Dehors, il pleut.

Sur le parking vide à cette heure de la nuit, les flaques d’eau luisent dans la lumière jaune des projecteurs. La voiture est garée, le moteur arrêté. Il est peut-être onze heures. L’endroit est totalement désert. Le son régulier et doux de la pluie sur la carrosserie de l’automobile fait un bruit blanc, un ronronnement, une sorte de murmure qui se mêle à la discussion des deux hommes assis à l’avant. Le plus grand au volant, à la place du conducteur, a le regard perdu dans la nuit noire massée à l’avant du capot. Il a plus de cinquante ans. Appelons le Jean. L’autre, sur le côté, doit avoir le même âge. Le torse à moitié tourné vers son interlocuteur, il le regarde en parlant doucement. C’est peut-être Pierre. Ce qu’il dit exactement ? Cela ne nous regarde pas. Enfin, pas dans les détails. Mais il parle de l’amour, des femmes, de la fidélité à des idées, celles qu’il se faisait plus jeune, il y a des années, sur le mariage, la vie de couple… Sur le refus de vivre la vie de ses parents. Leurs adultères, leurs mépris communs l’un pour l’autre, leur cohabitation réduite aux acquêts… Il raconte la mort de son père et le  sentiment amer que celui-ci s’était jusqu’au bout menti à lui-même. Il parle de tout ce qui le bouscule et l’empêche de dormir…

L’autre, Jean, le silencieux, l’écoute gravement. Il n’est pas de ceux qui ne font qu’attendre une pause dans le discours des autres pour poser leurs propres réflexions, reprenant ainsi leur fil interrompu. Mais il sait que bientôt viendra dans le discours de Pierre l’inévitable bilan de comparaison entre la vie rêvée et la vie réelle, entre les espérances et les constats, le cours des jours tel qu’il est devenu après les grandes décisions. Il compare ce que lui dit Pierre avec ses propres désillusions. Il se coule dans le fleuve des soucis évoqués par son ami, non pas par compassion mais parce qu’il a traversé et traverse encore les mêmes écueils, les mêmes tempêtes. Tout à l’heure il lui racontera aussi ce qui est advenu du temps des espérances, comment il a reconstruit sa vie après l’échec, comment il a bien peur maintenant, avec le départ de son épouse, de retomber dans la solitude et le désespoir.

Jean est le compagnon de lutte des années militantes. Le seul qui reste après le tri impitoyable que la politique et les trahisons de la vie quotidienne a fait dans toutes ces amitiés qui paraissaient inébranlables. Il est l’ami, le seul, le dernier, celui qui sait écouter mais aussi parler sans se lasser. Ils se connaissent depuis longtemps, depuis l’adolescence. Ils ont pu se perdre de vue au gré des déménagements et des changements de cap, mais ils ne se sont jamais trahis, et n’ont jamais oublié les grandes discussions qui les avaient, il y a des années, fait grandir. Et ces grandes discussions, ils continuent tous les deux à les tenir, isolés du monde, pour quelques heures, dans cet habitacle, cette bulle, sous la pluie, en compagnie du jazz cool des années 50 qui en sourdine provient de l’auto-radio.

Cette amitié entre eux, on peut la retrouver un peu partout, entre 2 femmes écossant des haricots sous la treille au fond d’un jardin, entre des ouvriers à la sortie de l’usine sur le zinc d’un bistrot, entre des gamins préparant des bêtises, entre un homme et une femme dans une cuisine au milieu de la nuit, dans une salle où des gens inconnus lisent des textes à d’autres, autour d’une table dans un restaurant ou sur un établi, un banc de fac, dans un couloir de métro… Dans les lettres qu’on écrit encore et qui ne seront lues et comprises que par de vrais amis. L’important dans l’amitié, c’est d’y croire encore. Elle se nourrit, elle s’entretient, et elle permet, dès fois, de supporter le monde. Car, dehors… il pleut.

Caillou, 12 mars 2010

La vie rêvée est bien plus belle !

Il pleuvait.

Les rues du centre ville luisaient, désertes en cette fin d’après-midi dominicale. Sorti de la gare et de ses quelques bars ouverts dans la rue lui faisant face, je n’avais rencontré personne et je me demandais bien où je pourrais perdre les 3 heures qui me séparaient de ma correspondance. C’est alors que je vis, au carrefour, luire les étoiles de l’Alphabet. Un cinéma de quartier, pas encore excentré, pas encore vendu. On y projetait un vieux film en noir et blanc qui devait, d’après le titre, parler d’assassinats et d’évasion. « C’est déjà commencé depuis 10 minutes » me dit la caissière en me tendant ma monnaie. « C’est pas grave, merci mademoiselle ». Dans le hall un monsieur plus très jeune, dans un vieux costume fripé, m’attendait et a déchiré mon ticket et m’indiquant d’un coup de menton le couloir tapissé de moquette rouge qui menait à la salle.

Celle-ci était plongée dans le noir et l’absence d’ouvreuses (elles ont disparu depuis des années me semble t-il) ne me facilita pas la tâche. J’enlevais mon imperméable trempé et en tâtonnant j’ouvris un siège et m’assis. L’écran était presque noir. On était au fond d’une forêt de sapins (noirs) et le jour (blanc) ne se devinait qu’entre les troncs serrés. Je mis quelques instants à comprendre le lieu et l’action. Deux hommes, vêtus d’uniformes gris, avançaient rapidement et sans faire de bruit en se suivant. On les voyait surtout de dos. Au loin des chiens aboyaient furieusement et leurs cris se répercutaient en écho dans les frondaisons. L’orée du bois se rapprochait et l’on entrevoyait des prés puis, au loin, des sommets enneigés. L’un des deux hommes, le plus jeune, se retournait de temps à autre, l’air inquiet. On sentait qu’il aurait aimé questionner l’autre mais qu’il n’osait plus le faire. Le premier marchait, sans arrêt, et l’on entendait sa respiration essoufflée. « Robert ! Magnes toi ! On va longer le bois. Au bout du pré, il y a un gué sur le torrent. Si on se grouille on y sera avant eux sinon… on est cuits ». À ces quelques mots murmurés, Robert accéléra encore le pas et paru plus résolu. Ils disparurent derrière une crête et la caméra erra lentement dans la forêt tandis que le raffut de la meute se rapprochait.

La fatigue de ce long voyage en train se fit sentir et j’eus de plus en plus de mal à concentrer mon attention devant cet écran sombre et ces larges plans presque immobiles. Qui étaient ces gens ? Pourquoi fuyaient-ils ? À quelle époque cela se passait-il ?

J’ai du m’assoupir quelques instants car je ne me souviens pas de ce qui s’est passé jusqu’au moment où j’ai retrouvé les deux hommes en uniformes gris seuls dans un compartiment de train. L’aîné regardait l’autre en train de dormir, la tête inclinée sur le côté. Par la fenêtre on voyait un paysage de bord de fleuve qui filait. Il se pencha et tapa légèrement sur le genou de son compagnon : « Robert, réveilles-toi, on arrive ». Le train ralentissait en traversant maintenant des quartiers ouvriers. Puis il entra dans une grande gare à verrière. Je m’étonnais de voir que le film avait été tourné exactement dans la gare où je faisais cette courte escale. Je reconnus immédiatement les mêmes quais, la même horloge, le même buffet au bout à droite du quai n° 1 et la même sortie des voyageurs que les deux hommes empruntaient maintenant, presque en courant.

J’avais aperçu tout à l’heure, à droite de la sortie, les vitres sales d’un commissariat de police. Je le reconnus immédiatement dans le filé de la course des deux fuyards. La porte en claqua en s’ouvrant et un flic hurla « Rrêtez vous ! ou j ‘tire » en dégainant un énorme pétard noir. Robert et son compagnon étaient déjà à l’autre bout du parking et fonçaient vers la gare routière. Les flics déboulaient de partout. Une voiture freina à mort sur la chaussée mouillée et cacha l’espace de quelques instants la vue des deux treillis gris. Un gros plan sur le visage de Robert, en sueur, le regard traqué et on entendit le premier coup de feu siffler un peu au-dessus de lui tandis qu’il se jetait sous une balustrade et roulait sur lui-même dans l’herbe sale des bords du canal. Son compagnon courait plus haut et son soufle court envahissait toute la bande son, par dessus les hululements des sirènes et les sifflets de la police.

La nuit tombait avec la pluie et ils longèrent un mur lépreux interminable couvert de tags et de signatures incompréhensibles. Ils avaient semé les flics mais pour combien de temps ? Ils n’iraient pas loin s’ils ne trouvaient pas un abri et d’autres vêtements que ces vareuses grises qui manifestement les désignaient aux regards des forces de l’ordre.

Ils arrivèrent à un carrefour que je reconnus là aussi immédiatement. Au bout de l’avenue on voyait le gyrophare des flics qui arrivait. Les deux hommes cherchaient une échappatoire et, sans se concerter, se précipitèrent vers le cinéma. Je les vis entrer précipitamment et reconnus le même visage de la caissière. Décidement les réalisateurs de ce film avaient tourné dans des décors naturels. Quelle coïncidence !

