C’est ça la Démocratie ?

«Est-ce qu’il est normal que le dimanche, quand Mme Obama veut avec ses filles visiter les magasins parisiens, je dois passer un coup de téléphone pour les faire ouvrir?», s’est interrogé Nicolas Sarkozy lors d’une table-ronde sur le développement du quartier de La Défense.

http://www.liberation.fr/politiques/0101577188-le-retour-en-force-du-travail-dominical

C’est une drôle de phrase !
Mais bien sûr que c’est le Roi de France ! Un roi Républicain ! Un Monarque tout puissant, bien au-dessus des lois, qui peut, d’un seul coup de téléphone faire revenir de leurs lointaines banlieues les vendeuses de petites culottes qui se croyaient libre de se reposer un dimanche en famille. Madame Obama et ses filles, quand même ! Enfin ! C’est la femme de l’empereur ! Mais on s’en fout des droits des travailleurs, on s’en tape ! Je téléphone, toute la pyramide des chefs se met en branle et les petites vendeuses rappliquent au trot. Mais c’est ça la République ? C’est ça la Démocratie ?

Dans quelques jours, dans l’indifférence générale, les députés voteront,  « avant l’été », l’autorisation d’ouvrir les magasins le dimanche. Il n’y aura même plus l’excuse bidon du volontariat, (comme si les salariéEs du commerce pouvaient refuser de travailler le dimanche !), il ne sera même pas question de payer double cette journée de travail… Refuser ce sera le licenciement. Et tout cela sous prétexte d’être implanté dans une ville « touristique »… Combat de longue date, maintenant presque perdu…

Et beaucoup doivent se dire que cela ne les concerne pas… Et bien quand il n’y aura plus de repos dominical, qu’ils ne viennent pas se plaindre.

C’est cela la Démocratie !

Caillou, premier juillet 2009

En attendant, on peut toujours signer la pétition:
http://www.travail-dimanche.com/component/option,com_wrapper/Itemid,116/

Pôt de vin et copinages

Le mercredi 17 juin, à 18 heures,
à la librairie Ombres Blanches, 50 rue Gambetta, à Toulouse,
ma copine Gaby présentera son nouveau livre, écrit avec Cathy Mayor

LES CHEMINS DE L’EXIL

Rencontre avec Gaby Etchebarne et Cathy Mayor autour du livre Les Chemins de l’exil (éd. Empreinte).

Voici une douzaine de femmes et d’hommes récemment arrivés à Toulouse. Venant d’Uruguay, du Laos, de Géorgie, du Maroc, du Congo, de Palestine… ils ont tout perdu sur les chemins de l’exil, mais ils ont pu préserver l’essentiel : la force de témoigner. Comment vivre dans une société sans liberté d’expression ? Comment être une femme dans une société où les hommes exercent une autorité sans partage ? Comment être un individu dans une société où la loi du clan et de la famille impose à chacun sa place ? Comment accéder librement à la spiritualité dans une société où les religieux font la loi ?
Posées en France, ces questions ressemblent à des sujets de philosophie pour le Baccalauréat. Vécues par des exilés, elles montrent que les droits de l’homme constituent un champ de bataille qui gronde à quelques heures d’avion de Toulouse.
L’engagement humanitaire de Cathy Mayor et Gaby Etchebarne leur a permis de recueillir des témoignages proposés ici comme autant de chapitres. Au fil des pages les auteurs prennent le temps d’écouter pour nous permettre de comprendre.

Le blog de Gaby: http://gaby.unblog.net/
Le site de la librairie: http://www.ombres-blanches.fr/

Qu’on se le dise, Caillou, 11 juin 2008

La douleur

J’ai le caddie devant moi qui roule. Comme tous les mercredi matin, je fais les courses, ma liste à la main. Je viens de bonne heure avant qu’il n’y ait foule. Dehors il fait beau. J’en ai pour deux petites heures. J’aime ce hors du temps, ce moment de solitude affairée, ces gestes de fourmis au milieu de la fourmilière. J’aime ce jeu de piste, trouver l’article en faisant le moins de chemin possible, jeter un coup d’œil discret sur les promotions, cocher sur mon papier, revenir quand même sur mes pas… Contourner les palettes encombrant les rayons, dire bonjour aux quelques employés que je connais encore, prendre mon temps avant que trop de clients ne se bousculent…
Un peu plus tard, il y a déjà un peu plus de clients, je traverse le rayon des fruits et des légumes.
J’ai besoin de quelques tomates, de carottes, d’une salade, d’une dizaine de petites pêches. Au milieu du rayon, entourée d’une demi-douzaine de balances, une femme que je connais un peu pèse les légumes que les clients posent sur les plateaux. C’est une petite femme ronde, qui parle fort, qui rit souvent. D’origine portugaise, elle en a gardé l’accent chantant. Elle travaille ici depuis très longtemps, ne doit plus être très loin de la retraite. Nous nous sommes côtoyés dans des manifestations syndicales. On se connaît.
Comme à chaque fois que je passe dans le rayon des fruits et des légumes, je la salue et lui demande si elle va bien. Elle me sourit et me répond immédiatement, tout en appuyant sur la touche correspondante à mes carottes, oui, elle va bien… Elle pose l’autocollant sur mon sac en plastique… Mais que c’est son mari… petit coup d’œil sur la balance à droite… qui est très malade… elle appuie sur la touche des pêches en promotion… on lui a découvert… l’autocollant sur le sachet… la maladie d’Alzheimer… la balance à sa gauche… je m’en doutais déjà… le ticket pour les abricots… depuis trois ans, mais je me disais que c’était… à droite… des conneries
Je pose mes tomates sur le plateau. Au moins quatre pèse légumes sont occupés. Les clients ont préparé leurs emplettes sur le devant de leurs caddies et les posent au fur et à mesure que mon ancienne collègue les leur pèse. Ses gestes sont déliés rapides, précis. Elle fonce tout en me parlant vite, elle jette un regard sur le sachet transparent, d’une main tapote la touche correspondante, tout en regardant un autre sac sur une autre balance, elle sort le ticket… C’est un ballet précis… En faisant du vélo… Les pommes… Il a regardé des travaux des ouvriers de la voirie… l’autocollant… Il n’est pas descendu de son vélo… les artichauts… il est tombé dans la tranchée… coup d’œil… Ils l’ont emmené à l’hôpital… des courgettes… m’ont appelé ici
Moi, je suis là, comme un imbécile, je ne sais pas quoi dire. Je lui demande quel est l’âge de son mari… 67 ans… Je le vois bien qu’elle a les larmes aux yeux mais qu’elle continue à peser les légumes, à toute vitesse, par habitude, sans réfléchir, dissociée entre ce qu’elle fait et ce qu’elle dit… Et comme pour me raccrocher au plus petit réconfort possible je lui demande bêtement si cette maladie évolue lentement. Elle hausse les épaules… Ils n’en savent rien… Je bredouille quelques mots d’encouragements… Et je m’en vais.

Quelque instant plus tard devant un grand écran de télévision, dans les rayons des DVD musicaux, je vois Céline Dion qui chante, en duo, sur une scène immense, à Québec, un rock que j’aimais beaucoup. Elle est un peu bouffie, dans une très courte robe moulante. Ses gestes sont calculés aux millimètres près. Elle arpente la scène, le doigt tendu, d’un pas décidé. Elle relance l’autre chanteuse, tout aussi vieille et laide, puis fait des clins d’œil à la caméra. Et pourtant, derrière cette façade un peu vulgaire, fanée, il y a toujours ce rock de Jean-Jacques Goldman : J’irai où tu iras, si beau, si plein d‘énergie, si plein de bonheur.
Et là, comme un con, je retiens mes larmes. Moi j’ai 60 ans… Que le temps passe vite !
Allez ! Je sors de là. Les surgelés vont se perdre.

