérifiant qu’elle contenait bien ses papiers, ses clefs et la lettre de convocation du notaire. Nathalie ne se réveilla pas quand il referma la porte de l’appartement qu’ils habitaient depuis près de deux ans. Nathalie, c’était son Amérique à lui, son bonheur tranquille et il ne s’habituerait jamais à l’idée que ce bonheur puisse être durable. Un très joli visage constellé de taches de rousseur, une longue chevelure blonde avec laquelle il jouait à se perdre dans la jungle tandis qu’ils s’étreignaient, il ne pouvait imaginer qu’il pourrait en jour s’en passer. Thierry redoutait le futur.
Ils n’avaient pas d’argent d’avance et vivaient un peu juste, en dépensant le moins possible, et ce manque constant de fric lui paraissait une menace. S’il n’y avait pas eu des soucis de travail tout aurait été plus facile !
Il s’engouffra dans la 4L, mit le contact, démarra sans problème et sortit du parking déjà presque vide. Les HLM se vidaient tôt le matin et ce quartier excentré de Tournefeuille nécessitait une voiture pour aller travailler. Thierry ne voulait plus, ne devait plus gâcher son existence dans une succursale bancaire de banlieue ! Il ne supportait plus, et depuis longtemps déjà la banque et les clients, les chargés de clientèle, les portefeuilles, les collègues, les arguments répétés à longueur de journée, la bouillie infecte qu’était devenu son boulot. Marre de placer un petit crédit entre deux chèques, marre de devoir refuser, de faire attendre, marre de ces journées interminables, marre de gagner sa vie en perdant son temps, une seule envie ; se tirer ! Et construire autour de Nathalie une vie véritable. Si la disparition du grand père Etienne lui apportait un héritage suffisant pour démarrer, il saurait bien s’en débrouiller. Il monterait une boutique de jeux de société en plein centre ville et gagnerait le fric nécessaire pour préserver cet amour sauvage, tranquille et quotidien en même temps. Non, ne pas terminer comme un pion, attendant la retraite, et ayant perdu toute illusion. Nathalie méritait mieux que ça.
À suivre…
Caillou, 1984.
*Témoignage d’un passager ayant participé à une action collective pour faire échouer une expulsion.
Posté par Caillou - 04/11/08 à 11:11:24Je reprends ce texte, extraordinaire, que l’on m’a envoyé. Merci à Sirisos.
Mercredi 29 octobre 2008 Vécu : samedi dernier, j’ai voyagé avec des gens bien…
Prêt à partir ce samedi pour Alger- j’y vais régulièrement dans le cadre d’une activité professionnelle de coopération avec ce pays- j’ai eu le sentiment, une fois monté dans l’avion, d’être pris en otage par Hortefeux, plus précisément par sa politique d’objectifs annuels chiffrés d’expulsion de sans-papiers.
Le soleil noir – 13° et fin.
Posté par Caillou - 02/11/08 à 08:11:11Seul, rue de l’Université, Pierre met du jazz sur le pick-up. Il plonge dans les délices de l’apitoiement sur soi-même avec « Olé » de John Coltrane et son incessant battement de contrebasse. Il veut se faire à manger mais ne sait plus trop quoi faire. Va pour un œuf et des tomates, qu’il grille dans la poêle, et pour une bouteille de vin, qu’ils avaient mise de côté pour une bonne occasion… Dehors la nuit a fini par tomber. Seul, il ne sait ni quoi faire ni où aller, alors il rentre dans un bar voir s’il y a encore du monde… Puis il remonte dans leur chambre.
Demain il ira au Lycée, il reverra Andrée sans oser lui parler.
Puis les jours se suivent et les soirées où il tourne en rond le font sortir et fuir dans les rues.
Dans le quartier Latin, vers la rue de la Huchette… Il rencontre des anciens copains de première, des types inexistants et flous, qu’il méprisaient il y a quelques mois encore et qui ne pouvaient supporter sa morgue méprisante. Mais dans la fumée des bars, maintenant, quelle importance ?
Il noue des relations avec la sottise, sottise pas méchante mais écrasante, celles des clichés et des pensées communes d’un petit monde de la provocation, de la marge et des drogues. Il fume de plus en plus de l’herbe, aspire de l’éther. Il prend du LSD avec des types bizarres qui se réunissent sur les quais du fleuve, derrière la Gare d’Austerlitz.
Il perd son job vers la fin d’octobre. Et maintenant sans limites, il se perd complètement.
Le soleil l’éblouit car ses yeux ne sont plus habitués à la lumière du jour. Sur le quai où il échoue un jour, brillant de plus en plus, il n’y a que le soleil et la chaleur des pavés sous sa joue. Pierre se vide de lui-même. Indifférent et pessimiste il devient sans espoir, vivant au jour le jour.
Et puis, enfin, il disparaît au coin de la rue Véronèse et du boulevard des Gobelins.
Fin.
Caillou 1967
Propulsé par WordPress et le thème GimpStyle crée par Horacio Bella. Traduction (niss.fr).
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