L’écran devint brutalement très sombre et je ne distinguais plus grand chose mais je compris que nous étions dans une salle du cinéma. Un film en noir et blanc était projeté et les deux hommes tâtonnaient dans le noir pour trouver les fauteuils. Je me dis que ce n’était vraiment pas une bonne idée pour des évadés de se cacher dans un cinéma, que les flics allaient arriver d’une minute à l’autre, et c’est alors que je réalisais qu’une respiration très forte était apparue juste derrière moi. Je n’osais pas me retourner.

Je me suis forcé à regarder l’écran pour ne pas leur donner l’impression que j’avais remarqué leur présence dans mon dos. Ils chuchotaient. Sur le film, je voyais le carrefour se remplir de voitures de police et leurs vives lumières tournoyer. Les flics couraient dans tous les sens. Il y eut un gros plan sur le visage de la caissière qui hoquetait « Dans la salle, là à droite ! » Les gros godillots écrasaient la moquette. Il y eut alors un bruit de cavalcade. J’ai senti une main m’arracher mon imperméable et deux silhouettes dévaler l’allée pour foncer vers la petite porte en-dessous de l’écran, celle sur le côté, toujours surmontée d’une petite lumière bleue avec «sortie de secours» marqué dessus. L’écran s’est éteint d’un seul coup et la lumière s’est allumée brusquement. J’ai regardé autour de moi et ce qui m’a semblé vraiment curieux c’est que j’étais seul dans cette salle de cinéma. C’est alors que les portes ont littéralement éclaté et j’ai été entouré d’une nuée de flics qui me braquaient leur flingue dessus. Terrorisé, je n’ai pas bougé d’un poil. Ils m’ont soulevé du fauteuil et porté d’une seul jet dans l’entrée du cinéma. « C’est lui ! C’est lui ! » hurlait la bonne femme derrière sa vitre. « Il est entré quelques minutes avant eux et leur a donné l’imperméable. »

La masse d’uniformes bleus s’est un peu écartée et j’ai vu arriver un gros type moustachu en complet veston. « C’est toi le Lyonnais. On a coffré tes deux complices. Alors tu vas être sage et nous dire qui de vous trois a tué la logeuse de Robert. T’as compris ». Puis se retournant vers ses hommes il a ordonné : « Allez embarquez-moi ça et que ça saute ! »

Et c’est juste à ce moment que le petit monsieur au costume fripé a levé le doigt et a dit au commissaire qui repartait déjà : « Mais non, mais non, l’assassin de la logeuse de Robert, c’est le docteur. Cela fait dix fois que je le vois ce film et je le sais bien. C’est le docteur parce que la concierge avait réalisé qu’il entretenait la voisine du troisième, et qu’elle était bien décidé à le dire à tout l’immeuble».

Après, tout est devenu très embrouillé et finalement… j’ai loupé ma correspondance.

Caillou, texte paru en février 1999 dans Le Coquelicot

Disparaître en Indochine - 27 (et dernier)

Chapitre 27 : Die welt in der wir leben.*

À travers les vitres embuées du taxi, Thierry regardait défiler les grandes avenues parisiennes. Nathalie, qu’ils étaient allée chercher à la gare Montparnasse, était à ses côtés. Blanchard, devant, s’était assis à côté du conducteur. Après l’avenue Jean-Jaurès, le taxi vira à droite et prit l’allée de platanes avec, tout au bout, l’entrée du cimetière de Pantin.
Le rassemblement commençait à s’étoffer sur le terre-plein de l’entrée du cimetière de Pantin, entre les tristes parterres de maigre pelouse. À cet endroit le mur d’enceinte est blanc et les deux portails massifs, qui permettent de pénétrer dans le grand parc de la mort, sont surmontés de catafalques de pierre, dans le style pompier de la fin du XIXème siècle. Thierry sortit du taxi avec Nathalie.
Le ciel était gris et plat, bien en harmonie avec le lieu et l’heure. Quelques jeunes gens les regardèrent, en silence, tandis qu’ils s’approchaient du groupe. Une jeune fille, dont le visage aux yeux très légèrement bridés semblait à Thierry être d’origine sud-américaine, leur proposa à tous trois des œillets rouges. Certains les tenaient à la main, d’autres les avaient accrochés à la boutonnière.
Dans le silence du groupe, un monsieur africain, couvert d’un béret noir, avec une barbiche et des petites lunettes carrées, tenait la hampe d’un drapeau rouge marqué d’une faucille et d’un marteau. Nathalie se serra contre Thierry.
- Quelle drôle d’ambiance ?
Il faisait un peu froid.
Le corbillard métallisé arrivait. Il fit le tour du rond-point et déposa deux femmes. La plus âgée, tout en noir, une soixantaine d’années, dit quelques mots au chauffeur et le corbillard reprit sa marche et entra lentement dans le cimetière. L’autre femme, rousse et un peu plus jeune, en veste de jean, allant vers l’attroupement, pris un œillet tendu et dit :
- Chers camarades, nous allons accompagner Victor une dernière fois…
Et tout le groupe se mit en marche, lentement, et franchissant la porte monumentale pénétra dans l’allée principale du cimetière de Pantin.
Thierry ne connaissait personne et il détaillait discrètement chaque visage. Africains, Latinos, Asiatiques, Arabes, la plupart masculins et presque tous âgés d’une trentaine d’années… Il ne vit que les deux femmes, venues avec le corbillard, qui lui semblaient plus âgées et Européennes. Elles avaient pris la tête du convoi, serrées l’une contre l’autre, avançant silencieusement. Blanchard était lui tout derrière, suivant silencieusement le défilé.
Une jeune fille, celle qui leur avait offert les œillets rouges, se mit à chanter doucement une chanson de marche, mais sur un ton très bas et bien plus lent que ce que Thierry se souvenait avoir déjà entendu. C’était un chant qui parlait des «meilleurs des nôtres, qui sont morts dans la lutte, frappés, assommés, enchaînés dans les bagnes…» et la plupart des présents reprirent, mais là aussi très calmement : «En avant, prolétaires, soyons prêts, soyons forts…»*
Puis la camionnette noire s’immobilisa, au fond d’une allée, sous des arbres et les employés du service des pompes funèbres déposèrent le cercueil sur des tréteaux. Le grand noir au béret, enleva son  drapeau rouge de la tige en alu et le déposa, tendrement sur la caisse de noir sombre. La femme rousse s’avança et rompit le sombre silence qui s’était imposé.
- Simone, si tu veux dire quelques mots…
- Merci Sonia.
Elle prit son élan et courageusement elle s’élança.
- Victor, je vais t’appeler comme cela puisque c’est le nom sous lequel nous te connaissions tous. Victor, nous sommes réunis autour de toi, aujourd’hui comme nous l’étions hier. Mais aujourd’hui c’est pour la dernière fois. Tu as été assassiné, et bien que nous ne sachions pas quel est le bras qui t’a tué, nous savons très bien pourquoi. Pendant toutes ces années où tu as agi dans l’ombre, contre l’impérialisme et le néo-colonialisme, nous n’étions qu’une poignée à te connaître un peu. Aussi, l’heure est maintenant venue de te donner, comme tu me l’avais demandé, ta véritable identité.
Victor, tu es né en 1918, dans un petit village des environs de Sarrebruck, en Sarre. Et tu n’as pas connu ton père qui venait de mourir parmi les derniers soldats de la grande guerre. Fils unique, ta maman t’éleva au milieu des pires difficultés de l’après-guerre, grâce à son maigre salaire d’ouvrière dans la métallurgie. La Sarre était occupée par l’armée française. Tu as fais de bonnes études primaires. Tu m’as dit que tu te souvenais d’avoir été un élève studieux. Mais ces études furent interrompues très rapidement par l’obligation de travailler et, dès l’âge légal, tu es sur le carreau de la mine en train de trier le charbon. Ton oncle maternel, un syndicaliste réorganise l’action revendicative dans les houillères. Aussi, dès que tu commences à bosser tu te syndiques. En 1933, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. À partir de mai les arrestations se multiplient. Syndicalistes, communistes, socialistes, hommes et femmes de gauche, sont arrêtés et envoyés dans des camps dont on ne comprit bien plus tard qu’elle était l’horrible mission. La Sarre n’est pas encore sous la domination du Reich mais son statut est celui d’un territoire occupé confié à la « société des nations ». Beaucoup d’opposants au nazisme se réfugient donc dans la région sarroise. Dans la maison de ton oncle tu assistes chaque soir à d’interminables discussions entre ces réfugiés allemands. Mais les nazis sont aussi en Sarre et montent la population contre les forces d’occupation française, en particulier contre la présence des tirailleurs africains, qu’ils considèrent comme des sous-hommes indignes de fouler un territoire allemand.
En mars 1935, à la suite d’un référendum où l’immense majorité du peuple sarrois, trompé par la propagande nationaliste, donne son approbation à Hitler, celui-ci envahit la Sarre. C’est l’exil immédiat pour tout ce qui restait encore d’antifascistes allemands. Ton oncle part avec ses camarades et tu le suis. Tu as 18 ans. La France n’est pas loin, par Forbach, en Moselle. Malgré l’angoisse, vous avez encore  l’espoir que l’exil restera temporaire, que le régime hitlérien s’effondrera rapidement, victimes de ses propres mensonges. Or tu n’as jamais revu ta mère, morte sous les bombardements américains de 1943.
Avec ton oncle tu vas vivre quelques temps à Paris, dans la communauté allemande en exil, avec les quelques maigres secours octroyés par les organisations ouvrières. C’est l’été 1936, C’est le front populaire, c’est la joie fantastique des Français qui rend l’exil antifasciste encore plus douloureux.
Nathalie en lui serrant le bras interroge Thierry du regard :
- Mais ce n’est pas ton oncle !
Le jeune homme hausse les épaules et lui murmure:

- Je ne sais pas ! Je n’y comprends rien.