Caillou, 4 juin 2009

Une version ancienne de rock sur http://video.muzika.fr/clip/16405

Photo de paysage…

(Ce printemps, je vais me lancer dans la photo de paysage…)

La première difficulté c’est que nous sentons l’univers tout entier lorsque nous prenons une photographie de paysage, mais nous ne cadrons qu’une portion. 10° ou 20° sur un ensemble de 360°. La différence entre ce cadre restreint et le hors-cadre va se sentir quand on regarde l’image après. Il faut donc permettre au spectateur de sentir quand même ce hors-cadre. C’est idiot, mais les branches des arbres qui encadrent souvent les photos niaises ont cette fonction: “s’il y a des branches au-dessus c’est qu’il y a des arbres tout autour…”

La seconde difficulté c’est la profondeur. Quand nous ressentons l’émotion d’un paysage grandiose, même frontal, nous savons qu’il est aussi immense devant nous. Or nous le traduisons en 2 dimensions. Sur une photo, il n’y a plus de profondeur… (À moins de faire de la photographie stéréoscopique…) Cette espace, il faut le faire ressentir au spectateur, refuser la frontalité. Un paysage ce n’est pas une scène. Il faut permettre au regard de pénétrer dans le paysage. Donner de la perspective. Avec un premier plan puis un second puis un troisième… Ou par un chemin… Savoir que les lointains sont très souvent plus clairs, plus vaporeux et que les premiers plans sont plus fermes, plus contrastés. Si tous les plans sont de même tonalité, il n’y a plus de profondeur.

La troisième difficulté c’est la composition. Pour rendre visible un paysage il faut construire une composition qui lui permette de respirer. Il faut donc savoir (au moment de la prise de vue!) pourquoi on a placé la ligne d’horizon à cet endroit, pourquoi cet arbre est au milieu, où est le sujet principal. Si on a juste cadré sans composer, c’est le spectateur qui doit trier dans le fouillis et, dès fois, il ne sait pas, n’a pas envie, à autre chose à faire, ne voit rien! Il faut donc penser au ciel, à la lumière, aux ombres etc.

Caillou, 29 mai 2009

Nous ne céderons jamais!

Hier, dans Toulouse, une marche pour soutenir la CIMADE.

Le tract de RESF:

Le ministère de l’Immigration a décidé d’éclater en huit « lots », à partir du 2 juin 2009, la mission associative - dorénavant partagée entre six « prestataires » - assurée depuis 25 ans par La Cimade pour apporter un soutien juridique aux étrangers enfermés dans les centres de rétention administrative. Ce faisant, il ne vise prioritairement ni la protection effective du droit des étrangers placés en rétention ni le pluralisme associatif, comme il le prétend.
En opérant un tel morcellement géographique, cette réforme supprime toute réelle possibilité de vision globale de la société civile dans ces lieux d’enfermement. Plus grave, elle transforme l’aide à l’exercice effectif des droits des étrangers en rétention en une simple mission d’information.
En écartant La Cimade d’un grand nombre de centres de rétention administrative, le gouvernement cherche en outre à se débarrasser d’un témoin dont la prise de parole publique indépendante, les analyses et les rapports d’observation gênent sa politique du chiffre en matière d’éloignement.
Les droits de l’Homme et les libertés fondamentales ne sont pas à vendre ! Face à une logique de concurrence des associations, nous revendiquons une logique de compétence et une parole citoyenne indépendante.
Associations, syndicats, avocats, citoyens, à l’intérieur ou en dehors des centres de rétention, nous continuerons à aider les étrangers pour la défense de leurs droits et de leur dignité.  Dans les permanences, dans les tribunaux, dans les préfectures, dans les aéroports, dans la rue, nous poursuivrons nos actions auprès des étrangers et de leurs familles…
Premiers signataires :
ACAT-France, ADDE, Anafé, Comede, Emmaüs-France, Gisti, La Cimade, Ligue des droits de l’Homme, Réseau éducation sans frontières, le Secours catholique, le Syndicat des avocats de France, Syndicat de la magistrature, MRAP.

Histoire de la CIMADE:
http://www.cimade.org/la_cimade/cimade/rubriques/4

Caillou, 3 juin 2009

« Un jour je reviendrai, et nous serons des millions. »

Sous la pluie…

Dans le vent…

ou sur le Capitole…
le 26 mai
dernier,
je me disais

« Un jour je reviendrai, et nous serons des millions. »

Caillou, 30 mai 2009

Lorsque les légions de l’Empire romain ont écrasé la première grande révolte d’esclaves, Spartacus aurait promis : « Un jour je reviendrai, et nous serons des millions. »

La vie rêvée est bien plus belle !

Il pleuvait.

Les rues du centre ville luisaient, désertes en cette fin d’après-midi dominicale. Sorti de la gare et de ses quelques bars ouverts dans la rue lui faisant face, je n’avais rencontré personne et je me demandais bien où je pourrais perdre les 3 heures qui me séparaient de ma correspondance. C’est alors que je vis, au carrefour, luire les étoiles de l’Alphabet. Un cinéma de quartier, pas encore excentré, pas encore vendu. On y projetait un vieux film en noir et blanc qui devait, d’après le titre, parler d’assassinats et d’évasion. « C’est déjà commencé depuis 10 minutes » me dit la caissière en me tendant ma monnaie. « C’est pas grave, merci mademoiselle ». Dans le hall un monsieur plus très jeune, dans un vieux costume fripé, m’attendait et a déchiré mon ticket et m’indiquant d’un coup de menton le couloir tapissé de moquette rouge qui menait à la salle.

Celle-ci était plongée dans le noir et l’absence d’ouvreuses (elles ont disparu depuis des années me semble t-il) ne me facilita pas la tâche. J’enlevais mon imperméable trempé et en tâtonnant j’ouvris un siège et m’assis. L’écran était presque noir. On était au fond d’une forêt de sapins (noirs) et le jour (blanc) ne se devinait qu’entre les troncs serrés. Je mis quelques instants à comprendre le lieu et l’action. Deux hommes, vêtus d’uniformes gris, avançaient rapidement et sans faire de bruit en se suivant. On les voyait surtout de dos. Au loin des chiens aboyaient furieusement et leurs cris se répercutaient en écho dans les frondaisons. L’orée du bois se rapprochait et l’on entrevoyait des prés puis, au loin, des sommets enneigés. L’un des deux hommes, le plus jeune, se retournait de temps à autre, l’air inquiet. On sentait qu’il aurait aimé questionner l’autre mais qu’il n’osait plus le faire. Le premier marchait, sans arrêt, et l’on entendait sa respiration essoufflée. « Robert ! Magnes toi ! On va longer le bois. Au bout du pré, il y a un gué sur le torrent. Si on se grouille on y sera avant eux sinon… on est cuits ». À ces quelques mots murmurés, Robert accéléra encore le pas et paru plus résolu. Ils disparurent derrière une crête et la caméra erra lentement dans la forêt tandis que le raffut de la meute se rapprochait.

La fatigue de ce long voyage en train se fit sentir et j’eus de plus en plus de mal à concentrer mon attention devant cet écran sombre et ces larges plans presque immobiles. Qui étaient ces gens ? Pourquoi fuyaient-ils ? À quelle époque cela se passait-il ?

J’ai du m’assoupir quelques instants car je ne me souviens pas de ce qui s’est passé jusqu’au moment où j’ai retrouvé les deux hommes en uniformes gris seuls dans un compartiment de train. L’aîné regardait l’autre en train de dormir, la tête inclinée sur le côté. Par la fenêtre on voyait un paysage de bord de fleuve qui filait. Il se pencha et tapa légèrement sur le genou de son compagnon : « Robert, réveilles-toi, on arrive ». Le train ralentissait en traversant maintenant des quartiers ouvriers. Puis il entra dans une grande gare à verrière. Je m’étonnais de voir que le film avait été tourné exactement dans la gare où je faisais cette courte escale. Je reconnus immédiatement les mêmes quais, la même horloge, le même buffet au bout à droite du quai n° 1 et la même sortie des voyageurs que les deux hommes empruntaient maintenant, presque en courant.