-C’est aussi, en Espagne l’été du soulèvement franquiste. Alors, avec ton oncle, dans la même journée vous adhérez tous les deux au Parti communiste allemand, le KPD en exil, et toi, Victor, le plus jeune, tu t’engages dans la colonne Thaelmann qui arrive en Espagne dès le 5 août 36 et qui sera le fer de lance des brigades internationales créées, un peu plus tard, en octobre.
En Espagne tu combats sur le front de Madrid et en 1938, à la dissolution des brigades, tu retournes en France. Ton oncle est toujours à Paris où tu restes quelques temps. Ton parti, sachant que tu es disponible, et que tu parles trois langues, l’allemand, le français, l’anglais et un d’espagnol, te demande d’intégrer le Komintern. Or, cette organisation communiste internationale a besoin de toi pour servir de secrétaire à son envoyé en Chine méridionale. C’est un Tchèque, en poste au Yunnan. Le mieux c’est donc de te faire passer par l’Indochine. Une fois à Hanoï tu n’auras plus qu’a prendre le train du Nord qui, traversant le Tonkin, t’amènera jusqu’à Kunming. Le secrétariat du Komintern, à Paris, te fabrique des faux papiers et tu t’embarques alors pour la lointaine colonie française sous le nom de Jean Dupuy.
Malheureusement, un peu après ton débarquement dans le port de Haiphong, les Japonais envahissent la Chine du sud et te coupent la route pour rejoindre le Yunnan. Tu es donc bloqué en Indochine lorsque la guerre éclate en 1939. Si la police française t’arrête elle t’internera comme Allemand. Alors tu écris une dernière lettre au Komintern, à Moscou, signalant que tu vas te fondre dans le paysage et que tu reprendras contact dès que possible. Il te faut travailler. Ancien mineur, et soi-disant français,  tu réussis facilement à te faire embaucher dans une mine de cuivre, pas très loin de Tourane. C’est une ville côtière qui s’appelle maintenant Da nang. Là tu te caches pendant quatre ans sous cette identité de Mr Dupuy. La pression japonaise s’accroît. Son armée occupe tous les points névralgiques du pays et fait parfois des incursions vers l’intérieur. En 1944 tes contacts vietnamiens de permettent de renouer avec le mouvement communiste. Le Komintern n’existe plus. Il a été dissout l’année précédente. Mais le Parti Vietnamien, celui d’Ho Chi Minhn te demande de partir à Hanoï pour servir d’agent de renseignements. Tu y restes jusqu’en 1953, puis, la défaite française étant maintenant inéluctable,  on te demande de rentrer en France. Après, nous connaissons mieux ton histoire. Exclu du PCF en 1956, à cause de la Hongrie, tu romps avec le stalinisme et, à travers la guerre d’Algérie, tu  deviens, sous le nom de Victor, le chef du réseau internationaliste, anti-impérialiste dont nous sommes toutes et tous ici les militants.
Une petite pluie fine s’était mise à tomber sur un silence recueilli.
- Il est temps maintenant pour moi de te redonner ton véritable nom. Tu étais sarrois, né en 1918 et tu t’appelais Eulenspiegel. Mais, pour nous tu resteras toujours vivant sous le nom du camarade Victor ! Ton combat pour la liberté des peuples ne s’arrêtera pas. Nous le continuerons.
Et, lentement, elle leva le poing, ganté de noir, suivie dans ce geste par tous les autres militants.
Ensuite le cercueil fut descendu avec des cordes dans le trou glaiseux, chacun, à tour de rôle, jeta son œillet rouge dans l’excavation, puis tout le monde chanta l’Internationale tandis que les ouvriers du cimetière commençaient à jeter des pelletées de terre.
À la fin de la cérémonie, comme chacun s’en retournait vers la sortie du cimetière, Thierry s’approcha de Simone et de Sonia.
- Bonjour. Vous ne me connaissez pas. Je suis le neveu d’Adrien Lecourt. Est-ce que vous pourriez…
- Mais bien sûr, jeune homme ! Je sais qui vous êtes. Allons nous réchauffer dans une brasserie et je vous dirais tout ce que je sais !

Au fond de la salle, dans un recoin plus sombre, ils se sont réunis autour de Simone. Il y a Blanchard, Nathalie, Thierry et Sonia. Ils se réchauffent sans rien dire, en attendant l’arrivée des bières qu’ils ont commandées. Celles-ci arrivent, bien mousseuses, et chacun trempe ses lèvres en silence, avec une sorte de recueillement. Puis Nathalie, au bout de quelques instants, n’en pouvant plus d’impatience, demande :
- Alors Victor, ce n’était pas ton oncle ?
- Et bien non, Mademoiselle. L’oncle de votre ami, Adrien Lecourt, a bien été tué par les Japonais vers la mi-mars 1944. Victor m’a raconté cette histoire, il y a plusieurs années. En fait depuis qu’il avait été embauché par votre grand-père, puis après son départ pour la métropole, Victor, en tant que contremaître, était devenu l’homme le plus important de l’entreprise. Imaginez vous cela : votre grand-père est parti avec toute la famille, il ne reste qu’Adrien, un adolescent qui profite de sa liberté. C’est sur Victor que repose la bonne marche de la mine. C’est aussi parce qu’il impose une autre forme de relation avec les mineurs. Toujours internationaliste, il traite les ouvriers avec respect, tisse des liens basés sur le respect et l’estime réciproque… Ce qui, pour ces hommes, était très surprenant, habitués à ce que le moindre petit blanc les méprise, les insulte, voir même les batte. Il faut comprendre ce que c’est qu’un régime colonial ! Pendant ce temps Adrien descendait très souvent en ville et y passait fréquemment les nuits. Il délaissait la mine, se reposant totalement sur le contremaître. Victor, le soir, dans le camp annamite, apprend la langue vietnamienne et finit par y rencontrer des nationalistes. En effet la résistance s’organise peu à peu et des militants viennent souvent discuter avec les mineurs, après le travail. La gendarmerie française aux ordres du gouvernement de Pétain, fait le moins de vague possible pour ne pas contrer l’occupant japonais. C’est ainsi que Victor entre en contact avec le mouvement de résistance Viet-Minh et renoue avec le mouvement communiste. En 1944 la mine ne fonctionne plus, ses produits ne sont plus transportables. Il n’y a plus d’essence pour les industries civiles. En mars 44 le quartier général d’Ho Chi Minh envoie un émissaire pour rencontrer celui qu’ils appellent déjà le « Kominternien ». La rencontre doit avoir lieu à Hué, l’ancienne ville impériale. Il y reçoit instructions et directives pour organiser un réseau d’espionnage, dans le cas d’un retour de l’influence française, après la défaite japonaise, qui semble maintenant de plus en plus prévisible. On lui demande de s’installer à Hanoï. Il doit toutefois retourner à Tourane pour récupérer ses affaires, avant de filer dans le Nord. Et c’est là, à son retour, qu’il apprend le drame qui s’est déroulé en son absence. Les Japonais sont montés jusqu’à la mine, deux jours avant. Ils ont arrêté le jeune blanc, Adrien, sous prétexte d’espionnage et l’ont emmené avec eux. Victor fouille la maison et retrouve les papiers d’identité de votre oncle. Il veut alors descendre en ville pour s’expliquer avec la « Kempetaï », un équivalent japonais de la Gestapo allemande. Mais les mineurs annamites sont eux déjà persuadés que le jeune Adrien a été exécuté car certains ont entendu des détonations quelques minutes après le départ de l’escouade japonaise. Avec Victor, ils recherchent le corps d’Adrien et, à deux kilomètres de la mine, ils retrouvent son cadavre, enfoui dans un fossé sur le bord de la piste.  Ils l’enterrent alors dans le champ, à l’orée d’un petit bois. Votre oncle,mon garçon, a été liquidé par l’armée japonaise.
- Mais pourquoi ?
- Peut-être ne pouvaient-ils pas comprendre qu’il y ait encore un blanc dans cette zone de montagne, alors que depuis plusieurs mois, tous les européens étaient partis en ville, et même s’étaient réfugiés à Saïgon.
- Mais pourquoi les mineurs n’ont-ils pas déclaré ce crime à la gendarmerie française, à Tourane ?
- Je ne sais pas. Mais je suppose qu’il n’y a eu aucune enquête ! Le pouvoir de la Gendarmerie était inexistant à l’époque. Les gendarmes n’ont vraisemblablement pas quitté leur caserne du centre ville pour aller en montagne. Ils étaient à peine tolérés par les Japonais ! Ils n’allaient pas prendre de risques ! Ayant appris que le jeune Lecourt s’était volatilisé après une incursion japonaise ils l’ont tout simplement déclaré disparu. Quant aux Annamites qui travaillaient chez votre grand-père vous pensez peut-être qu’ils allaient s’émouvoir ? Ce serait oublier qu’ils avaient, pendant des années, été traités comme des chiens par les blancs. Alors, même si Adrien était un jeune garçon, combien de leurs propres enfants étaient morts, faute de médicaments, de soins, d’hygiène… Vous n’avez jamais entendu parler des conditions de travail ahurissantes que les colons ont fait subir aux Nha Qué dans les exploitations ?
- Mais vous parlez aussi de mon grand-père ?
- Bien sûr ! Je parle aussi de lui ! Cet héritage que vous rechercher il n’est pas fait que du travail de votre famille, il est surtout le prix du sang et des larmes des mineurs annamites…
Blanchard intervint et demanda doucement que l’on en revienne au sujet, qu’il était inutile de se faire du mal avec le passé, même s’il fallait le connaître…
- Oui, surtout vous ! Je sais très bien qui vous êtes ! Vous étiez un des chiens de garde les plus féroces du système répressif colonial !
- J’étais, j’étais… Nous avons tous fait des erreurs, nous avons tous des crimes sur la conscience, moi par fidélité aux ordres reçus, vous par idéologie. Ce qui s’est passé au Cambodge quelques années plus tard, vous n’y êtes pour rien ?
C’est Nathalie qui réussit à ramener le calme, en parlant sincèrement de deuil, de respect, de compréhensions mutuelles.
- Après tout Thierry n’y est pour rien ! Il veut juste savoir et nous voulons tous savoir ce qui s’est vraiment passé.
i- Vous avez raison, Mademoiselle. Je continue. Donc les mineurs ont enterré Adrien. Et Victor, muni de ses papiers, s’est installé à Hanoï. Après le départ des Japonais et Hiroshima, il y eut une période d’incertitude puis le retour de l’administration française. Sous une couverture légale d’approvisionnement de l’Armée, Victor entra dans les filières du marché noir puis réussi à  s’infiltrer dans les salons diplomatiques, derniers vestiges de l’empire colonial français. Il transmettait donc ses informations sur les mouvements de l’armée française à Giap, jusqu’en mai 1953, où il est revenu en France.
- Sous quelle identité ? demanda Thierry
- Il a très peu utilisé le nom d’Adrien. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi c’est le nom qu’il a donné à votre Monsieur Wang. Peut-être pour ne pas être en contradiction en cas de contrôle d’identité par des militaires français ? Il se faisait appeler Jérome pour le marché noir, Dupuy pour la boîte postale et Adrien pour ses déplacements. Car c’étaient les papiers d’Adrien qui étaient les meilleurs. Mais à Marseille, c’est la dernière fois qu’il les a utilisés. Il n’en a plus jamais eu besoin.
Après, pour le reste de son histoire, je crois que vous savez déjà tout ? Le Komintern dissout il n’y avait plus de coordination des mouvements de libération. Par ailleurs Victor avait, après 1956 pris ses distances avec le stalinisme… Avec l’écrasement de l’insurrection hongroise Victor comprit que l’on ne pouvait pas imposer le socialisme aux peuples. Qu’on l’impose à la bourgeoisie, bien sûr, mais les images et les documents qu’il recevait lui prouvaient bien qu’une telle violence ouvrière ne pouvait être que le résultat d’une politique autoritaire de l’appareil d’État. De toute façon Victor n’était pas un politique, c’était un homme d’action. Il assumait de la meilleure manière possible les secteurs clandestins dont d’autres, plus politiques que lui, dessinaient les orientations. Victor se retrouva à Paris, désœuvré, et sans beaucoup d’amis. À cette époque, lorsqu’on quittait le Parti, et a fortiori lorsqu’on en était exclu, on perdait d’un coup tous ses copains. Les anciens camarades ne lui adressaient même plus la parole, changeaient de trottoir lorsqu’ils le croisaient dans la rue. Il était devenu un traître du jour au lendemain. En France ce genre d’accusation ne faisait qu’isoler, en RDA elle l’aurait mené en prison pour des années ! Il retrouva du travail comme traducteur pour des revues internationales, essaya de se couler dans le moule social pendant quelques années. Mais en 58 il rencontre Cénac alors que la guerre d’Algérie fait rage. Il lui fait rencontrer le petit groupe d’opposants à la guerre. C’est l’époque où je l’ai rencontré. Nous voulions, même avec nos faibles moyens, aider la révolution algérienne, pas se contenter de protestations humanistes contre la politique française.  Victor est un peu méfiant devant notre amateurisme. Mais l’arrestation de Cénac l’oblige un peu à prendre le réseau en main, et c’est, de plus en plus le soutien au FLN algérien en France. Ensuite, de fil en aiguille, il s’est retrouvé tête de réseau et a fondé l’Entraide Révolutionnaire Internationale. Avec une autre ligne politique que celle de la troisième internationale, une ligne plus « tricontinentale » comme nous disions à l’époque, une ligne marquée par Cuba et Che Guevara. L’ERI il en tenait toutes les filières. C’est une organisation très cloisonnée. J’étais, je crois, la seule qui avait accès à son carnet d’adresses.
- À propos de l’ERI, vous connaissiez le nom de l’infiltré qu’il y avait dans votre réseau ?
- Non, c’est vous qui venez de me l’apprendre. Mais, après tout, ce « Robert », de Lyon, a fini par réussir son suicide. Je l’ai appris ce matin. Il s’est taillé les veines dans son lit d’hôpital.
Thierry pensa très furtivement à sa fille, cette jeune femme rencontrée dans la galerie d’Art Moderne.
Simone le coupa dans sa rêverie :
- De toute façon la grande période de l’ERI est derrière nous. Depuis 4 ans l’organisation roule sur ses réserves. Nous n’avions plus qu’un seul axe de lutte : contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Nous y soutenons l’ANC. La présence d’un flic dans nos rangs ne nous a pas vraiment gênés…
- Et son oncle sarrois ?
- Arrêté en 1939 comme allemand, enfermé dans le camp du Vernet d’Ariège, il a été livré par la police française de Pétain à la Gestapo. Victor pensait, sans aucune certitude, qu’il était mort dans le camp de concentration de Dachau.
- Il n’est jamais retourné en Allemagne ?
Simone haussa les épaules et hocha négativement la tête.
- Et vous savez qui a assassiné Victor ?
- Non. Mais la responsabilité des services secrets français ne fait pour nous aucun doute. Ils ont peut-être sous-traité avec un service étranger mais c’est eux qui ont commandité cet assassinat !

Tout le monde se levait…
Thierry embrassa Simone et Sonia, la vie normale allait reprendre son cours…

* “Le monde dans lequel nous vivons”
* À écouter : L’appel du Komintern (Hans Eisler - Janke)
http://www.chambre-claire.com/PAROLES/appel-komintern.htm

Épilogue

Message enregistré sur le répondeur de Turange.
Salut Gilles.
Notre gars est arrivé hier à Johannesburg par le vol direct de Roissy.
Il n’y a eu aucun problème. Tout a été vraiment très cool.
Remerciez chaleureusement le colonel Chernu de notre part.
À charge de revanche.
Smith.