J’avais aperçu tout à l’heure, à droite de la sortie, les vitres sales d’un commissariat de police. Je le reconnus immédiatement dans le filé de la course des deux fuyards. La porte en claqua en s’ouvrant et un flic hurla « Rrêtez vous ! ou j ‘tire » en dégainant un énorme pétard noir. Robert et son compagnon étaient déjà à l’autre bout du parking et fonçaient vers la gare routière. Les flics déboulaient de partout. Une voiture freina à mort sur la chaussée mouillée et cacha l’espace de quelques instants la vue des deux treillis gris. Un gros plan sur le visage de Robert, en sueur, le regard traqué et on entendit le premier coup de feu siffler un peu au-dessus de lui tandis qu’il se jetait sous une balustrade et roulait sur lui-même dans l’herbe sale des bords du canal. Son compagnon courait plus haut et son soufle court envahissait toute la bande son, par dessus les hululements des sirènes et les sifflets de la police.

La nuit tombait avec la pluie et ils longèrent un mur lépreux interminable couvert de tags et de signatures incompréhensibles. Ils avaient semé les flics mais pour combien de temps ? Ils n’iraient pas loin s’ils ne trouvaient pas un abri et d’autres vêtements que ces vareuses grises qui manifestement les désignaient aux regards des forces de l’ordre.

Ils arrivèrent à un carrefour que je reconnus là aussi immédiatement. Au bout de l’avenue on voyait le gyrophare des flics qui arrivait. Les deux hommes cherchaient une échappatoire et, sans se concerter, se précipitèrent vers le cinéma. Je les vis entrer précipitamment et reconnus le même visage de la caissière. Décidement les réalisateurs de ce film avaient tourné dans des décors naturels. Quelle coïncidence !

L’écran devint brutalement très sombre et je ne distinguais plus grand chose mais je compris que nous étions dans une salle du cinéma. Un film en noir et blanc était projeté et les deux hommes tâtonnaient dans le noir pour trouver les fauteuils. Je me dis que ce n’était vraiment pas une bonne idée pour des évadés de se cacher dans un cinéma, que les flics allaient arriver d’une minute à l’autre, et c’est alors que je réalisais qu’une respiration très forte était apparue juste derrière moi. Je n’osais pas me retourner.

Je me suis forcé à regarder l’écran pour ne pas leur donner l’impression que j’avais remarqué leur présence dans mon dos. Ils chuchotaient. Sur le film, je voyais le carrefour se remplir de voitures de police et leurs vives lumières tournoyer. Les flics couraient dans tous les sens. Il y eut un gros plan sur le visage de la caissière qui hoquetait « Dans la salle, là à droite ! » Les gros godillots écrasaient la moquette. Il y eut alors un bruit de cavalcade. J’ai senti une main m’arracher mon imperméable et deux silhouettes dévaler l’allée pour foncer vers la petite porte en-dessous de l’écran, celle sur le côté, toujours surmontée d’une petite lumière bleue avec «sortie de secours» marqué dessus. L’écran s’est éteint d’un seul coup et la lumière s’est allumée brusquement. J’ai regardé autour de moi et ce qui m’a semblé vraiment curieux c’est que j’étais seul dans cette salle de cinéma. C’est alors que les portes ont littéralement éclaté et j’ai été entouré d’une nuée de flics qui me braquaient leur flingue dessus. Terrorisé, je n’ai pas bougé d’un poil. Ils m’ont soulevé du fauteuil et porté d’une seul jet dans l’entrée du cinéma. « C’est lui ! C’est lui ! » hurlait la bonne femme derrière sa vitre. « Il est entré quelques minutes avant eux et leur a donné l’imperméable. »

La masse d’uniformes bleus s’est un peu écartée et j’ai vu arriver un gros type moustachu en complet veston. « C’est toi le Lyonnais. On a coffré tes deux complices. Alors tu vas être sage et nous dire qui de vous trois a tué la logeuse de Robert. T’as compris ». Puis se retournant vers ses hommes il a ordonné : « Allez embarquez-moi ça et que ça saute ! »

Et c’est juste à ce moment que le petit monsieur au costume fripé a levé le doigt et a dit au commissaire qui repartait déjà : « Mais non, mais non, l’assassin de la logeuse de Robert, c’est le docteur. Cela fait dix fois que je le vois ce film et je le sais bien. C’est le docteur parce que la concierge avait réalisé qu’il entretenait la voisine du troisième, et qu’elle était bien décidé à le dire à tout l’immeuble».

Après, tout est devenu très embrouillé et finalement… j’ai loupé ma correspondance.

Caillou, texte paru en février 1999 dans Le Coquelicot

Les néo-nazis à Ebensee, la mémoire de mon père…

Georges, à droite, pendant le voyage de 1995,
visitant la chambre à gaz du camp de Mauthausen

Les néo-nazis à Ébensee…

Repris sur LEMONDE.FR du 11.05.09.

Quatre jeunes, soupçonnés d’avoir perturbé samedi une cérémonie de commémoration de la libération du camp de concentration nazi de Mauthausen, en Autriche, dans une annexe à Ebensee, ont été arrêtés, lundi 11 mai, a annoncé le directeur de la sécurité régionale de Haute-Autriche. “Il s’agit de quatre jeunes âgés de 14 à 16 ans”, a-t-il indiqué à l’agence de presse APA. Quatre jeunes encagoulés de noir, soupçonnés d’appartenir à la mouvance néonazie, avaient perturbé samedi, selon des témoins, dont le président du comité Mauthausen, Willi Mernyi, une cérémonie au camp annexe d’Ebensee, en scandant “Heil Hitler” et en faisant le salut nazi, avant de prendre la fuite.

Un groupe de visiteurs français, qui se trouvaient dans les tunnels de ce camp, abritant pendant la seconde guerre mondiale des usines au service de l’armée hitlérienne, avaient été molestés par quatre individus encagoulés et portant des vêtements ressemblant à des uniformes sombres, selon les enquêteurs. Deux des Français de ce groupe auraient été blessés par des balles de caoutchouc tirées par les agresseurs et pris en photo par l’un des visiteurs avec son téléphone portable. Très perturbé par ces incidents, le groupe de Français avait choisi de quitter immédiatement la région et n’avait pas déposé de plainte, toujours selon les enquêteurs.

Après les Français, les quatre jeunes, qui sont originaires de la région, selon M. Lissl, s’en sont pris à un groupe d’une dizaine de visiteurs italiens qui ont tenté de les maîtriser mais n’ont réussi qu’à retirer la cagoule à l’un des quatre fuyards avant d’alerter la police. L’un des agresseurs avait ensuite été reconnu par un habitant d’une commune proche de l’annexe d’Ebensee, qui a, lui aussi, prévenu la police. L’interrogatoire des quatre jeunes gens, inconnus des services de police jusqu’ici et qui ont tous reconnu les faits, se poursuivait lundi soir. Ils n’avaient pas encore expliqué leurs motifs.

La cérémonie rassemblait notamment des survivants venus célébrer le 64e anniversaire de la libération de cette annexe, où les détenus étaient chargés de creuser des tunnels pour y abriter des usines travaillant pour l’armée.
Dimanche, une autre cérémonie, organisée au camp principal, situé dans le nord de l’Autriche, avait réuni environ 7 000 personnes, dont le président de la République, Heinz Fischer, et des représentants des différentes communautés religieuses, qui ont appelé au rejet de toute forme de racisme.
Quelque 100 000 détenus, sur environ 200 000 déportés, dont de nombreux Français, ont péri pendant la seconde guerre mondiale à Mauthausen et dans ses annexes.

Un extrait d’un interview fait par Georges (en 1993), qui a été libéré le 6 mai 1945 du camp de concentration d’Ebensee.

Il raconte:
Les conditions de l’infirmerie où l’on entassait… Il y a eu à un moment donné une épidémie de dysenterie amibienne. Tous les camarades avaient la diarrhée avec la nourriture qu’on nous donnait qui était avant tout une nourriture liquide et qui ne contenait pas du tout les éléments que nos organismes auraient réclamés. Et bien, et cela je l’ai vu aussi, à l’intérieur de l’infirmerie il y a eu des gens qui étaient au troisième étage des châlits, qui déféquaient sur ceux qui étaient au-dessous d’eux, qui déféquaient à leur tour sur ceux qui étaient tout à fait en bas. Il y avait une mortalité effrayante. Il y avait très peu de médicaments. Il n’y avait pas de véritables pansements, c’étaient des bandelettes en papier. De l’infirmerie il y a un souvenir qui m’a particulièrement frappé. C’est le départ, j’y ai assisté du haut du garage où nous étions, d’un convoi renvoyé à MATHAUSEN. Il y avait des caisses qui contenaient les corps des morts, des grandes caisses en bois, et parfois, ce détail je ne l’ai pas vu mais je sais que cela c’est produit, il parait que les SS pilaient les corps exactement comme on pile le raisin pour réussir à bien faire tenir tout dans les caisses. Par-dessus on installait les malades. Des gens frappés d’érésipèle, avec des bandelettes, un peu genre momie, par exemple. Ils étaient installés la-dessus pour faire un voyage qui représentait à peu près 70 Km, même peut-être plus, de MELK au camp de MATHAUSEN.
Tout cela par n’importe quel temps, sur des camions non bâchés. Et j’ai vu des SS, tout à coup, comme cela n’allait pas assez vite, se précipiter et donner des coups de pieds dans le ventre à un malheureux, complètement aveuglé par les bandelettes, qui recevait des coups, assis puisqu’on lui avait dit de s’assoir sur les caisses. Voilà un souvenir très précis. On était soumis à l’humeur des SS. Quand cela leur prenait de frapper, ils frappaient. Ils avaient véritablement un plaisir sadique. Pour la moindre faute c’était des 25 coups sur les fesses. Funf und zwanzig. Alors on amenait le malheureux, il fallait qu’il se penche, et on lui assenait à l’aide d’un goumi, c’est à dire d’un tube en caoutchouc muni à l’extrémité d’une partie métallique pour donner plus de solidité, 25 coups sur les fesses et il fallait non seulement qu’il les reçoivent, mais également qu’il les compte, et qu’il les compte en allemand. Pour des gens qui, bien souvent, ne connaissaient pas l’allemand…Et s’il se trompait, on recommençait. Cela se produisait très fréquemment au camp.
Le commandant du camp, LUDOLF, adorait mettre des gens au piquet le long des barbelés, par quelque temps qu’il fasse mais de préférence par mauvais temps, l’hiver. Les malheureux étaient obligés de se tenir sous le mirador, au piquet, figés, sans recevoir de nourriture, bien entendu, et la sentinelle avait ordre de tirer sur eux s’ils changeaient de position. Évidemment, ou bien, ils étaient blessés, ou bien, ils s’écroulaient au bout d’un certain temps ou bien ils s’en sortaient, parce que tout d’un coup, on disait: « bon maintenant c’est fini.» J’ai vu ainsi un jeune russe, qui avait les pieds gelés et il lui était interdit d’aller à l’infirmerie et nous n’avions pas le droit de lui porter secours. Il est certainement mort dans les quelques jours qui ont suivi, ce garçon. Je l’ai vu de mes yeux. Vous auriez vu l’état dans lequel étaient ces pieds, c’était à frémir.

…/…

La vie quotidienne c’était de faire attention, d’essayer de se dépenser le moins possible, de chaparder même si on ne pouvait pas chaparder… Bien sûr on avait des camarades aux cuisines qui arrivaient, au péril de leurs vies à sortir des bouteillons de soupe ou un peu de pain, alors on allait traîner du côté de la baraque des cuisines, et parfois on récoltait un morceau de pain ou une pomme de terre ou un peu de soupe. Et d’ailleurs, un soir, j’ai reçu entre les bras, je le revois encore, un petit bouteillon de soupe, une véritable purée! et j’ai bien cru ma dernière heure venue! Le copain, le cuistot, qui avait ouvert la porte, il me la lancé: «tiens  y’a un SS qui arrive, sauve toi avec ça.» À peu près comme au rugby. À ce moment là il y avait autour de moi je ne sais pas combien de gars mais je n’avais pas un camarade. Autour de moi, il y avait des russes, des polonais, et il y avait des gars encore plus grands que moi, ce qui n’est pas difficile, mais surtout qui étaient en meilleur forme que moi! Alors j’ai senti que ma dernière heure était venue parce que je voulais garder le bouteillon. Ils me sont tous tombés dessus et, en parlant de rugby, et bien c’était exactement cela: une mêlée de rugby. Dans dessous, j’ai pu ouvrir le bouteillon. On se trimballait tout le temps avec une sorte de petite cuvette, brune, attachée par un bout de ficelle, à la ceinture, ceinture qui était elle-même un bout de ficelle d’ailleurs, et j’ai réussi à prendre un peu de cette purée magnifique et a m’extraire de la mêlée avec ça. Mais j’ai du abandonner le bouteillon parce que sinon…Les cinquante malheureux qui étaient en train de se battre, pour un bouteillon. Un bouteillon cela devait contenir huit litres d’aliment, à peu près, quelque chose comme ça. Il y avait des gros bouteillons et puis… C’est un souvenir très précis…là ce soir là j’ai failli me faire tuer.
J’ai vu des hommes lécher sur une terre «nauséabonde» disons, des grains, des miettes. Parce que le bouteillon avait été posé alors il y avait quelques petits grains qui étaient tombés à côté. Ils les ramassaient avec le doigt, et je vois encore un Kapo qui passe à coté d’eux, qui dit: «SCHEISE!», «merdeux». Lui c’était un «ouvrier», et par dessus le marché il leur manifestait son dédain et son dégout de les voir ramasser comme cela des miettes.

Caillou, le 14 mai 2009

Disparaître en Indochine - 27 (et dernier)