Disparaître en Indochine - 26

Chapitre 26

Robert Chénières était plutôt mal en point. Il pleurait, ayant fermé les yeux, le visage torturé par des tics, et sa respiration, de plus en plus hachée, témoignait de son état de nervosité. Blanchard eut peur d’un arrêt cardiaque, fatal avec un vieil homme aussi fatigué. Il fallait aller chercher du secours.
- Monsieur. Vous n’allez pas bien. Les services de secours vont arriver. Voulez-vous que nous prévenions quelqu’un de votre entourage ?
Le galeriste, dans un hoquet, lui donna un numéro de téléphone. Alors Thierry les laissa tous les deux quelques instants, sortit de l’arrière-boutique et, avisant le combiné sur le bureau, téléphona au SAMU puis au numéro indiqué. Une femme lui répondit rapidement et il l’informa que Robert avait fait un malaise, qu’il fallait venir tout de suite. Le jeune homme comprit très vite qu’il s’agissait de sa fille. Il lui faudrait une bonne demi-heure avant d’arriver. Ils habitaient, avec son père, du côté de Saint-Cyr au Mont d’Or et avec les embouteillages… Tout en l’écoutant, Thierry regardait les toiles accrochées aux murs. Tout cela ne lui semblait pas très contemporain mais relevant plutôt de l’abstraction lyrique, un mouvement artistique des années 50. Ces œuvres lui faisaient penser à Mathieu, ou aux premières toiles de Soulages. Blanchard lui demanda de se procurer un verre d’eau et il sortit sur le trottoir pour en aller le chercher au café du coin de la rue. À son retour l’ambulance n’était pas encore arrivée. Il amena le verre d’eau et vit que Blanchard lui faisait ensuite signe de les laisser seuls. Alors Thierry s’assit dans le fauteuil et attendit l’arrivée de l’équipe tout en entendant, de l’autre côté de la cloison, les murmures des deux hommes.
Lorsque les ambulanciers arrivèrent, quelques minutes plus tard, le calme de la galerie disparut d’un coup, dans les cris, les allées et venues, l’agitation, ordonnée et méthodique. Thierry leur ouvrit la porte de la galerie et les guida vers la pièce du fond. En entrant il vit que l’ex-commissaire de police remettait dans la poche de son blouson un petit dictaphone brillant. Puis le vieil homme fut allongé sur une civière, recouvert d’une couverture de survie argentée et, rapidement emmené sous les yeux d’une dizaine de voisins et de passants. L’ambulance rouge s’en alla et Thierry répondait aux questions d’un jeune flic de service venu accompagner l’équipe de secours quand une jeune femme arriva. C’était la fille du galeriste. Elle nota l’adresse de l’hôpital où son père venait d’être emmené. Le jeune homme lui donna les clefs de la galerie et ils sortirent tous ensemble.
- Je vous téléphonerais pour avoir des nouvelles…
Puis ils purent repartir vers la gare.
- Qu’est-ce que tu leur as donné comme explication de notre présence sur les lieux ?
- Juste que nous étions des amateurs d’Art entrés dans cette galerie par hasard… Mais j’ai du laisser mes coordonnées.
- C’est un peu embêtant ! Les autres, ceux qui nous collent au train, ils vont rappliquer et ils n’auront plus qu’à questionner le fonctionnaire de garde au commissariat de police du quartier.
Thierry haussa les épaules.
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant. Tu as réussi à en savoir plus sur ce Victor ?
Le vieux commissaire souriait.
- Et oui, et figures-toi qu’il sera enterré après-demain au cimetière de Pantin.
- Donc on monte à Paris ?

Un peu plus tard, ils prirent le TGV de l’après-midi. Dans le wagon les deux hommes s’installèrent de part et d’autre de la fenêtre.
- Tiens, écoutes ça ! Blanchard sortit son dictaphone et le donna à Thierry.
- Robert ? Vous m’entendez ? Pourquoi avez-vous voulu vous suicider ?
- Je n’en peux plus. Ils me tiennent depuis tellement de temps. Et maintenant qu’ils ont assassiné Victor tout va se savoir. Je ne veux plus être là ! J’ai honte…
- Honte de quoi ?
- C’est compliqué. Je me suis fait piéger il y a une trentaine d’années et je n’ai plus jamais pu sortir de ce piège.
- Qui c’est-ce «  ils »?
- Laissez-moi…
- Ah non, mon vieux. Il y a là, juste à côté, un jeune homme qui veut savoir la vérité. Et cette vérité c’est vous qui la détenez ! Alors ne vous défilez pas !
- « Ils » c’est le contre-espionnage français.
- Ah, enfin ! Et comment vous ont-ils amené à trahir vos camarades ?
- C’était en 54. J’ai pris la galerie en location, mais je ne m’en sortais pas. Je voyais bien qu’il allait falloir laisser tomber ! Pourtant j’étais la seule galerie d’Art moderne à Lyon à cette époque. Depuis les Beaux-Arts je me battais pour ça : avoir ma galerie à moi.
- Et les communistes, ils étaient d’accord avec vous ?
- C’était un peu dur mais le Parti avait besoin des intellectuels. J’étais un des contacts possibles pour les attirer. Du coup ils fermaient un peu les yeux sur l’art abstrait que je défendais. Pour eux de l’art dégénéré. Ils ne juraient que par le réalisme socialiste, mais, bon, dans les réunions j’étais un élément qui donnait une autre image des communistes.
- Votre engagement était très fort ! Nous avons appris que vous étiez même, à cette époque, le responsable lyonnais de la sécurité du PCF. C’est donc que le Parti vous faisait confiance ?
- Oui. Mais c’est aussi qu’une galerie d’Art c’est bon pour les rendez-vous discrets. . Chez les militants c’était impossible, dans certains bars c’était plus compliqué. Quand on voit rentrer un type inconnu… C’est plus surveillé aussi. Du coup chez moi c’était pratique.
- Donc votre boutique servait de boîte postale et de lieu de rancard ?
- Oui. Je me bagarrais autant pour l’Art abstrait que pour mon idéologie. Sauf que j’ai été piégé et que j’ai du choisir.
- Comment ont-ils fait ?
- Un mardi matin, ce devait être en février 54, un homme me propose un tableau de Pierre Fichet.
- Je ne connais pas.
- Vous avez tort. Bon c’est un peu oublié maintenant mais c’est beau ! Enfin, bref, moi, je le prends tout de suite! Et le jeudi suivant arrivent trois policiers de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. Ils m’accusent, preuve à l’appui, de recel d’œuvre d’art. Le tableau avait été volé dans un château, vers Collonges. Ils repartent avec le tableau et me laisse avec une convocation à la police judiciaire pour le lendemain. Et là je suis reçu par un commissaire, un type à l’accent parisien… Il était seul. Et il me demande le prénom du secrétaire de ma cellule, juste son prénom. Je refuse bien sûr, mais il rigole. Il me dit qu’il le connaît, que c’est « Henry », que c’était juste pour vérifier. Ensuite il me sort l’estimation du tableau volé. Il valait 2 millions cinq cent mille francs de l’époque. Soit je paye soit c’est la fin de la galerie d’Art. Et puis, il me pose le marché : ma galerie contre un tout petit renseignement, deux fois par mois. Pas grand-chose, par exemple, qui s’occupe, dans le parti, du secteur immigré.
- Et là vous avez accepté ?
- Pas dans un premier temps. J’ai hésité deux semaines, jusqu’à la mise en demeure judiciaire. Là je n’avais plus que trois jours pour réunir la somme !
- Et alors ?
- Je suis retourné voir ce type et je lui ai donné un nom, un seul…
- Mais cela a été le début de l’engrenage ?
- Oui.
- Et vous avez fini par être l’indicateur communiste de ce commissaire. Quel était son nom d’ailleurs?
- Chernu, mais il y a très longtemps que je n’ai plus eu affaire à lui. En fait il m’avait fait enregistré lorsque je suis retourné le voir. Il avait des photos de moi dans les locaux de la police judiciaire.  D’autant que suite à une erreur de ma part un camarade et son épouse…
- Marcel et Gabrielle ?
- Oui, c’était un couple de Marseillais. Ils avaient compris que j’émargeais chez les flics. J’en ai parlé à Chernu… Et deux jours plus tard ils étaient assassinés dans leur chambre. Là, je ne pouvais plus m’en sortir. Le contre-espionnage pouvait me faire tuer par les camarades à la moindre incartade de ma part. Mon dossier a été transmis de main en main et ils ne m’ont plus jamais lâché. À chaque fois ils venaient me voir à la galerie et me menaçaient de balancer mon dossier à la direction fédérale du PCF.
- C’est pour avoir encore plus d’informations à donner que vous vous êtes proposé pour le poste de responsable à la sécurité ?
- Cela me donnait une vue générale sur tous les réseaux du Parti, au niveau local mais aussi au niveau national.
- Et vous avez continué jusqu’à votre démission du Parti, en 56. Mais après, pourquoi ? Il n’y avait plus de moyen de pression ?
- En 56, après l’insurrection de Budapest, Chernu n’avait plus besoin de moi dans le Parti. Par contre avec mon activité souterraine j’étais en contact avec les réseaux de soutien aux militants algériens. D’abord par Cénac, que j’avais connu par des amies des Beaux-Arts, mais surtout par celui qui lui a succédé : Victor.
- Que vous aviez connu lorsqu’il arrivait du Vietnam via Marseille.
- C’est exact. Je l’avais hébergé sous le nom d’Adrien, mais, un peu plus tard, dans une réunion de coordination, à Paris, il m’a été présenté sous le nom de Victor.
- Et vous êtes toujours en contact avec lui ?
- Il a été assassiné hier ! C’est dans le journal. Regardez, en bas de la page 3 du
Progrès de Lyon.
- Les pompiers arrivent… Nous n’allons plus pouvoir discuter… Alors dites-moi juste où nous pouvons rencontrer ceux ou celles qui le connaissaient ce Victor, sa femme peut-être, sa compagne, sa famille ?
- Je n’en sais rien. La seule personne que je connais c’est Simone.
- C’est ici qu’il y a le blessé, Monsieur, écartez-vous s’il vous pla… »

Ensuite il n’y avait plus que le bruit de la bande.
Thierry demanda à Blanchard :
- En comment on va la retrouver cette Simone ?
Le vieux flic lui montra l’article du Progrès.
- Et bien lis. Ton Victor sera inhumé samedi matin. Et là je suis sûr que nous y retrouverons cette femme.

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 25

Chapitre 25

Thierry remontait la rue de la Charité en se dirigeant vers la place Bellecour lorsqu’il vit Blanchard qui  arrivait en sens inverse. Le vieux flic lui fit signe du regard et d’un très léger hochement de tête de ne pas l’aborder. Quand ils se croisèrent le jeune homme vit immédiatement les deux types en blouson de cuir qui arrivaient vers lui en discutant. Le plus petit des deux l’examinait attentivement, faisant semblant d’être captivé par ce que racontait son compagnon. Quelques mètres plus tard, Thierry se retournait et il vit que les deux hommes s’étaient séparés et que le grand était maintenant derrière lui, comme par hasard en train de regarder dans la vitrine d’un droguiste. Il fallait en finir ! Thierry entra rapidement sous une porte cochère et courut se planquer derrière le mur d’une cour intérieure. Lorsqu’il entendit le souffle du type qui arrivait il prit tout son élan, tourna le coin du mur et d’un coup très violent dans le plexus il l’étendit sur le sol. Pendant que son adversaire, au sol, essayait vainement de reprendre sa respiration son souffle il lui murmura, en le fouillant rapidement :
- Continue à me suivre et je te descend !
Sous ses doigts il sentit le froid de l’arme qu’il sortit rapidement du holster. Il lui enleva aussi son portefeuille.
- Il n’y aura pas de prochaine fois ? N’est-ce pas ?
Le grand ne répondait rien, les yeux fermés sur sa souffrance. Alors, en empochant le 6,35  il sortit rapidement du porche et remonta la rue de la Charité en sens inverse.
Blanchard avait toujours le plus petit aux fesses. Mais Thierry les rejoignit rapidement. Maximin tourna dans la rue de Condé. Ils se dirigeaient donc vers la place Carnot et la gare. Tout en marchant derrière eux, Thierry ouvrit le portefeuille et vit immédiatement la carte blanche, barrée de tricolore, « Police Nationale » avec la photo du grand flic qu’il venait de dégommer. Mais était-ce vraiment un flic ?
Il rejoignit l’autre et lui posa une main sur l’épaule.
- Excusez-moi. Ce n’est pas à vous ?
Le bonhomme se retourna brusquement et, attiré par le mouvement de la main, vit le portefeuille de son collègue.
Tout autour d’eux, les passants pressés filaient vers l’escalator et les escaliers de la gare Perrache.
- Tu nous lâches ou je tire ?
Du coin de l’œil, il sentit que Blanchard s’était rapproché d’eux.
- J’ai l’arme de ton collègue dans la poche droite et elle est braquée sur ton bas-ventre. Cela te suffit comme explication ?
L’autre avait les yeux baissés sur la bosse qui déformait le blouson de Thierry.
- Vous faites une connerie les gars, surtout toi,  murmura t-il il en jetant un coup d’œil furtif sur l’ancien flic. Dis-lui toi que nous ne faisons que notre boulot !
Thierry lui souffla au visage :
- Fous l’camp, tout de suite !

- Décidemment Lyon est une ville fliquée. Déjà la dernière fois ! On ne peut pas y faire un pas sans être suivi par toute la maison poulaga !
- Oui, d’accord, mais toi je trouve que tu changes rapidement. Tu deviens un voyou ma parole! C’est pas des méthodes.
Maximin souriait, les yeux plissés. Thierry le sentait à deux doigts d’éclater de rire.
- Bon, écoutes-moi, il faut aller tout de suite à la galerie, avant qu’ils ne nous retrouvent. Non?
- Bien sûr. Mais tu sais, ils vont changer d’équipe et c’est tout. Je les connais bien. Ce n’est pas tes pratiques d’apaches qui vont les faire reculer !

Thierry pénétra dans la boutique. Des toiles froides et sombres étaient accrochées aux cintres sur les murs crépis. Au fond derrière un bureau vide il y avait une porte ouverte sur une autre pièce . Avec Blanchard derrière lui, il s’avança. Ils entendaient du bruit. Et quand il entra dans l’arrière-boutique, il découvrit un vieil homme qui, debout sur un tabouret, était en train de se pendre. Thierry se précipita et l’empêcha de jeter du pied le petit siège. Avec Blanchard ils le posèrent sur le sol. C’était un vieillard sans force. Il ne leur opposa aucune résistance, mais il pleurait, silencieusement.
- Ils m’ont prévenu, mais c’était trop tard !
Thierry et Blanchard se regardèrent, droit dans les yeux.
- Petit, laisse-moi faire. Occupes-toi de  l’entrée de la boutique !
Thierry alla fermer la serrure de l’entrée puis retourna l’écriteau indiquant les heures d’ouverture de la galerie sur la porte d’entrée.
Le vieux avait fermé les yeux, mais il continuait à pleurer.
- Vous êtes bien Robert ? Robert Chenières ?
L’autre ne répondait rien, mais il hocha un peu la tête.
- Le jeune homme qui est avec moi s’appelle Thierry Ranchin. Et vous savez ce qu’il cherche ?
- Oui, je le sais. Ils m’ont téléphoné hier soir.
L’ancien commissaire réfléchissait.
- Vous savez aussi pourquoi il le recherche ?
- Oui, il veut retrouver un oncle.
- Adrien Lecourt ?
Le vieillard ouvrit les yeux.
- Comment l’avez-vous appelé ?
Maximin et Thierry répétèrent en chœur :
- Adrien Lecourt !
- Il y a plus de trente ans qu’on ne l’appelait plus comme ça !
- Et comment vous le nommez ?
Il y eut un silence puis le vieil à homme à terre souffla :
- Jusqu’à hier, nous l’appelions Victor.