Chapitre 27 : Die welt in der wir leben.*

À travers les vitres embuées du taxi, Thierry regardait défiler les grandes avenues parisiennes. Nathalie, qu’ils étaient allée chercher à la gare Montparnasse, était à ses côtés. Blanchard, devant, s’était assis à côté du conducteur. Après l’avenue Jean-Jaurès, le taxi vira à droite et prit l’allée de platanes avec, tout au bout, l’entrée du cimetière de Pantin.
Le rassemblement commençait à s’étoffer sur le terre-plein de l’entrée du cimetière de Pantin, entre les tristes parterres de maigre pelouse. À cet endroit le mur d’enceinte est blanc et les deux portails massifs, qui permettent de pénétrer dans le grand parc de la mort, sont surmontés de catafalques de pierre, dans le style pompier de la fin du XIXème siècle. Thierry sortit du taxi avec Nathalie.
Le ciel était gris et plat, bien en harmonie avec le lieu et l’heure. Quelques jeunes gens les regardèrent, en silence, tandis qu’ils s’approchaient du groupe. Une jeune fille, dont le visage aux yeux très légèrement bridés semblait à Thierry être d’origine sud-américaine, leur proposa à tous trois des œillets rouges. Certains les tenaient à la main, d’autres les avaient accrochés à la boutonnière.
Dans le silence du groupe, un monsieur africain, couvert d’un béret noir, avec une barbiche et des petites lunettes carrées, tenait la hampe d’un drapeau rouge marqué d’une faucille et d’un marteau. Nathalie se serra contre Thierry.
- Quelle drôle d’ambiance ?
Il faisait un peu froid.
Le corbillard métallisé arrivait. Il fit le tour du rond-point et déposa deux femmes. La plus âgée, tout en noir, une soixantaine d’années, dit quelques mots au chauffeur et le corbillard reprit sa marche et entra lentement dans le cimetière. L’autre femme, rousse et un peu plus jeune, en veste de jean, allant vers l’attroupement, pris un œillet tendu et dit :
- Chers camarades, nous allons accompagner Victor une dernière fois…
Et tout le groupe se mit en marche, lentement, et franchissant la porte monumentale pénétra dans l’allée principale du cimetière de Pantin.
Thierry ne connaissait personne et il détaillait discrètement chaque visage. Africains, Latinos, Asiatiques, Arabes, la plupart masculins et presque tous âgés d’une trentaine d’années… Il ne vit que les deux femmes, venues avec le corbillard, qui lui semblaient plus âgées et Européennes. Elles avaient pris la tête du convoi, serrées l’une contre l’autre, avançant silencieusement. Blanchard était lui tout derrière, suivant silencieusement le défilé.
Une jeune fille, celle qui leur avait offert les œillets rouges, se mit à chanter doucement une chanson de marche, mais sur un ton très bas et bien plus lent que ce que Thierry se souvenait avoir déjà entendu. C’était un chant qui parlait des «meilleurs des nôtres, qui sont morts dans la lutte, frappés, assommés, enchaînés dans les bagnes…» et la plupart des présents reprirent, mais là aussi très calmement : «En avant, prolétaires, soyons prêts, soyons forts…»*
Puis la camionnette noire s’immobilisa, au fond d’une allée, sous des arbres et les employés du service des pompes funèbres déposèrent le cercueil sur des tréteaux. Le grand noir au béret, enleva son  drapeau rouge de la tige en alu et le déposa, tendrement sur la caisse de noir sombre. La femme rousse s’avança et rompit le sombre silence qui s’était imposé.
- Simone, si tu veux dire quelques mots…
- Merci Sonia.
Elle prit son élan et courageusement elle s’élança.
- Victor, je vais t’appeler comme cela puisque c’est le nom sous lequel nous te connaissions tous. Victor, nous sommes réunis autour de toi, aujourd’hui comme nous l’étions hier. Mais aujourd’hui c’est pour la dernière fois. Tu as été assassiné, et bien que nous ne sachions pas quel est le bras qui t’a tué, nous savons très bien pourquoi. Pendant toutes ces années où tu as agi dans l’ombre, contre l’impérialisme et le néo-colonialisme, nous n’étions qu’une poignée à te connaître un peu. Aussi, l’heure est maintenant venue de te donner, comme tu me l’avais demandé, ta véritable identité.
Victor, tu es né en 1918, dans un petit village des environs de Sarrebruck, en Sarre. Et tu n’as pas connu ton père qui venait de mourir parmi les derniers soldats de la grande guerre. Fils unique, ta maman t’éleva au milieu des pires difficultés de l’après-guerre, grâce à son maigre salaire d’ouvrière dans la métallurgie. La Sarre était occupée par l’armée française. Tu as fais de bonnes études primaires. Tu m’as dit que tu te souvenais d’avoir été un élève studieux. Mais ces études furent interrompues très rapidement par l’obligation de travailler et, dès l’âge légal, tu es sur le carreau de la mine en train de trier le charbon. Ton oncle maternel, un syndicaliste réorganise l’action revendicative dans les houillères. Aussi, dès que tu commences à bosser tu te syndiques. En 1933, Hitler arrive au pouvoir en Allemagne. À partir de mai les arrestations se multiplient. Syndicalistes, communistes, socialistes, hommes et femmes de gauche, sont arrêtés et envoyés dans des camps dont on ne comprit bien plus tard qu’elle était l’horrible mission. La Sarre n’est pas encore sous la domination du Reich mais son statut est celui d’un territoire occupé confié à la « société des nations ». Beaucoup d’opposants au nazisme se réfugient donc dans la région sarroise. Dans la maison de ton oncle tu assistes chaque soir à d’interminables discussions entre ces réfugiés allemands. Mais les nazis sont aussi en Sarre et montent la population contre les forces d’occupation française, en particulier contre la présence des tirailleurs africains, qu’ils considèrent comme des sous-hommes indignes de fouler un territoire allemand.
En mars 1935, à la suite d’un référendum où l’immense majorité du peuple sarrois, trompé par la propagande nationaliste, donne son approbation à Hitler, celui-ci envahit la Sarre. C’est l’exil immédiat pour tout ce qui restait encore d’antifascistes allemands. Ton oncle part avec ses camarades et tu le suis. Tu as 18 ans. La France n’est pas loin, par Forbach, en Moselle. Malgré l’angoisse, vous avez encore  l’espoir que l’exil restera temporaire, que le régime hitlérien s’effondrera rapidement, victimes de ses propres mensonges. Or tu n’as jamais revu ta mère, morte sous les bombardements américains de 1943.
Avec ton oncle tu vas vivre quelques temps à Paris, dans la communauté allemande en exil, avec les quelques maigres secours octroyés par les organisations ouvrières. C’est l’été 1936, C’est le front populaire, c’est la joie fantastique des Français qui rend l’exil antifasciste encore plus douloureux.
Nathalie en lui serrant le bras interroge Thierry du regard :
- Mais ce n’est pas ton oncle !
Le jeune homme hausse les épaules et lui murmure:

- Je ne sais pas ! Je n’y comprends rien.

-C’est aussi, en Espagne l’été du soulèvement franquiste. Alors, avec ton oncle, dans la même journée vous adhérez tous les deux au Parti communiste allemand, le KPD en exil, et toi, Victor, le plus jeune, tu t’engages dans la colonne Thaelmann qui arrive en Espagne dès le 5 août 36 et qui sera le fer de lance des brigades internationales créées, un peu plus tard, en octobre.
En Espagne tu combats sur le front de Madrid et en 1938, à la dissolution des brigades, tu retournes en France. Ton oncle est toujours à Paris où tu restes quelques temps. Ton parti, sachant que tu es disponible, et que tu parles trois langues, l’allemand, le français, l’anglais et un d’espagnol, te demande d’intégrer le Komintern. Or, cette organisation communiste internationale a besoin de toi pour servir de secrétaire à son envoyé en Chine méridionale. C’est un Tchèque, en poste au Yunnan. Le mieux c’est donc de te faire passer par l’Indochine. Une fois à Hanoï tu n’auras plus qu’a prendre le train du Nord qui, traversant le Tonkin, t’amènera jusqu’à Kunming. Le secrétariat du Komintern, à Paris, te fabrique des faux papiers et tu t’embarques alors pour la lointaine colonie française sous le nom de Jean Dupuy.
Malheureusement, un peu après ton débarquement dans le port de Haiphong, les Japonais envahissent la Chine du sud et te coupent la route pour rejoindre le Yunnan. Tu es donc bloqué en Indochine lorsque la guerre éclate en 1939. Si la police française t’arrête elle t’internera comme Allemand. Alors tu écris une dernière lettre au Komintern, à Moscou, signalant que tu vas te fondre dans le paysage et que tu reprendras contact dès que possible. Il te faut travailler. Ancien mineur, et soi-disant français,  tu réussis facilement à te faire embaucher dans une mine de cuivre, pas très loin de Tourane. C’est une ville côtière qui s’appelle maintenant Da nang. Là tu te caches pendant quatre ans sous cette identité de Mr Dupuy. La pression japonaise s’accroît. Son armée occupe tous les points névralgiques du pays et fait parfois des incursions vers l’intérieur. En 1944 tes contacts vietnamiens de permettent de renouer avec le mouvement communiste. Le Komintern n’existe plus. Il a été dissout l’année précédente. Mais le Parti Vietnamien, celui d’Ho Chi Minhn te demande de partir à Hanoï pour servir d’agent de renseignements. Tu y restes jusqu’en 1953, puis, la défaite française étant maintenant inéluctable,  on te demande de rentrer en France. Après, nous connaissons mieux ton histoire. Exclu du PCF en 1956, à cause de la Hongrie, tu romps avec le stalinisme et, à travers la guerre d’Algérie, tu  deviens, sous le nom de Victor, le chef du réseau internationaliste, anti-impérialiste dont nous sommes toutes et tous ici les militants.
Une petite pluie fine s’était mise à tomber sur un silence recueilli.
- Il est temps maintenant pour moi de te redonner ton véritable nom. Tu étais sarrois, né en 1918 et tu t’appelais Eulenspiegel. Mais, pour nous tu resteras toujours vivant sous le nom du camarade Victor ! Ton combat pour la liberté des peuples ne s’arrêtera pas. Nous le continuerons.
Et, lentement, elle leva le poing, ganté de noir, suivie dans ce geste par tous les autres militants.
Ensuite le cercueil fut descendu avec des cordes dans le trou glaiseux, chacun, à tour de rôle, jeta son œillet rouge dans l’excavation, puis tout le monde chanta l’Internationale tandis que les ouvriers du cimetière commençaient à jeter des pelletées de terre.
À la fin de la cérémonie, comme chacun s’en retournait vers la sortie du cimetière, Thierry s’approcha de Simone et de Sonia.
- Bonjour. Vous ne me connaissez pas. Je suis le neveu d’Adrien Lecourt. Est-ce que vous pourriez…
- Mais bien sûr, jeune homme ! Je sais qui vous êtes. Allons nous réchauffer dans une brasserie et je vous dirais tout ce que je sais !