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 24

Chapitre 24

On m’appelle Simone, mais mon vrai nom c’est Anna. Anna Blumenstein. Je suis polonaise, née à Lodz. Papa était contremaître dans une usine textile, et ce n’était pas un juif très pratiquant. Il était militant du Bund, donc un de ces juifs socialistes, qui refusaient le sionisme. À la maison nous parlions le Yiddish. Dès l’âge de 7 ou 8 ans il m’emmenait dans les manifestations de rues qu’ils organisaient pour protester contre la dictature de Pilsudsky. C’était dangereux, mais nous courions vite. Les autres juifs, dans notre quartier, n’étaient pas, loin s’en faut, des militants de gauche. Nous avions souvent des bagarres, religieux d’un côté, sionistes, socialistes ou communistes de l’autre.
Dès que j’ai eu seize ans j’ai adhéré au mouvement des jeunesses communistes. C’était en 1938. Je continuais mes études au lycée lorsque, le 23 août 39 fut signé le pacte de non agression entre Hitler et Staline, et dès le 1er septembre les nazis envahissaient la Pologne.
Je ne peux pas raconter ce que fut notre vie dans les années qui suivirent l’invasion… Nous avons été enfermés dans le ghetto, entassés, avec les arrivées massives des juifs raflés dans toute la région. Ensuite on a été enfermés, séparés, puis expédiés vers une destination inconnue… Et toute ma famille a disparu… anéantie. Vous avez vu déjà les photos ! Qu’est-ce que je peux dire de plus ? 300 000 juifs exterminés…
Moi je m’en suis tirée par miracle, l’hiver 44, quand les SS ont évacué le camp de Maïdaneck. Ce fut une marche épouvantable où, à chaque pas, nous laissions derrière nous les corps des femmes qui n’avaient pu nous suivre. Et puis, lors d’un bombardement, alors que nous traversions une forêt, je suis tombée dans un ruisseau et je me suis cachée sous des arbres morts. J’étais un cadavre vivant, avec ma tenue rayée et mon foulard… Et puis, entre deux évanouissements, le silence de la forêt, des mains qui m’agrippent, des soupes que l’on me fait avaler cuillère après cuillère c’est, au mois de mai 1945, la paix qui revient… Et moi, qui suis seule, avec plus un témoin de ma vie ancienne, plus une épaule pour pleurer… Comment suis-je arrivée à Paris ? Un peu par hasard et puis pour une adresse d’un oncle peut-être encore vivant.
J’ai trouvé du travail dans un atelier de tapisserie pour meubles du faubourg St. Antoine. C’était bien car je n’avais pas besoin de parler. Juste obéir aux ordres très précis de l’artisan. J’étais une drôle de fille à ce moment-là. Je vivais avec ma tête folle. Je ne voyais personne. Je n’avais que mon passé comme bagage et il était peuplé de tellement de gens que je ne voulais pas que l’on me bouscule. J’avais survécu aux camps et à la disparition de tous les miens, mais je ne pouvais pas, je ne voulais pas m’en défaire. Mon patron se lamentait sur moi et mon travail, d’autant que j’étais plutôt une littéraire… Pour tout le monde, j’étais Anna, la déportée, la survivante. Nous étions une dizaine de jeunes filles dans cette petite entreprise et petit à petit je me suis requinquée, intégrée, j’ai appris le français, j’ai retrouvé, tout doucement le goût de vivre. J’ai retrouvé des Juifs, des rescapés qui s’activaient dans des associations. Mais il n’y avait plus que des sionistes. Les autres, les socialistes, les Juifs de gauche, se taisaient, du moins ceux que je connaissais, les Polonais. Quant aux communistes ils s’étaient fondus dans le parti français et certains étaient rentrés en Pologne.
Mais là-bas, dans les pays du « socialisme réel » après « le complot des blouses blanches » une vague d’antisémitisme se généralisait. On expulsait les Juifs des organisations ouvrières et la chape de plomb sur notre extermination se referma totalement.
Ce n’est qu’en 1956, avec un copain, un tchèque, qui ne parlait pas plus que moi, que j’ai recommencé à vivre dans le présent. Nous avions essayé, vaguement, de sortir ensemble, de faire l’amour… Mais, de ma part, tout cela était un peu pitoyable.
Il m’a indiqué qu’un Français, un type de gauche, cherchait une secrétaire parlant le polonais. J’avais appris la dactylo, au lycée de Lodz, des années plus tôt. Mon français était devenu potable. Je n’avais rien à perdre, aussi je me suis rendu à cette adresse. C’était un écrivain. Il s’appelait Cénac. Un type curieux, un peu cassant, un humour froid que je ne comprenais pas toujours. Il m’a donc embauchée comme secrétaire particulière. Il fallait répondre à son courrier, taper ses articles pour des revues. Je l’aimais bien. Et il me changeait les idées. Il me fallait gérer ses rendez-vous, recevoir ses relations, organiser des buffets littéraires…
Je suis ainsi rentrée dans son monde et progressivement j’ai connu tous ses proches. Ils me confiant leurs projets, leurs peines, leurs déceptions aussi. Moi qui n’en avais aucun, de projet, cela m’était facile de leur prêter l’oreille. Mais ils me confiaient aussi leurs colères. Car c’est dans ces années-là que l’on découvrait la pratique de la torture par les militaires français en Algérie. Cette guerre épouvantable, coloniale, impitoyable, d’une armée contre un peuple les révulsaient. Je me suis engagée avec eux, avec Cénac et son réseau, dans la divulgation des rares informations sur les crimes français en Algérie, puis, devant l’apathie du plus grand nombre, dans le soutien aux insoumis, aux déserteurs. Oh, nous n’étions pas d’accord avec tout ce que faisait le FLN, mais nous pensions que c’était leur histoire, pas la nôtre. Il fallait en finir avec le colonialisme. Nous déplorions les vaines condamnations contre la guerre qui ne se donnaient pas les moyens d’y mettre un terme.
Et puis, autour de Cénac, s’est monté un petit réseau de soutien à la fédération de France du FLN. C’était des coups de main. On leur portait des valises bourrées de fric jusqu’en Belgique ou en Suisse, c’était l’argent collecté chez les immigrés algériens, dans tous les bidonvilles qui ceinturaient la capitale. Il fallait acheter des ronéos, des stencils, bref tout un matériel qu’un maghrébin n’aurait pas pu se procurer sans se faire remarquer par la police.
Nous n’avons pas fait grand-chose, juste ce que nous pouvions. Les règles de clandestinité du groupe Cénac n’étaient pas trop respectées. Il a été arrété en 1960. J’ai bien sûr, moi même été inquiétée mais j’ai joué l’innocente secrétaire particulière uniquement occupée à taper ses écrits littéraires. Alors qu’en fait je possédais toutes les informations du réseau.
Ensuite Victor est entré dans le groupe, du moins ce qu’il en restait. C’était un ancien du Komintern. Il avait la pratique de la clandestinité et de ses règles. Un grand bonhomme très secret, curieux, très fin aussi. Il a remonté complètement le réseau. Or les jeunes gens, les étudiants, qui fuyaient le service militaire en Algérie devenaient de plus en plus nombreux. Il fallait leur trouver des adresses, des faux-papiers, des passeurs…
Quand Victor, après l’arrestation de Cénac a cloisonné l’organisation renaissante, moi j’avais encore la main sur tous les contacts. Il m’a donc demandé de travailler avec lui. Ce que j’ai accepté avec enthousiasme. J’étais, à l époque, la seule militante à connaître l’ensemble de l’organigramme du réseau.
Après les accords d’Évian, la guerre d’Algérie terminée, il y eut une conférence interne, organisée par Victor et moi-même. C’était chez des curés, dans le 13ème arrondissement. Arrivèrent d’un peu partout des responsables de groupe. C’était comme un au-revoir, une dissolution. Mais Victor proposa de continuer le combat anti-colonialiste en créant une nouvelle organisation de soutien aux mouvements de libération des peuples du tiers-monde. L’Entraide Révolutionnaire Internationale est née ce jour-là. Et bien sûr que je l’ai suivie dans cette aventure ! Nous étions moins nombreux, mais je crois que l’ERI a été efficace.
On travaillait dans le sens souhaité par les mouvements, en faisant connaître à l’extérieur leurs positions, leurs textes, leurs films. Cela se faisait avec des intermédiaires choisis très prudemment, et jamais au nom de l’organisation. C’était individuel. Nos militants demandaient à tel journaliste, pour  «filer un coup de main à un copain », de faire passer tel ou tel article dans son canard.
Ensuite on a monté des stages de formation pour assurer un soutien technique aux combattants des mouvements de libération. C’était aussi l’occasion pour les faire se rencontrer entre eux, discrètement, en plein Paris.
Nous n’avons pas à nous vanter de quoi que ce soit. Il fallait le faire et nous l’avons fait. Si c’était à refaire je le referais. Surtout avec un homme comme Victor. Je l’ai aimé ce type. Je ne veux pas en parler plus. Il est mort, comme il l’avait souhaité, en combattant.

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 23

Chapitre 23

Le jeudi suivant, dans le train qui le menait à Lyon, Thierry lisait les journaux du matin. Les grands titres parlaient tous de la fin de la guerre entre l’Irak et l’Iran. Un accord de cessez-le-feu venant enfin d’être négocié entre le successeur de l’Imam Khomeiny et les émissaires du tyran de Bagdad. Un éditorialiste envisageait un bouleversement du paysage diplomatique mondial. Le million de morts entassés dans le Chat el Arab avaient du, eux, en modifier le paysage réel.
Dans une page intérieure il trouva un petit article qui annonçait un attentat commis la veille en plein Paris.

Un commando avait assassiné un vieux monsieur dans l’entrée d’un immeuble de Saint- Germain des Prés. L’action en avait été revendiquée, quelques  minutes plus tard par un appel téléphonique anonyme à un grand journal du soir. Le correspondant parlait d’une organisation inconnue : Honneur de la Police. Curieux.
Puis il tourna les pages et lut l’article sur le tournoi de baskets comptant pour le titre national qui avait été remporté par Orthez…
Le paiement du 2ème tiers provisionnel était repoussé de trois jours…
Le train arrivait en gare de Perrache. Il prépara ses affaires. Il lui semblait maintenant qu’il allait enfin arriver au terme de sa quête !

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 22

Chapitre 22 ( Mais il s’agit plutôt d’un prologue…)

Cage d’escalier, 6ème étage. Il referme la porte de l’appartement, se dirige vers l’ascenseur, et appuie sur le bouton d’appel.
Le cliquetis mécanique de la vieille machinerie qui s’ébranle rompt le silence de cet immeuble bourgeois, à cette heure de la matinée totalement silencieux.
La lumière du soleil qui pénètre par la grande baie du palier illumine tout l’escalier, rebondissant joyeusement, de marche en marche, sur le tapis rouge maintenu par des tiges d’acier dorées.
C’est un homme bedonnant, avec des poches sous les yeux, deux rides qui tombent au coin de la bouche et des cheveux rares et gris. De la main droite il joue avec son trousseau de clefs puis il le range dans la poche de l’imperméable.
Manque d’exercice, il y a des années qu’il n’a plus couru, nagé, marché dans la montagne, ri trop fort, hurlé, manifesté, fait l’amour avec une femme, fait l’amour avec une foule, concrètement. Il vit tous les mouvements des autres par procuration. Parfois il s’arrête regarde passer les banderoles dans les rues, avec les gens dessous, dont il entend les rires et les cris. Mais il rejeté sur le trottoir des indifférents et des curieux tandis que passent l’émotion, les peines et les révoltes de « l’éruption de la fin ! »
Il a mis ce matin le costume bleu foncé avec un polo blanc à col roulé et il a pris, par précaution son imperméable qu’il tient sous le bras. C’est sa promenade, comme tous les matins. Puisqu’il fait beau, il descendra sur les bords de la Seine et reviendra par Saint-Michel et la rue Saint-Benoit. L’ascenseur arrive enfin. C’est un vieil engin de bois avec des vitres et une grille en fer ouvragée. Il ouvre la porte et se faufile. Chuintement, cliquetis, odeur d’encaustique, la machine repart et descend. Tous les matins, le même geste. Cette ballade c’est un cadeau, petit, devant la tache qui l’attend. À son retour il lui faudra reprendre le texte de synthèse ) présenté pour la réunion de samedi. C’est un document pour mieux prendre en compte les besoins médicaux des MLN.  Par exemple l’ERP salvadorienne, partie du FFMLN, ne peut actuellement compter que sur un médecin pour 450 hommes en 4 détachements.
Leurs étudiants en médecine devant impérativement restés groupés en structures urbaines, ils ne peuvent espérer un renforcement du soutien médical sans l’apport d’une formation extérieure .
L’ascenseur dépasse maintenant le 4ème étage. Il n’y a personne dans la cage d’escalier. Les locataires qui travaillent sont déjà partis, les enfants à l’école, les femmes au foyer font le ménage et les autres, les plus anciens, dorment encore.
Sur un stage de formation médicale, en espagnol, on pourrait intégrer des étudiants de Guinée équatoriale et quelques isolés. Dire qu’il y a tellement longtemps qu’il n’a pas vu un seul stagiaire ! Sur le papier les formations, les instructeurs l’hébergement, toute cette paperasse à ne pas conserver ! C’est un travail de bureaucrate où il faut tirer les ficelles sans jamais voir ce qu’il y a à l’autre bout. Il n’a plus de contact, plus de poignées de mains, plus de ces regards échangés qui en disaient long sur tous les chemins parcourus. Il n’y a rien regretter. De toute façon, c’est comme ça, avec juste, parfois, un sentiment de lassitude.
Où va t’on bien pouvoir trouver des toubibs espagnols, ou qui le parlent couramment, connaissant bien la médecine tropicale. Il verra cela avec Christine. Elle est très efficace cette fille ! Et elle est bien introduite dans le milieu de la cité universitaire  internationale. Elle est consciencieuse, jamais une erreur ! Elle trouvera, il en est sûr, quelques internes compétents et volontaires.
L’ascenseur dépasse le 3ème étage avec un claquement aigre.
Les Salvadoriens veulent également former des équipes pour l’assistance médicale aux populations des zones libérées. Dans certains villages de la jungle les paysans n’ont jamais vu d’autres docteurs que les volontaires américains des sectes protestantes. Une vaccination, une bible, un antibiotique, une bible…
C’est déjà le 2ème étage qui monte. Qu’il est long cet ascenseur ! Donc ce matin la rédaction de cette synthèse puis il ira manger, à midi, chez Yvette, comme d’habitude. Dans l’après-midi il a rendez- vous avec le responsable du secteur financier. C’est dans un bistro du 12ème. C’est un gentil mais bavard. Il fait son boulot sérieusement c’est sûr, mais travailler dans son groupe ne doit pas être toujours facile. Déjà que la trésorerie n’a rien de particulièrement romantique, le voir parler comme ça constamment, de tout et de rien, ce doit être lassant à force ! Enfin, on fait ce qu’on peut avec ce que l’on a !
Il vient de dépasser le 1er étage. La machine va bientôt s’arrêter et le déposer au niveau de l’entrée.
Il voit déjà le carrelage blanc et noir du rez-de- chaussée avec la lumière qui, sur la gauche provient de la cour de l’immeuble. Il remarque également les chaussures noires et le pantalon d’un homme qui attend l’ascenseur.
Mais celui ci ne s’est pas placé juste devant la porte. Il est posté dans le coin droit de l’entrée.
La cabine s’arrête avec un drôle de bruit, comme un ouf de soulagement, il en tire les deux portes battantes et s’apprête à ouvrir la grille lorsque l’homme s’approche et, entrouvrant son imperméable, fait surgir un revolver muni d’un silencieux, un tube très long… Le vieil homme  n’aura pas le temps d’en reconnaître la marque ou le calibre. Il recule dans la cabine et jette la main vers le bouton d’étage pour essayer de remonter mais c’est déjà trop tard.
Quand la première balle l’atteint il est brutalement rejeté contre la parois de bois, derrière lui. Il n’a pas le temps d’entendre le petit « Boooop » du coup de feu et il regarde, en s’affalant, l’immense éclaboussure de sang qui gicle sur les vitres de la cabine. Il tombe, face rejetée vers l’arrière, genoux sur le plancher, encore vaguement conscient de l’ouverture de la grille et du tueur qui, se penchant vers lui, appuie sur la détente et lui tire, à bout portant, une balle dans le sommet de crâne, au milieu des rares cheveux gris.
L’homme se retourna alors et dans le même mouvement réintroduit son arme dans la poche cousue à l’intérieur de son imperméable. Il sort calmement, traverse la cour sans se presser, sans rencontrer qui que ce soit et il part.
Quelques instants plus tard, le femme de ménage des voisins du 3ème se met à hurler, devant l’ascenseur la grille ouverte. Les rares habitants présents se précipitent et c’est le concierge, qui, à travers les grilles rougies reconnaît, mais sans en être vraiment sûr, le locataire du 6ème gauche.

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 21

Chapitre 21

Fiche :        257
Origine :        Turange
Destinataire :    Chernu
Objet :        Information sur dossier Victor.
- Mon colonel.
- Oui ?
- Il y a du nouveau. Une écoute téléphonique sur cabine nous a appris que Blanchard a été contacté par le jeune toulousain, vous savez celui qui recherche un parent…
- Oui, oui, au fait !
- Donc je vous disais que ce jeune a obtenu le contact avec Robert. Maintenant, tôt ou tard, il va le retrouver. Qu’est-ce qu’on fait ?
- S’il n’y plus d’alternative, faites ce qui était prévu : éliminez Victor.
- Bien mon colonel.

À suivre…

Caillou, 1984

Disparaître en Indochine - 20

Chapitre 20

- Robert Chenières. La dernière fois que je l’ai vu il tenait une galerie d’art, à Lyon, dans la presqu’île. Mais c’était il y a tellement longtemps… Je ne sais pas, peut-être en 55 ou au début 56 ?
Augustin avait le regard perdu.
- Et c’est là que vous avez emmené Adrien ? À Lyon ?
- Oui. Ensuite je suis redescendu à Marseille et je n’ai plus jamais entendu parler de ce Adrien. Par contre Robert je l’ai rencontré à des réunions entre responsables de la sécurité du Parti. Et surtout quelques mois plus tard après l’assassinat de Marcel et de son épouse.
Thierry posa timidement la main sur son bras. C’était un geste tendre entre le jeune homme et le vieil espagnol.
- Comment est-ce arrivé ?
- Nous avons été prévenus par un camarade, un voisin, qui habitait dans la même rue, vers l’Estaque. Les deux corps gisaient étendus dans la cuisine, la maison était sens dessus dessous, mais il ne manquait rien, même pas les pauvres bijoux de Gabrielle, rangés dans une boîte en fer sur le buffet du salon. Ils ont été abattus de 6 balles de 6,35 : quatre pour Marcel, dont une dans la nuque et deux pour Gabrielle. Curieusement personne n’avait rien entendu et leurs corps ont été découverts le lendemain matin, le 11 août , je crois. Et leur assassin n’a jamais été retrouvé !
- C’est étonnant. Qu’est-ce que disait la police ?
- Que c’était un travail de professionnel, un tueur…
- Et le PCF, il a réagi comment ?
- En fait, un peu discrètement. Il a élevé une protestation formelle mais sans lui donner trop d’ampleur. Il fallait protester mais pas remuer trop de vagues pour que la presse ne mette pas trop son nez dans nos affaires. On nous avait assassinés deux de nos militants, nous nous savions bien que les journalistes, informés des responsabilités secrètes de Marcel  et Gabrielle ne se seraient pas privé de les salir dans leurs colonnes. Tu sais petit, c’était vraiment une sale période !
- Et il y a eu une enquête interne alors ?
- Bien sûr, mais là aussi cela n’a rien donné. Par contre ce document change tout. Le traître a un nom.
- Vous lui aviez envoyé ma lettre ?
- Oui, à l’adresse de cette galerie, mais je n’ai pas reçu de réponse… Il a certainement déménagé depuis très longtemps. De toute façon je ne sais rien de lui depuis 1956, quand il a été exclu…
Thierry réfléchissait
- Dans ce cas la lettre vous serait revenue avec la mention NPAI : n’habite pas à l’adresse indiquée !
Ils se levèrent et Thierry serra longuement la main de Chavez.
- Bon, merci Augustin. Merci vraiment. Je vous tiens au courant dès que j’ai du nouveau.

Le soir même il téléphonait à Blanchard. Le vieux flic lui conseilla d’attendre deux jours avant de monter à Lyon, le temps qu’il puisse le rejoindre. Il devait voir son docteur le mercredi et ne pouvait pas se libérer avant.
- Il vaut mieux que nous soyons tous les deux, crois moi ! Profites de ces deux jours pour faire des recherches sur cette galerie d’art.
- Tu es toujours suivi ? demanda Thierry.
- Il me semble bien mais je n’en suis pas sûr. Et comme je sors très peu… Allez petit, à jeudi matin à 10h 30 gare Perrache…

À suivre…

Caillou, 1984

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