Au fond de la salle, dans un recoin plus sombre, ils se sont réunis autour de Simone. Il y a Blanchard, Nathalie, Thierry et Sonia. Ils se réchauffent sans rien dire, en attendant l’arrivée des bières qu’ils ont commandées. Celles-ci arrivent, bien mousseuses, et chacun trempe ses lèvres en silence, avec une sorte de recueillement. Puis Nathalie, au bout de quelques instants, n’en pouvant plus d’impatience, demande :
- Alors Victor, ce n’était pas ton oncle ?
- Et bien non, Mademoiselle. L’oncle de votre ami, Adrien Lecourt, a bien été tué par les Japonais vers la mi-mars 1944. Victor m’a raconté cette histoire, il y a plusieurs années. En fait depuis qu’il avait été embauché par votre grand-père, puis après son départ pour la métropole, Victor, en tant que contremaître, était devenu l’homme le plus important de l’entreprise. Imaginez vous cela : votre grand-père est parti avec toute la famille, il ne reste qu’Adrien, un adolescent qui profite de sa liberté. C’est sur Victor que repose la bonne marche de la mine. C’est aussi parce qu’il impose une autre forme de relation avec les mineurs. Toujours internationaliste, il traite les ouvriers avec respect, tisse des liens basés sur le respect et l’estime réciproque… Ce qui, pour ces hommes, était très surprenant, habitués à ce que le moindre petit blanc les méprise, les insulte, voir même les batte. Il faut comprendre ce que c’est qu’un régime colonial ! Pendant ce temps Adrien descendait très souvent en ville et y passait fréquemment les nuits. Il délaissait la mine, se reposant totalement sur le contremaître. Victor, le soir, dans le camp annamite, apprend la langue vietnamienne et finit par y rencontrer des nationalistes. En effet la résistance s’organise peu à peu et des militants viennent souvent discuter avec les mineurs, après le travail. La gendarmerie française aux ordres du gouvernement de Pétain, fait le moins de vague possible pour ne pas contrer l’occupant japonais. C’est ainsi que Victor entre en contact avec le mouvement de résistance Viet-Minh et renoue avec le mouvement communiste. En 1944 la mine ne fonctionne plus, ses produits ne sont plus transportables. Il n’y a plus d’essence pour les industries civiles. En mars 44 le quartier général d’Ho Chi Minh envoie un émissaire pour rencontrer celui qu’ils appellent déjà le « Kominternien ». La rencontre doit avoir lieu à Hué, l’ancienne ville impériale. Il y reçoit instructions et directives pour organiser un réseau d’espionnage, dans le cas d’un retour de l’influence française, après la défaite japonaise, qui semble maintenant de plus en plus prévisible. On lui demande de s’installer à Hanoï. Il doit toutefois retourner à Tourane pour récupérer ses affaires, avant de filer dans le Nord. Et c’est là, à son retour, qu’il apprend le drame qui s’est déroulé en son absence. Les Japonais sont montés jusqu’à la mine, deux jours avant. Ils ont arrêté le jeune blanc, Adrien, sous prétexte d’espionnage et l’ont emmené avec eux. Victor fouille la maison et retrouve les papiers d’identité de votre oncle. Il veut alors descendre en ville pour s’expliquer avec la « Kempetaï », un équivalent japonais de la Gestapo allemande. Mais les mineurs annamites sont eux déjà persuadés que le jeune Adrien a été exécuté car certains ont entendu des détonations quelques minutes après le départ de l’escouade japonaise. Avec Victor, ils recherchent le corps d’Adrien et, à deux kilomètres de la mine, ils retrouvent son cadavre, enfoui dans un fossé sur le bord de la piste.  Ils l’enterrent alors dans le champ, à l’orée d’un petit bois. Votre oncle,mon garçon, a été liquidé par l’armée japonaise.
- Mais pourquoi ?
- Peut-être ne pouvaient-ils pas comprendre qu’il y ait encore un blanc dans cette zone de montagne, alors que depuis plusieurs mois, tous les européens étaient partis en ville, et même s’étaient réfugiés à Saïgon.
- Mais pourquoi les mineurs n’ont-ils pas déclaré ce crime à la gendarmerie française, à Tourane ?
- Je ne sais pas. Mais je suppose qu’il n’y a eu aucune enquête ! Le pouvoir de la Gendarmerie était inexistant à l’époque. Les gendarmes n’ont vraisemblablement pas quitté leur caserne du centre ville pour aller en montagne. Ils étaient à peine tolérés par les Japonais ! Ils n’allaient pas prendre de risques ! Ayant appris que le jeune Lecourt s’était volatilisé après une incursion japonaise ils l’ont tout simplement déclaré disparu. Quant aux Annamites qui travaillaient chez votre grand-père vous pensez peut-être qu’ils allaient s’émouvoir ? Ce serait oublier qu’ils avaient, pendant des années, été traités comme des chiens par les blancs. Alors, même si Adrien était un jeune garçon, combien de leurs propres enfants étaient morts, faute de médicaments, de soins, d’hygiène… Vous n’avez jamais entendu parler des conditions de travail ahurissantes que les colons ont fait subir aux Nha Qué dans les exploitations ?
- Mais vous parlez aussi de mon grand-père ?
- Bien sûr ! Je parle aussi de lui ! Cet héritage que vous rechercher il n’est pas fait que du travail de votre famille, il est surtout le prix du sang et des larmes des mineurs annamites…
Blanchard intervint et demanda doucement que l’on en revienne au sujet, qu’il était inutile de se faire du mal avec le passé, même s’il fallait le connaître…
- Oui, surtout vous ! Je sais très bien qui vous êtes ! Vous étiez un des chiens de garde les plus féroces du système répressif colonial !
- J’étais, j’étais… Nous avons tous fait des erreurs, nous avons tous des crimes sur la conscience, moi par fidélité aux ordres reçus, vous par idéologie. Ce qui s’est passé au Cambodge quelques années plus tard, vous n’y êtes pour rien ?
C’est Nathalie qui réussit à ramener le calme, en parlant sincèrement de deuil, de respect, de compréhensions mutuelles.
- Après tout Thierry n’y est pour rien ! Il veut juste savoir et nous voulons tous savoir ce qui s’est vraiment passé.
i- Vous avez raison, Mademoiselle. Je continue. Donc les mineurs ont enterré Adrien. Et Victor, muni de ses papiers, s’est installé à Hanoï. Après le départ des Japonais et Hiroshima, il y eut une période d’incertitude puis le retour de l’administration française. Sous une couverture légale d’approvisionnement de l’Armée, Victor entra dans les filières du marché noir puis réussi à  s’infiltrer dans les salons diplomatiques, derniers vestiges de l’empire colonial français. Il transmettait donc ses informations sur les mouvements de l’armée française à Giap, jusqu’en mai 1953, où il est revenu en France.
- Sous quelle identité ? demanda Thierry
- Il a très peu utilisé le nom d’Adrien. Je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi c’est le nom qu’il a donné à votre Monsieur Wang. Peut-être pour ne pas être en contradiction en cas de contrôle d’identité par des militaires français ? Il se faisait appeler Jérome pour le marché noir, Dupuy pour la boîte postale et Adrien pour ses déplacements. Car c’étaient les papiers d’Adrien qui étaient les meilleurs. Mais à Marseille, c’est la dernière fois qu’il les a utilisés. Il n’en a plus jamais eu besoin.
Après, pour le reste de son histoire, je crois que vous savez déjà tout ? Le Komintern dissout il n’y avait plus de coordination des mouvements de libération. Par ailleurs Victor avait, après 1956 pris ses distances avec le stalinisme… Avec l’écrasement de l’insurrection hongroise Victor comprit que l’on ne pouvait pas imposer le socialisme aux peuples. Qu’on l’impose à la bourgeoisie, bien sûr, mais les images et les documents qu’il recevait lui prouvaient bien qu’une telle violence ouvrière ne pouvait être que le résultat d’une politique autoritaire de l’appareil d’État. De toute façon Victor n’était pas un politique, c’était un homme d’action. Il assumait de la meilleure manière possible les secteurs clandestins dont d’autres, plus politiques que lui, dessinaient les orientations. Victor se retrouva à Paris, désœuvré, et sans beaucoup d’amis. À cette époque, lorsqu’on quittait le Parti, et a fortiori lorsqu’on en était exclu, on perdait d’un coup tous ses copains. Les anciens camarades ne lui adressaient même plus la parole, changeaient de trottoir lorsqu’ils le croisaient dans la rue. Il était devenu un traître du jour au lendemain. En France ce genre d’accusation ne faisait qu’isoler, en RDA elle l’aurait mené en prison pour des années ! Il retrouva du travail comme traducteur pour des revues internationales, essaya de se couler dans le moule social pendant quelques années. Mais en 58 il rencontre Cénac alors que la guerre d’Algérie fait rage. Il lui fait rencontrer le petit groupe d’opposants à la guerre. C’est l’époque où je l’ai rencontré. Nous voulions, même avec nos faibles moyens, aider la révolution algérienne, pas se contenter de protestations humanistes contre la politique française.  Victor est un peu méfiant devant notre amateurisme. Mais l’arrestation de Cénac l’oblige un peu à prendre le réseau en main, et c’est, de plus en plus le soutien au FLN algérien en France. Ensuite, de fil en aiguille, il s’est retrouvé tête de réseau et a fondé l’Entraide Révolutionnaire Internationale. Avec une autre ligne politique que celle de la troisième internationale, une ligne plus « tricontinentale » comme nous disions à l’époque, une ligne marquée par Cuba et Che Guevara. L’ERI il en tenait toutes les filières. C’est une organisation très cloisonnée. J’étais, je crois, la seule qui avait accès à son carnet d’adresses.
- À propos de l’ERI, vous connaissiez le nom de l’infiltré qu’il y avait dans votre réseau ?
- Non, c’est vous qui venez de me l’apprendre. Mais, après tout, ce « Robert », de Lyon, a fini par réussir son suicide. Je l’ai appris ce matin. Il s’est taillé les veines dans son lit d’hôpital.
Thierry pensa très furtivement à sa fille, cette jeune femme rencontrée dans la galerie d’Art Moderne.
Simone le coupa dans sa rêverie :
- De toute façon la grande période de l’ERI est derrière nous. Depuis 4 ans l’organisation roule sur ses réserves. Nous n’avions plus qu’un seul axe de lutte : contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Nous y soutenons l’ANC. La présence d’un flic dans nos rangs ne nous a pas vraiment gênés…
- Et son oncle sarrois ?
- Arrêté en 1939 comme allemand, enfermé dans le camp du Vernet d’Ariège, il a été livré par la police française de Pétain à la Gestapo. Victor pensait, sans aucune certitude, qu’il était mort dans le camp de concentration de Dachau.
- Il n’est jamais retourné en Allemagne ?
Simone haussa les épaules et hocha négativement la tête.
- Et vous savez qui a assassiné Victor ?
- Non. Mais la responsabilité des services secrets français ne fait pour nous aucun doute. Ils ont peut-être sous-traité avec un service étranger mais c’est eux qui ont commandité cet assassinat !

Tout le monde se levait…
Thierry embrassa Simone et Sonia, la vie normale allait reprendre son cours…

* “Le monde dans lequel nous vivons”
* À écouter : L’appel du Komintern (Hans Eisler - Janke)
http://www.chambre-claire.com/PAROLES/appel-komintern.htm

Épilogue

Message enregistré sur le répondeur de Turange.
Salut Gilles.
Notre gars est arrivé hier à Johannesburg par le vol direct de Roissy.
Il n’y a eu aucun problème. Tout a été vraiment très cool.
Remerciez chaleureusement le colonel Chernu de notre part.
À charge de revanche.
Smith.

Disparaître en Indochine - 26

Chapitre 26

Robert Chénières était plutôt mal en point. Il pleurait, ayant fermé les yeux, le visage torturé par des tics, et sa respiration, de plus en plus hachée, témoignait de son état de nervosité. Blanchard eut peur d’un arrêt cardiaque, fatal avec un vieil homme aussi fatigué. Il fallait aller chercher du secours.
- Monsieur. Vous n’allez pas bien. Les services de secours vont arriver. Voulez-vous que nous prévenions quelqu’un de votre entourage ?
Le galeriste, dans un hoquet, lui donna un numéro de téléphone. Alors Thierry les laissa tous les deux quelques instants, sortit de l’arrière-boutique et, avisant le combiné sur le bureau, téléphona au SAMU puis au numéro indiqué. Une femme lui répondit rapidement et il l’informa que Robert avait fait un malaise, qu’il fallait venir tout de suite. Le jeune homme comprit très vite qu’il s’agissait de sa fille. Il lui faudrait une bonne demi-heure avant d’arriver. Ils habitaient, avec son père, du côté de Saint-Cyr au Mont d’Or et avec les embouteillages… Tout en l’écoutant, Thierry regardait les toiles accrochées aux murs. Tout cela ne lui semblait pas très contemporain mais relevant plutôt de l’abstraction lyrique, un mouvement artistique des années 50. Ces œuvres lui faisaient penser à Mathieu, ou aux premières toiles de Soulages. Blanchard lui demanda de se procurer un verre d’eau et il sortit sur le trottoir pour en aller le chercher au café du coin de la rue. À son retour l’ambulance n’était pas encore arrivée. Il amena le verre d’eau et vit que Blanchard lui faisait ensuite signe de les laisser seuls. Alors Thierry s’assit dans le fauteuil et attendit l’arrivée de l’équipe tout en entendant, de l’autre côté de la cloison, les murmures des deux hommes.
Lorsque les ambulanciers arrivèrent, quelques minutes plus tard, le calme de la galerie disparut d’un coup, dans les cris, les allées et venues, l’agitation, ordonnée et méthodique. Thierry leur ouvrit la porte de la galerie et les guida vers la pièce du fond. En entrant il vit que l’ex-commissaire de police remettait dans la poche de son blouson un petit dictaphone brillant. Puis le vieil homme fut allongé sur une civière, recouvert d’une couverture de survie argentée et, rapidement emmené sous les yeux d’une dizaine de voisins et de passants. L’ambulance rouge s’en alla et Thierry répondait aux questions d’un jeune flic de service venu accompagner l’équipe de secours quand une jeune femme arriva. C’était la fille du galeriste. Elle nota l’adresse de l’hôpital où son père venait d’être emmené. Le jeune homme lui donna les clefs de la galerie et ils sortirent tous ensemble.
- Je vous téléphonerais pour avoir des nouvelles…
Puis ils purent repartir vers la gare.
- Qu’est-ce que tu leur as donné comme explication de notre présence sur les lieux ?
- Juste que nous étions des amateurs d’Art entrés dans cette galerie par hasard… Mais j’ai du laisser mes coordonnées.
- C’est un peu embêtant ! Les autres, ceux qui nous collent au train, ils vont rappliquer et ils n’auront plus qu’à questionner le fonctionnaire de garde au commissariat de police du quartier.
Thierry haussa les épaules.
- Qu’est-ce qu’on fait maintenant. Tu as réussi à en savoir plus sur ce Victor ?
Le vieux commissaire souriait.
- Et oui, et figures-toi qu’il sera enterré après-demain au cimetière de Pantin.
- Donc on monte à Paris ?

Un peu plus tard, ils prirent le TGV de l’après-midi. Dans le wagon les deux hommes s’installèrent de part et d’autre de la fenêtre.
- Tiens, écoutes ça ! Blanchard sortit son dictaphone et le donna à Thierry.
- Robert ? Vous m’entendez ? Pourquoi avez-vous voulu vous suicider ?
- Je n’en peux plus. Ils me tiennent depuis tellement de temps. Et maintenant qu’ils ont assassiné Victor tout va se savoir. Je ne veux plus être là ! J’ai honte…
- Honte de quoi ?
- C’est compliqué. Je me suis fait piéger il y a une trentaine d’années et je n’ai plus jamais pu sortir de ce piège.
- Qui c’est-ce «  ils »?
- Laissez-moi…
- Ah non, mon vieux. Il y a là, juste à côté, un jeune homme qui veut savoir la vérité. Et cette vérité c’est vous qui la détenez ! Alors ne vous défilez pas !
- « Ils » c’est le contre-espionnage français.
- Ah, enfin ! Et comment vous ont-ils amené à trahir vos camarades ?
- C’était en 54. J’ai pris la galerie en location, mais je ne m’en sortais pas. Je voyais bien qu’il allait falloir laisser tomber ! Pourtant j’étais la seule galerie d’Art moderne à Lyon à cette époque. Depuis les Beaux-Arts je me battais pour ça : avoir ma galerie à moi.
- Et les communistes, ils étaient d’accord avec vous ?
- C’était un peu dur mais le Parti avait besoin des intellectuels. J’étais un des contacts possibles pour les attirer. Du coup ils fermaient un peu les yeux sur l’art abstrait que je défendais. Pour eux de l’art dégénéré. Ils ne juraient que par le réalisme socialiste, mais, bon, dans les réunions j’étais un élément qui donnait une autre image des communistes.
- Votre engagement était très fort ! Nous avons appris que vous étiez même, à cette époque, le responsable lyonnais de la sécurité du PCF. C’est donc que le Parti vous faisait confiance ?
- Oui. Mais c’est aussi qu’une galerie d’Art c’est bon pour les rendez-vous discrets. . Chez les militants c’était impossible, dans certains bars c’était plus compliqué. Quand on voit rentrer un type inconnu… C’est plus surveillé aussi. Du coup chez moi c’était pratique.
- Donc votre boutique servait de boîte postale et de lieu de rancard ?
- Oui. Je me bagarrais autant pour l’Art abstrait que pour mon idéologie. Sauf que j’ai été piégé et que j’ai du choisir.
- Comment ont-ils fait ?
- Un mardi matin, ce devait être en février 54, un homme me propose un tableau de Pierre Fichet.
- Je ne connais pas.
- Vous avez tort. Bon c’est un peu oublié maintenant mais c’est beau ! Enfin, bref, moi, je le prends tout de suite! Et le jeudi suivant arrivent trois policiers de l’Office central de lutte contre le trafic des biens culturels. Ils m’accusent, preuve à l’appui, de recel d’œuvre d’art. Le tableau avait été volé dans un château, vers Collonges. Ils repartent avec le tableau et me laisse avec une convocation à la police judiciaire pour le lendemain. Et là je suis reçu par un commissaire, un type à l’accent parisien… Il était seul. Et il me demande le prénom du secrétaire de ma cellule, juste son prénom. Je refuse bien sûr, mais il rigole. Il me dit qu’il le connaît, que c’est « Henry », que c’était juste pour vérifier. Ensuite il me sort l’estimation du tableau volé. Il valait 2 millions cinq cent mille francs de l’époque. Soit je paye soit c’est la fin de la galerie d’Art. Et puis, il me pose le marché : ma galerie contre un tout petit renseignement, deux fois par mois. Pas grand-chose, par exemple, qui s’occupe, dans le parti, du secteur immigré.
- Et là vous avez accepté ?
- Pas dans un premier temps. J’ai hésité deux semaines, jusqu’à la mise en demeure judiciaire. Là je n’avais plus que trois jours pour réunir la somme !
- Et alors ?
- Je suis retourné voir ce type et je lui ai donné un nom, un seul…
- Mais cela a été le début de l’engrenage ?
- Oui.
- Et vous avez fini par être l’indicateur communiste de ce commissaire. Quel était son nom d’ailleurs?
- Chernu, mais il y a très longtemps que je n’ai plus eu affaire à lui. En fait il m’avait fait enregistré lorsque je suis retourné le voir. Il avait des photos de moi dans les locaux de la police judiciaire.  D’autant que suite à une erreur de ma part un camarade et son épouse…
- Marcel et Gabrielle ?
- Oui, c’était un couple de Marseillais. Ils avaient compris que j’émargeais chez les flics. J’en ai parlé à Chernu… Et deux jours plus tard ils étaient assassinés dans leur chambre. Là, je ne pouvais plus m’en sortir. Le contre-espionnage pouvait me faire tuer par les camarades à la moindre incartade de ma part. Mon dossier a été transmis de main en main et ils ne m’ont plus jamais lâché. À chaque fois ils venaient me voir à la galerie et me menaçaient de balancer mon dossier à la direction fédérale du PCF.
- C’est pour avoir encore plus d’informations à donner que vous vous êtes proposé pour le poste de responsable à la sécurité ?
- Cela me donnait une vue générale sur tous les réseaux du Parti, au niveau local mais aussi au niveau national.
- Et vous avez continué jusqu’à votre démission du Parti, en 56. Mais après, pourquoi ? Il n’y avait plus de moyen de pression ?
- En 56, après l’insurrection de Budapest, Chernu n’avait plus besoin de moi dans le Parti. Par contre avec mon activité souterraine j’étais en contact avec les réseaux de soutien aux militants algériens. D’abord par Cénac, que j’avais connu par des amies des Beaux-Arts, mais surtout par celui qui lui a succédé : Victor.
- Que vous aviez connu lorsqu’il arrivait du Vietnam via Marseille.
- C’est exact. Je l’avais hébergé sous le nom d’Adrien, mais, un peu plus tard, dans une réunion de coordination, à Paris, il m’a été présenté sous le nom de Victor.
- Et vous êtes toujours en contact avec lui ?
- Il a été assassiné hier ! C’est dans le journal. Regardez, en bas de la page 3 du
Progrès de Lyon.
- Les pompiers arrivent… Nous n’allons plus pouvoir discuter… Alors dites-moi juste où nous pouvons rencontrer ceux ou celles qui le connaissaient ce Victor, sa femme peut-être, sa compagne, sa famille ?
- Je n’en sais rien. La seule personne que je connais c’est Simone.
- C’est ici qu’il y a le blessé, Monsieur, écartez-vous s’il vous pla… »

Ensuite il n’y avait plus que le bruit de la bande.
Thierry demanda à Blanchard :
- En comment on va la retrouver cette Simone ?
Le vieux flic lui montra l’article du Progrès.
- Et bien lis. Ton Victor sera inhumé samedi matin. Et là je suis sûr que nous y retrouverons cette femme.

À suivre…

Caillou, 1984

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